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ANALYSE

Le résistant, un terroriste victorieux ?

Julien DOHET , Michel HANNOTTE
Historien à l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES)
Michel Hannotte est historien à l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES).

En Irak, le 19 août 2003, une violente attaque contre le siège de l’ONU fit une quinzaine de victimes. Cinquante ans plutôt, au Proche-Orient et en Europe, des troupes occupantes étaient déjà prises pour cible. Attentats extrémistes ou actes de résistance ? Un éclairage historique s’impose.

Après une guerre d’invasion de l’Irak très rapide, les Américains ont proclamé la fin des principales hostilités début mai. Cependant, le corps expéditionnaire qui pensait pouvoir rentrer chez lui rapidement doit déchanter. Le peuple irakien, sachant qu’il ne pouvait résister frontalement à la technologie et à la puissance de feu des Américains, s’est replié et est depuis entré en résistance.

Début novembre 2003, les pertes américaines s’élèvent à plus de 140 tués et 1.500 blessés, chiffres supérieurs à ceux des pertes subies pendant la campagne ; sans compter les suicidés et les déserteurs. Selon la RTBF les troupes d’occupation subissent jusqu’à 25 harcèlements par jour à travers tout le territoire. La résistance irakienne tend à montrer au monde qu’elle considère l’armée américaine pour ce qu’elle est : une armée d’occupation étrangère dans un pays souverain. Au moment où nous bouclons cet article, les attentats simultanés dans Bagdad et la destruction d’un hélicoptère lourd par un missile sol-air, indiquent à tout observateur attentif que les réseaux de résistance possèdent des moyens humains, militaires, techniques et des chaînes de commandement. Une stratégie multiforme est ainsi développée : infliger des pertes à l’ennemi et affaiblir son moral, désorganiser les tentatives du proconsul Paul Bremer de rétablir une vie administrative « normale » et donc faire apparaître l’occupant comme isolé, y compris en s’en prenant à ceux qui collaborent ; enfin, contrer l’effort américain de s’approprier les ressources pétrolières nationales en sabotant les oléoducs. Il apparaît évident que ces combattants bénéficient de sympathies populaires et de complicités suffisantes pour assurer le renseignement militaire nécessaire à l’action. Ces opérations ne peuvent être considérées, comme l’affirme l’administration Bush, de soubresauts désespérés de nostalgiques du régime baasiste. Deux autres actions ont attiré plus particulièrement l’attention des médias. L’une coûta la vie à un membre du conseil de gouvernement irakien mis en place par l’administration américaine pour être reconnu comme l’interlocuteur irakien par la « Communauté internationale » [1]. L’autre s’attaqua au siège de l’ONU à Bagdad le 19 août 2003 et fit une quinzaine de victimes dont le représentant spécial, Vieira De Mello. Cet attentat a marqué l’opinion. Il a été dénoncé immédiatement par les médias occidentaux comme un acte de « terrorisme aveugle » et qualifié de « sans précédent dans l’histoire de l’ONU ». Bernard Kouchner [2] (avec le pathos qu’il affectionne) a attribué cet attentat à l’extrémisme islamique « qu’il faut combattre avec l’ONU... et les Américains ». A-t-il déjà oublié qu’il défendait, il y a quelques années à peine, ces mêmes extrémistes islamiques, ceux de l’UCEKA du Kosovo contre les Serbes ?

L’attentat est-il aussi « unique » dans l’histoire des Nations Unies qu’on le prétend ? Une connaissance élémentaire de l’histoire du Moyen-Orient permettra de relativiser le propos et servira à appuyer notre réflexion.

Jérusalem, il y a 50 ans

Jérusalem, le 22 juillet 1946. Une camionnette se dirige vers l’hôtel King David. Arrivé à hauteur de l’entrée, deux hommes sortent du véhicule, maîtrisent la sentinelle et enferment toutes les personnes présentes. Le commando place 350 kilos de dynamite avant de battre en retraite sous le feu de la police. À 12h37, une formidable explosion secoue l’édifice dont l’aile sud s’effondre. Le bilan est lourd : 91 morts. L’hôtel abritait le QG de l’administrateur civil et militaire britannique en Palestine. Les membres du commando, déguisés en Arabes, font partie de l’Irgoun, une milice sioniste de droite dirigée par Menahem Begin [3], futur premier ministre d’Israël !

Jérusalem, le 17 septembre 1948. Un convoi de l’ONU est arrêté à un barrage de l’armée israélienne. Soudain un homme surgit et ouvre le feu sur l’une des voitures du convoi. Deux personnes sont tuées : un colonel français et le comte Folke Bernadotte, médiateur suédois de l’ONU. Sauveur de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ce dernier était l’auteur d’un plan destiné à régler le problème entre Juifs et Arabes jugé trop favorable aux Arabes par les Israéliens. Bernadotte vient d’être assassiné par des membres du Lehi, mouvement constitué des disciples d’Abraham Stern et dissident de l’Irgoun. L’un des triumvirs du Lehi n’est autre que Itzhak Shamir, un autre futur premier ministre d’Israël ; l’assassin du comte Bernadotte deviendra le garde du corps de Ben Gourion [4] , le premier chef du gouvernement israélien.

Ces deux exemples, œuvres de groupes juifs ayant choisi l’option de la lutte armée, ont à l’époque été qualifiés de « terroristes ». Ils rappellent que la violence fut aussi utilisée par les Israéliens pour obtenir l’indépendance et la constitution de leur État national face à l’occupation anglaise. Comment ne pas faire le parallèle avec la résistance palestinienne à l’occupation israélienne et qui est traitée de « terroriste » par le gouvernement d’Ariel Sharon ? Interrogeons-nous aussi sur le caractère « légal » et non « aveugle » que constitue le fait de tirer à la roquette à partir d’hélicoptères sur des voitures circulant dans des rues fréquentées par des femmes et des enfants afin « d’exécuter » de manière extrajudiciaire, c’est-à-dire d’assassiner, des personnes n’ayant jamais été jugées coupables d’un crime par un tribunal ordinaire. La lucidité dépendrait-elle du niveau technologique dont dispose un des adversaires, ou bien la violence de l’État le plus puissant serait-elle toujours la seule acceptable ?

Résistances légitimes

Sans entrer dans la polémique sur le bien fondé de l’action des uns et des autres, constatons qu’à différentes périodes de l’histoire, des peuples - ou en tout cas des minorités agissantes qui n’ont pas été ultérieurement dénoncées ni condamnées par eux, mais au contraire reconnues comme légitimes ou héroïques - ont estimé devoir recourir à des actes de guerre comme moyens efficaces et légitimes de réaliser leurs buts nationaux ou sociaux, mettre fin à une occupation étrangère ou une oppression politique et prendre en main leur destinée. La guerre d’indépendance des États-Unis, les guerres de libération nationale, d’Algérie et du Vietnam en témoignent. Plus globalement, la violence dans l’histoire est un phénomène complexe que l’on doit certes appréhender à partir d’un point de vue éthique, mais qui n’est pas entièrement réductible à des considérations d’ordre moral. De Dostoïevski à Camus, de Robespierre à Lénine, plus d’un philosophe ou d’un penseur politique se sont interrogés sur l’adéquation de la fin et des moyens à mettre en œuvre. Il importe en tout cas de réagir aux événements dramatiques qui interviennent à travers le monde, au Proche-Orient en particulier, en intégrant dans notre réflexion le maximum de déterminations possibles et en se gardant de coller des étiquettes qui n’apportent pas de sens ajouté, mais créent le climat idéologique favorable à la justification de l’intervention impériale.

Pour conclure provisoirement, il nous semble important de revenir sur l’occupation de la Belgique par la Wehrmacht et les Nazis de mai 1940 à septembre 1944. Très vite, des individus se regroupent pour refuser l’ordre nouveau et s’opposer aux forces d’occupation. « Hors du pays l’occupant ! » deviendra le cri de ralliement et le point de convergence des patriotes déterminés dont les motivations citoyennes sont très diverses, voire diamétralement opposées. Apparition du célèbre V de Churchill sur les murs, sur des tracts, rassemblements à des dates symboliques de l’indépendance nationale, comme le 21 juillet ou le 11 novembre, sont parmi les premières formes visibles du refus populaire. Les résistants s’organisent en réseau puis en front qui couvrent bientôt tout le pays et établissent des liens avec le gouvernement belge légal en exil à Londres. Ils diversifient leurs modes d’action : solidarités diverses (clandestins, réfractaires et Juifs...), presse clandestine, etc. Des grèves sont déclenchées. Elles combinent les revendications économiques et le freinage de l’effort de guerre imposé par l’ennemi. Le pas est rapidement franchi du recours à la lutte armée, aux sabotages et à l’élimination des collaborateurs. En mars 1941, les Allemands comptabilisent déjà 419 actes de sabotages pour la Belgique et le Nord de la France, soit plus d’un sabotage par jour en moyenne. Les actes de résistance s’amplifieront jusqu’à la libération du territoire. L’occupant dénonce ces « attentats terroristes » et s’accorde tous les droits et tous les moyens pour combattre ces bandits, plus criminels que les droits communs : arrestations, déportations, procès expéditifs devant des tribunaux militaires suivis d’exécutions, tortures, représailles sur la population civile ou les otages. Pour les résistants ainsi réprimés, et pour les nombreux concitoyens qui les approuvent secrètement ou même les soutiennent, ce sont des actions héroïques pour mettre fin à l’occupation étrangère et à l’oppression fasciste. Le titre de résistant, voire de martyr, devient un titre de gloire. Mort ou vif, le résistant est un héros car il a eu le courage de dire non ! Cette façon de ressentir les choses s’exprimera massivement après la Libération lorsque le pays votera une loi de « reconnaissance nationale » et établira des statuts qualifiant les différents types de résistance.

Autodétermination

Ce qui est dénoncé aujourd’hui par l’administration américaine et ses alliés comme « les derniers soubresauts de nostalgiques de l’ancien dictateur » ou encore d’« actes terroristes de membres d’Al Qaïda », apparaît chaque jour plus clairement comme la volonté de résistance de groupes qui reçoivent le soutien croissant du peuple irakien. Cette réalité, illustrée de manière de plus en plus perceptible sur le terrain, n’est plus ignorée par les médias qui commencent à établir des comparaisons avec la guerre du Vietnam et utilisent de manière régulière le terme de guérilla, ainsi que celui de résistance.

Cette guerre d’agression ne devait pas être menée. C’était le sens de l’immense manifestation populaire mondiale du 15 février 2003. C’est le point de vue d’une majorité d’Etats aux Nations unies. Il faut laisser le peuple irakien libre de choisir son régime politique et son avenir.

Mots Clés : Terrorisme , Résistance

[1] Cette notion à géographie variable représente une coalition d’intérêts occidentaux impérialistes face à une crise nationale ou régionale, mais n’a aucune valeur au niveau du droit international. Seule l’ONU peut représenter la communauté des États et des nations.

[2] France 2, JT de 20 h, 20 août 2003

[3] Elie Barnavi, L’Irgoun fait sauter l’hôtel King David in Israël, Palestine, un destin partagé. 1897-1997 (coll. L’histoire au jour le jour). Le Monde, octobre 1997, p.16.

[4] Jean Gueyras, L’assassinat du médiateur in Israël... op. cit., p.22-23.