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Extrême gauche française : l’alternative et la nuisance

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

L’association est contre-nature. Même si Arlette et Olivier (Laguiller et Besancenot) représentent aux yeux des néophytes ou des non-spécialistes de l’extrême gauche française les parures différentes de la même vieille famille trotskiste, en fait tout oppose la culture politique et les pratiques de la LCR du jeune facteur (4,27 % à sa première candidature présidentielle en avril 2002) et celles de Lutte ouvrière (LO) de l’éternelle candidate de la protestation (5,75 % au premier tour du même scrutin).

La Ligue communiste révolutionnaire et son mentor Alain Krivine appartient (appartenait ?) à une culture marxiste ouverte et qui, dans son histoire, a toujours fait la différence entre droite et gauche (socialiste ou communiste) et qui de mai 68 aux combats altermondialistes a su interpréter ou même anticiper les combats d’une jeunesse radicale.

« Lutte ouvrière » incarne, au contraire, dans son fonctionnement interne comme dans sa stratégie politique, le sectarisme absolu, doublé d’un penchant prononcé pour la politique du pire. Les succès relatifs d’« Arlette » aux innombrables scrutins auxquels elle a participé depuis quarante ans doivent plus à son populisme (ou son poujadisme) d’extrême gauche qu’à la force de ses analyses ou la pertinence même strictement contestataire de ses propositions.

Et pourtant voilà donc que les deux vieilles familles rivales et antagonistes, faisant fi de tout ce qui les oppose, décident de s’allier pour offrir une "alternative politique". Alléchés par la possibilité de devenir le quatrième pôle politique français, en additionnant leurs scores électoraux potentiels, les piliers du gauchisme français feront cause commune aux scrutins régionaux et européens de 2004. D’un point de vue radical, il y a certes des raisons légitimes de critiquer la politique, le programme et les dirigeants de la gauche de gouvernement (PS, PCF et Verts — et cela pour des raisons diverses) et de ne pas laisser en déshérence un électorat déçu ou mécontent mais l’accord trotskiste ne peut échapper à une suspicion d’un vulgaire électoralisme et d’un banal opportunisme traditionnellement reproché (et parfois justifié) à la social-démocratie.

Il y a plus grave. De toute évidence c’est bien « Lutte ouvrière » qui donne le ton de l’accord et qui impose le fondement de sa stratégie politique. Au second tour des régionales, non seulement les listes d’extrême gauche refuseront de fusionner avec celles de la gauche plurielle mais elles ne donneront pas de consigne de vote. La LCR et LO se sont mises d’accord « pour envisager — envisager seulement, c’est à noter — d’appeler à voter pour la liste de gauche dans les cas où il y aurait un risque de victoire du FN ». Et encore cette appréciation ne semble pas faire l’unanimité entre les deux nouveaux partenaires du gauchisme français. En se maintenant au second tour chaque fois qu’ils le pourront, les listes communes d’Arlette et d’Olivier (comme on dit dans les congrès des deux partis et dans les médias français) ouvrent un boulevard à la droite. Et leurs ambiguïtés risquent d’offrir quelques cadeaux à l’extrême droite.

La gauche trotskiste revendique le droit d’être une alternative politique et donc ne plus céder aux pressions ou au chantage d’une gauche institutionnelle qui ne s’adresse à elle que pour sauver ses meubles. Pourquoi pas ? Mais à condition de ne pas entraîner des confusions politiques catastrophiques. Sa capacité de nuisance risque, en tout cas, d’être considérable. Pour ce qui est de sa crédibilité politique, c’est une autre affaire.

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