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LE THÈME

20 ans dans le nettoyage : "Beaucoup de pressions, aucune formation"

Rachida JELOULI
travailleuse dans le secteur du nettoyage depuis 20 ans

Pour cette travailleuse de longue expérience, le secteur du nettoyage rime avec attitudes et décisions sexistes, horaires pénibles, absence de formations et, quand on est déléguée syndicale, aucune augmentation…

Quelle est la situation des femmes dans le secteur du nettoyage ?

Le secteur est régi par une mentalité de macho. Lorsqu’un inspecteur me voit affairée à mes documents syndicaux, il me lance : « Mais tu n’as rien d’autre à faire, Rachida ? Tu ne retournerais pas à tes cuisines et tes tajines ? ». Aucune responsabilité n’est octroyée aux femmes. Elles ne sont ni chef d’équipe, ni inspectrice. Même pour l’utilisation d’une bête machine comme l’auto-laveuse, le poste est octroyé aux hommes. Le métier est physique et ce type de poste est recherché. Il est plus reposant et mieux rémunéré. Dans notre secteur, dès qu’il y a l’utilisation d’une machine, le salaire est plus élevé.

En 20 ans de carrière et n’ayant connu que deux sociétés, vous avez progressé hiérarchiquement dans le secteur ?

Non. Certes, le travail syndical est mal vu et je ne progresserai sans doute jamais, mais auparavant, avant d’être déléguée, rien ne m’avait été proposé. On nettoie, puis c’est tout…

Être déléguée syndicale, cela signifie être plus exposée ?

Maintenant, ça va mieux, mais au début, tout a été fait pour me dégoûter. J’ai eu une surveillance quotidienne pendant le premier mois. C’était contrôle sur contrôle, rapport sur rapport. Ils venaient à plusieurs, inspecteur, chef d’équipe, district manager… Nous avons des chefs partout, c’est un des aspects les plus pénibles du travail. C’est une pression constante qui débouche sur des avertissements écrits. Avec trois avertissements, vous êtes dehors. En consultant mon dossier, je me suis rendu compte qu’un de ces avertissements écrits avait été inséré sans que je ne reçoive de recommandé à la maison et sans que mon syndicat en soit informé. J’avais déjà entendu d’autres expériences similaires auparavant.

L’horaire de travail est aussi un moyen de pression ?

Là, je dois reconnaître que je suis gâtée. Depuis deux semaines, je preste de 9h à 16h30. C’est une vraie chance dans le secteur. Auparavant, je travaillais de 11h à 19h30 en service coupé, soit de 11h à 14h, et de 16h à 19h30. Les heures creuses ne sont évidemment pas payées alors que j’étais en chemin de 10h à 20h30 et lorsque j’ai demandé un congé parental, on m’a expliqué que ce travail correspondait à un trois quarts temps parce que je ne prestais pas 37 heures par semaine…

Pour quel salaire ?

Pour un temps plein, à peu près 1000, 1100 euros.

Il y a eu une évolution dans le secteur en 20 ans ?

La charge de travail est trois fois plus lourde qu’avant ! Il y a dix ans, on savait s’appliquer, nettoyer correctement, aller dans les coins, mais maintenant ce n’est plus possible. On fait beaucoup de visuel. La liste de travail par jour est énorme. Les gens courent.

Concrètement, cela signifie quoi travailler en visuel ?

On observe le bureau. S’il est couvert de papiers, on n’y touche pas. Si la moquette ou le sol semblent propres, on n’aspire pas et on ne nettoie pas. On se contente de ramasser quelques crasses.

Et si quelqu’un est soigneux dans son bureau et que le lieu paraît correct ? On ouvre la porte et on la referme aussitôt. Sinon, on ne s’en sort pas.

Vous évoquiez les auto-laveuses, inaccessibles aux femmes. Faut-il une formation particulière pour mener ce type d’appareil ?

Non, pendant les vacances, l’étudiant qui reprend la machine a droit à une démonstration et puis il travaille. La seule formation qui est octroyée dans le secteur est la formation de sécurité de base, sur les produits.

Qu’avez-vous suivi comme formation en 20 ans ?

La formation de base pour les produits et les formations syndicales, c’est tout.

La demande de formation en alphabétisation de la part de vos collègues vous a surprise ?

Oui. Je ne pensais pas qu’elles voudraient apprendre à leur âge (environ quarante ans en moyenne). Mais c’est apparu très important. L’une d’entre elles me confiait qu’elle était gênée d’aller chez le médecin avec un interprète, tandis qu’une autre, qui était puéricultrice aux Pays-Bas, voulait apprendre le français pour pratiquer son métier chez nous. Le fait que les cours soient payés constitue aussi une des clés du succès, il faut être honnête. Les heures sont payées comme des heures de travail. À raison de quatre heures par semaine pour des personnes qui essaient de boucler leur fin de mois, ce n’est pas négligeable. Il y a des maris qui s’opposaient à la formation mais une fois qu’ils apprenaient qu’elle était rémunérée, ils incitaient leur femme à y aller.

Et vous, vous étiez demandeuse d’une formation ?

Oui. De cours de néerlandais et pourquoi pas d’informatique. Pour avoir une place au secrétariat social de Gom (rires) ! Mais j’ai surtout beaucoup appris avec ce travail d’enquête. Nous avons découvert que nous avions des droits en matière de formation. Dans les documents accessibles via le conseil d’entreprise, c’est en cette matière que la direction reste la plus floue. Les employés en profitent mais rien n’est fait pour les ouvriers. Nous avons pu aussi examiner les processus de recrutement et de promotion en place.

Ils respectent une certaine impartialité, objectivité ?

Cela dépend. ISS est organisé avec des critères et processus de sélection clairs. Par exemple, chez eux, si vous ne parlez pas au minimum le français ou le néerlandais, vous ne pouvez pas y travailler. Chez Gum, c’est clairement le bouche à oreille, le copinage et la famille. Notre chef d’équipe est turc. Il a placé un cousin qui ne parle pas un mot de français ni de néerlandais à un poste de surveillance pour les élèves (Rachida travaille à l’École européenne, ndlr). Sa femme non plus, elle fait le café dans le local des enseignants. En fonction des origines du chef d’équipe, la dominante sera turque ou marocaine, c’est évident. Le copinage se décline aussi par communauté.

Propos recueillis par Olivier Bailly.