LE THÈME

"Le PS est resté authentique"

Elio Di RUPO

Le président du Parti socialiste explique la bonne tenue électorale de son parti aux élections de juin 2009 par un respect des valeurs socialistes « classiques » (defense de l’État et des services publics, lutte contre la pense unique libérale...). Pour Elio Di Rupo, le réel n’est pas acceptable, il doit donc être absolument changé. Quitte à plaider la révolution.

Comment expliquez-vous la bonne résistance électorale du PS aux élections du 7 juin (2009) malgré les prévisions catastrophiques ?

Elio Di Rupo : J’aimerais d’abord rappeler le contexte de la campagne électorale. Un mois avant les élections, la plupart des gens de gauche se demandaient comment créer l’électrochoc. Beaucoup pensaient qu’il fallait sortir de tous les gouvernements, et notamment du gouvernement fédéral. J’ai détesté cette manière de voir. Quand on est dans l’action politique, on ne renonce jamais, on assume. Si on claque la porte, le coup d’éclat dure 48 heures et puis les portes sont fermées, peut-être pour vingt ans. Un mois avant les élections, à suivre les médias, tout était ouvert. Dont l’option vert-bleu. Que fallait-il faire ? Le déclic est venu à dix jours de l’échéance. Reynders nous pilonne, je suis seul chez moi et je me suis dit : c’est une opportunité qui se présente. Alors je déclare que le PS ne formera en aucun cas une majorité avec le MR. Et le climat de la campagne bascule.

Pour répondre à votre question, notre succès – et non pas notre victoire – du 7 juin a plusieurs causes. Certaines sont structurelles, au niveau du parti.

La première, c’est le nombre d’adhérents, à peu près 90 000. Ce qui, à l’échelle de la Communauté française, est un nombre très élevé, peut-être même un taux parmi les plus élevés au monde pour un parti politique.

La deuxième, c’est le ressourcement permanent de notre pensée. Le parti est conduit, non pas par son seul président mais par des cercles concentriques qui se réunissent et se voient de manière quasi permanente. Les orientations du parti sont donc prises par un grand nombre de personnes. C’est important car il faut entrechoquer les idées.

La troisième, c’est notre positionnement clairement à gauche sur des thèmes de société. Je ne me suis jamais réclamé de la social-démocratie et de tous les concepts vagues que cela charrie et qui évitent d’affronter les réalités sociales et économiques difficiles qui appellent une action politique déterminée... Enfin, il y a les personnalités. Cette fois-ci, il y avait à la fois du renouveau, du souffle et des gens qui représentaient quelque chose. Comme personnalité, un Michel Daerden n’a rien à voir avec un Charles Picqué ou un Paul Magnette. Notez que les personnalités mises en avant par les autres partis ont aussi joué un rôle. Les choses se sont clarifiées, car le différentiel d’image que l’on projette de soi-même et des autres était plus net à cette élection-ci qu’à d’autres occasions. Tout cela, ce sont des éléments internes au parti.

Elio Di Rupo : "Je ne me suis jamais réclamé de la social-démocratie et de tous les concepts vagues que cela charrie et qui évitent d’affronter les réalités sociales et économiques difficiles (...)"

Ensuite, il y a la mobilisation de nos militants qui ont senti les enjeux fondamentaux, notamment mis en évidence par la crise financière, ce qui a permis, pour faire simple, de mieux faire rendre compte aux gens de la différence entre la gauche et la droite. Dans cette campagne, les militants ont été plus nombreux et plus actifs.

De plus, la FGTB et les Mutualités socialistes ont décidé de nous soutenir. Notez que ce soutien ne traduit pas un quelconque copinage entre eux et le PS mais plutôt une forme de reconnaissance du travail accompli ces dernières années, par exemple dans le domaine des soins de santé, avec Laurette Onkelinx au gouvernement fédéral.

Mais cette conjonction d’éléments n’est pas mathématique. Il s’est manifestement passé quelque chose autour de cette élection qu’on ne pourrait pas reproduire mécaniquement.

Comment expliquez-vous la bonne résistance électorale du PS par comparaison aux partis socialistes ou social-démocratesdes pays voisins (Flandre, Pays-Bas, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie) ?

Elio Di Rupo : Cette situation remonte, selon moi, aux années 1980-1995. À l’époque, l’air du temps poussait à la critique de l’État, des services publics… Pour rejeter ou réduire l’intervention des pouvoirs publics, il fallait faire passer l’idée que ceux-ci étaient une valeur négative. Pour les tenants de cette idéologie, un bon État, c’est un État qui n’existe que symboliquement. Prompts à dénoncer le « trop de fonctionnaires », les idéologues libéraux n’attendaient de l’État qu’un service minimum, un État dont la tâche quasi unique devait être de régler les problèmes de sécurité (« l’État pénal, plutôt que l’État social »). Prompts à dénoncer les dysfonctionnements dans les services publics, on les entendait rarement dénoncer les scandales financiers et économiques. Prompts à dénoncer le « trop d’impôt », on les entendait beaucoup moins dénoncer la grande fraude fiscale, celle qui transite par les paradis fiscaux. Toutes ces postures, toutes ces contradictions, tout ce discours politique procédait d’une même matrice : la défiance contre l’État. Cette idéologie s’est progressivement insinuée dans les esprits, en ce compris chez certains à gauche. Reagan et Thatcher donnaient le ton. Je me souviens de grands leaders socialistes qui n’osaient plus tenir un discours socialiste ferme, balayés qu’ils étaient par la pensée unique et tenaillés par la peur de ne pas paraître assez modernes. Cette lame de fond a fortement marqué les pays scandinaves, qui ont été les premiers à se convertir à cette nouvelle vulgate. Les Pays-Bas ont très vite aussi suivi cette voie. Les Britanniques, sous la férule de Tony Blair, sont venus avec une Troisième voie qui ne m’a jamais convaincu. Je me souviendrai toujours d’un débat à Florence où Tony Blair affirmait que le monde de la finance devait être laissé à lui-même parce qu’il était générateur de richesses. Si on le régulait, affirmait-il, on ne savait pas ce qu’il pouvait advenir ! Pendant ce temps, le PS belge est resté authentique.

Et le SP.a ?

Elio Di Rupo : Sa difficulté spécifique, qui s’ajoutait aux autres difficultés rencontrées par tous les partis socialistes européens, c’était qu’il devait être flamand, c’est-à-dire être fort présent sur le terrain communautaire. Je pense que Caroline Gennez, l’actuelle président du SP.a, défend une position différente, à savoir qu’un parti socialiste est toujours perdant quand il se place sur l’échiquier communautaire.

Comment expliquez-vous que, malgré une présence continue au pouvoir qui n’a pas d’équivalent dans les pays voisins, aucun espace ne se soit ouvert du côté d’une gauche radicale protestataire ?

Elio Di Rupo : Il y a dans notre population une maturité démocratique qui diminue le pouvoir de séduction de l’extrême droite comme de l’extrême gauche. Les gens savent bien que des propos tenus par certains partis d’extrême gauche ne sont pas vraiment crédibles dans le réel d’aujourd’hui. Cette prise en compte du réel fait la force du PS. L’erreur à ne pas commettre serait d’aller au centre. Nous devons rester très ancrés à gauche. On change le réel, on l’appréhende, on ne l’accepte pas mais on sait ce qu’il est.

Comment expliquez-vous que le score du PS semble indifférent aux tentatives visibles de rénovation, par exemple à Charleroi ou à l’absence ailleurs de telles tentatives, comme à Liège ?

Elio Di Rupo : Liège et Charleroi sont deux cas très différents. À Charleroi, plus d’une vingtaine de personnes ont été inculpées. On a mis en prison le bourgmestre ! C’est donc un cataclysme. Rien de tel à Liège. Michel Daerden, des gens le détestent, d’autres l’adorent. Mais il fait des voix et, en politique, ça compte. À côté de lui, il y a Jean-Claude Marcourt, une personnalité forte et reconnue, et Willy Demeyer qui fait très bien son travail de président de la fédération. Si vous ajoutez à cela l’esprit liégeois, c’est-à-dire un mélange de sérieux, de dérision, de volonté, de grandeur, de capacité, d’intelligence… Bref, à Liège, ça bouge sans révolution. Je ne dis pas que c’est tout le temps facile, mais ça fonctionne.

Elio Di Rupo : "Je sais, on nous dit que simplement « éviter », ce n’est pas très brillant, on voudrait un peu plus. Moi aussi. Donnez moi une majorité absolue, je ferai plus."
À Charleroi, pour tourner la page, la conjoncture nous a aidés au-delà de toute espérance. Il fallait trouver la bonne personne. Je voulais quelqu’un de Charleroi-centre. Mon choix s’est porté sur Paul Magnette. Même s’il était professeur et qu’entre la science politique et la politique professionnelle, il y a un univers ! Il accepte de jouer le jeu, avec talent, alors qu’il avait en face de lui des chevronnés de la politique, le poids des habitudes… Et à force de travail et d’intelligence, on est arrivé à un résultat. En l’occurrence, il ne s’agit pas ici, comme à Liège, d’un résultat combiné de plusieurs personnalités mais d’une seule… Les militants carolos, qui étaient pourtant pour Jean-Claude Van Cauwenberghe, ont bien vu que Paul Magnette était crédible et sincère. Ils ont compris que l’intérêt du parti, c’était d’arrêter les combats d’arrière-garde.

Comment une remobilisation de l’Action commune autour du PS est-elle compatible avec l’ouverture du PS à la gauche chrétienne, qui fut notamment symbolisée par les Assises pour l’égalité en 2003 à partir d’une impulsion entre vous et François Martou ?

Elio Di Rupo : En 1999, nous entrons dans un gouvernement sans les chrétiens démocrates. Je sens alors la CSC et les Mutualités chrétiennes orphelines de leurs relais traditionnels. Ce n’est sans doute plus comme dans un passé récent mais, entre les organisations chrétiennes et les partis d’origine chrétienne, il y a des affinités qui sont toujours actives. Dans mon analyse, la CSC regroupe des gens qui défendent les travailleurs, qui ont une volonté sociale. Le même constat s’applique globalement aux Mutualités chrétiennes, même si c’est un peu différent.

On s’est donc dit : il faut pouvoir nouer des liens étroits avec tout ce qui est force de progrès, qui peut soutenir l’émancipation des êtres humains et combattre ce monde capitaliste, même si c’est à la petite échelle de la Communauté française. On a donc commencé à travailler avec le Mouvement ouvrier chrétien qui était et est toujours le lien entre toutes ces organisations chrétiennes et chrétiennes-démocrates. C’est là que j’ai vraiment rencontré François Martou, le président du Moc. Une personnalité à double face, qui a dit du mal du Parti socialiste comme on ne peut pas l’imaginer. Mais l’autre face me plaisait. Je trouvais que son analyse des forces conservatrices était juste. Nous nous sommes mis à travailler ensemble avec sincérité. Nous avons ouvert nos listes à des gens du Moc et je suis allé jusqu’à faire une ministre de Christiane Vienne, une ancienne secrétaire régionale du Moc.

On a fait un bout de chemin comme ça et au moment du renversement de coalition et de l’arrivée du CDH au pouvoir, malgré les liens qui avaient été noués entre nous, les anciens canaux de communication se sont naturellement réactivés. Le Moc a eut du coup moins besoin de nous et, tout aussi naturellement, les liens entre la FGTB et nous se sont resserrés. Pour le Segec , la CSC, les Mutualités chrétiennes, le parti de référence, c’est tout de même le CDH. Aujourd’hui, on continue à travailler avec le Moc, qui est toujours représenté dans les cabinets socialistes, et je ne demande d’ailleurs pas mieux de faire du travail en commun. Pas mal de leurs analyses ont une influence sur ce que nous faisons.

Le maintien de la base traditionnelle populaire du PS est-il porteur d’avenir, ou s’agit-il des derniers feux d’une sociologie électorale qui s’érode ? Le PS (comme les autres partis socialistes) n’est-il pas prisonnier d’un discours uniquement défensif : le « bouclier », contre le « bain de sang social »… ?

Elio Di Rupo : Ce n’est pas de la nostalgie. C’est la réalité. Si vous regardez le différentiel entre la part des salaires et celle des capitaux dans le PIB, vous constaterez que le conflit de classes et de castes, il est plus réel que jamais, même s’il est moins visible, plus feutré. Tôt ou tard, les citoyens ne supporteront plus cette humiliation, ce stress qu’on leur impose. La force du désespoir, cela a du sens. Quand on ne sait plus que faire, qu’on a une famille à nourrir, une maison à rembourser, les études des enfants à payer, on a juste le choix entre la révolution ou le suicide. Et moi je plaide pour la révolution.

Oui, nous sommes là pour éviter un bain de sang social. Et nous en avons d’ailleurs fait la preuve. Quand on regarde aujourd’hui le budget fédéral et le budget régional et communautaire, je pense vraiment que si on avait pas été là... Bref, on a quand même évité pas mal de choses. Je sais, on nous dit que simplement « éviter », ce n’est pas très brillant, on voudrait un peu plus. Moi aussi. Donnez moi une majorité absolue, je ferai plus.

Propos recueillis par Eric Buyssens, Jérémie Detober et Henri Goldman (à l’automne 2009).

Mots Clés : Gauche , Parti socialiste