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LE THÈME

Médias et terrorisme : des noces barbares

José-Manuel NOBRE-CORREIA
José-Manuel Nobre-Correia, médiologue, professeur émérite en Information et Communication de l’Université Libre de Bruxelles. Membre du "collectif éditorial" de la revue Politique depuis son premier (...)

Tout dans l’évolution du monde du journalisme est de nature à favoriser l’attrait pour l’actualité qui concerne la violence, l’insécurité et l’intégrité physique des gens. Au risque de renforcer une logique où l’information cède le pas à la propagande et aux manœuvres de déstabilisation…

Longtemps, trois types de publications ont coexisté : celles qui faisaient le compte rendu d’événements importants, celles qui traitaient de faits divers, du mystère et du merveilleux, et celles enfin axées sur l’expression d’opinions et le combat idéologique. Puis, plus tard, et surtout à partir du XIXe siècle, quand la presse s’est industrialisée et qu’il a fallu aller à la conquête d’un public plus large, les trois démarches ont cohabité au sein des journaux « grand public ». Avant que l’opinion et le combat idéologique en soient écartés, afin de ne pas heurter des susceptibilités, et que l’on mette plus l’accent sur les sujets suscitant l’émotion, de façon à toucher les milieux populaires.

Dans une telle conception de l’information, la primauté va être accordée à ce qui se caractérise d’abord par l’« a-normalité », par le côté « extra-ordinaire », autrement dit à ce qui constitue une transgression à l’égard de la quotidienneté, une rupture par rapport au cours des choses, au détriment donc du compte rendu serein des faits signifiants qui sont advenus [1]. Une démarche de plus en plus exacerbée par la concurrence entre journaux et qui s’étendra plus tard aux autres médias.

Cette façon de concevoir la « couverture » de l’actualité n’échappera pas aux milieux dirigeants (surtout politiques) qui chercheront à l’exploiter en proposant aux médias leur pitance d’actualité originale, plus ou moins fracassante et émoustillante. Ce faisant, ces milieux dirigeants se mettront en valeur auprès de la population et chercheront à renforcer des stratégies de consolidation de leur pouvoir ou d’affaiblissement de celui de leurs rivaux.

Les exclus entrent en scène

À force de se servir ainsi des médias, les milieux dirigeants ont donné des idées à des groupes minoritaires ou exclus de nos sociétés, voire à des individus qui s’estiment marginalisés, négligés ou victimes d’injustices. À cette grande différence près : il faudra que leurs initiatives prennent un caractère singulièrement original, inhabituel, de préférence violent, choquant, dramatique [2]. Car c’est pratiquement le seul moyen pour que les médias leur prêtent une oreille attentive…

Les exemples d’événements créés à l’intention des médias sont légion : de la conférence de presse à la manifestation publique, en passant par la déclaration plus ou moins retentissante. Disposant de plus de moyens financiers et humains, les milieux dirigeants sont particulièrement performants sur ce terrain : des agences de « communication événementielle » déclenchent pour leur compte des opérations dont la capacité de mobilisation des médias dépasse largement celle des initiatives non professionnalisées de simples individus ou de petits groupes. Il faudra donc que ces derniers passent à un stade supérieur de « spectacularisation », en prenant des initiatives qui supposent une certaine dose de violence [3], la dimension « spectaculaire » ayant pris toute son importance quand la télévision est devenu le média d’information dominant.

Le plus souvent la violence a la menace pour corollaire. Menace envers soi-même : si l’on ne satisfait mes revendications, je poursuivrai ma grève de la faim, je me jetterai du haut de cette grue, je me tirerai une balle, je m’immolerai par le feu… Ou, dans un registre toujours « soft », relevant le plus souvent du « bluff », on prendra d’autres individus en otage, en les privant momentanément de liberté : si on ne répond pas de manière positive à mes demandes, je ne rendrai pas la liberté à ceux que j’ai kidnappés, j’éliminerai ceux que je détiens… De telles démarches ont le plus souvent pour origine une revendication personnelle (suite à un licenciement, à un divorce difficile…), parfois aussi des revendications sociales, non explicitement politiques (suite à des licenciements massifs, à la fermeture d’une entreprise, à une contestation étudiante…).

Mais le souci d’attirer l’attention des médias peut également relever d’une démarche plus explicitement politique. Une particularité semble néanmoins constante : ce sont précisément des groupes dont l’enracinement populaire fait défaut et dont les initiatives à caractère légal passent plutôt inaperçues qui ont recours à de tels procédés [4]. Leurs gestes de violence obéissent d’habitude à trois types de démarches : répandre largement leurs principes doctrinaux et leurs analyses d’une situation ; exiger une prise de position ou décision de la part des autorités ; déstabiliser et discréditer une institution ou appareil d’État. Ce qui suppose la mise en place d’un véritable « plan médias » d’accompagnement : annonce de la prise d’otage aux médias, envoi de communiqué avec les revendications des auteurs, communication de photos, d’enregistrement vidéo et plus rarement d’enregistrement de son pour confirmer la détention de l’otage et la gravité de la situation de ce dernier.

Éventail de registres

Plusieurs exemples, plus ou moins célèbres, ont mis en évidence un crescendo dans la démarche à l’égard des médias. Ainsi, le 20 février 1981, l’ETA a enlevé les consuls d’Autriche, du Salvador et d’Uruguay pour faire braquer les projecteurs de l’actualité sur le Pays basque espagnol. Mais l’organisation nationaliste a été prise à son propre piège : un nouvel événement (la tentative du coup d’État du 23 février à Madrid) détournera les attentions des médias et l’ETA n’a pu que relâcher ses otages.

Mais dans cette même perspective de pure utilisation des médias comme véhicules d’un message, les « otages idéaux » sont les journalistes, l’esprit de clan faisant attribuer à l’enlèvement d’un confrère une attention tout spéciale, voire quotidienne, avec, au besoin, l’énumération du nombre de jours de sa détention. Le cas récent de Florence Aubenas [5], et celui un peu plus ancien de Christian Chesnot [6] et Georges Malbrunot [7] ont à cet égard été particulièrement parlants.

L’assassinant de Lord Mountbatten (oncle du prince Philippe, mari de la reine d’Angleterre, et dernier vice-roi de l’Inde), le 27 août 1979, relevait d’une stratégie semblable, bien que plus tragique [8] : des respon­sables de l’IRA ont clairement déclaré alors que le choix d’une person­na­lité connue dans le monde entier avait eu pour seul but d’attirer une fois de plus l’attention des médias internatio­naux sur la situation en Irlande du Nord [9].

Dans les cas précédents, le « plan médias » a chaque fois été mis en application après le déclenchement de l’opération violente. Mais il peut, au contraire, la précéder : le 25 novembre 1999, à 10h40, au téléphone, une voix annonce au rédacteur en chef de France 3 Corse : « Nous avons placé des bombes [dans quatre bâtiments publics].Elles exploseront dans 25 minutes ». À 11h23, la déflagration a lieu dans un de ces bâtiments. Une équipe de France 3 filme la scène. « À 11h40, les deux journalistes foncent à leur station, les images en boîte. (…) À 12h26, les images [d’un des bâtiments] en feu atterrissent à la rédaction de France 3 national, qui les diffuse aussitôt dans son journal, de 12-13. À 12h30, le scoop de France 3 Corse arrive dans toutes les rédactions des chaînes françaises (…). LCI passe et repasse l’explosion. TF 1 et France 2 en font de même dans leur JT de 13 h. » Avant que les rédactions ne prennent conscience d’avoir été utilisées et ne décident de ne plus diffuser les images [10].

L’enlèvement d’Aldo Moro relève, lui, d’une démarche poussée beaucoup plus loin. Pris en otage le 16 mars 1978, le corps sans vie de l’ancien Premier ministre italien et président du principal parti politique du pays a été retrouvé le 9 mai [11]. Huit semaines de captivité pendant lesquelles les Brigades rouges ont adressé une série de communiqués aux médias, déclenchant la publication d’éditions spéciales et une violente altercation entre rédactions sur l’attitude à adopter face à de tels communiqués : les publier ou ne pas les publier ? Car, cette fois-ci, les médias ont été utilisés comme arme, comme agent de déstabilisation de la société italienne, de sa police et de ses partis politiques, comme instrument de désagrégation de l’appareil d’État, en cherchant à le contraindre à céder aux exigences des Brigades rouges. Et, dans tous les cas, aux yeux de celles-ci, le refus des médias de publier leurs communiqués prouvait la nature censoriale d’un État faussement démocratique et libéral [12].

Concurrence et frénésie

Une constatation saute aux yeux : le plus souvent, de telles opérations n’ont été conçues qu’en fonction de la couverture que les médias leur accorderaient. Parfois même, elles n’auraient tout simplement pas été déclenchées si les médias n’avaient pas accouru à l’invitation des organisateurs qui leur avaient fait miroiter une « exclusivité ». Or, face à une telle perspective, peu de journalistes osent rejeter les invitations et se tenir à distance de telles pratiques. Car, depuis le XIXe siècle, l’histoire de l’information journalistique est marquée du sceau de la concurrence face aux « confrères ». Une concurrence qui s’est particulièrement accentuée avec la démonopolisation du secteur audiovisuel, dans les années 1970-80, et la pratique chaque fois plus importante de l’information en temps réel, qui a pris une ampleur inconnue auparavant avec l’arrivée d’internet dans le champ médiatique, dans les années 1990-2000.

Le but de ce sens effréné de la concurrence est évident : vendre un maximum d’exemplaires du journal, élargir le plus possible l’audience de la radio ou de la télévision. Or, tout ce qui est de nature à affecter notre sécurité, celle des nôtres, de ceux qui nous sont proches ou qui font partie du milieu auquel nous appartenons, constitue un des tout premiers centres d’intérêt des gens en matière d’information. Et ce qui relève de la violence publique et plus généralement du terrorisme, avec son cortège de menaces et de brutalités, constitue une actualité majeure aux yeux des médias.

Outre l’omniprésence du sens de la concurrence, une autre caractéristique domine l’histoire des médias : un obsédant sens de l’indispensable et inévitable course contre la montre chez ceux qui pratiquent le journalisme quotidien et doivent impérativement respecter des délais de « bouclage » fort stricts. Parce que les rotatives et les horaires des journaux parlés ou télévisés ne peuvent pas attendre, au risque de voir lecteurs, auditeurs ou spectateurs se tourner vers les concurrents. Ce qui provoque un stress qui grandit à l’approche du couperet horaire et impose des courses frénétiques au sein des rédactions, avec les indispensables décharges d’adrénaline qu’elles impliquent…

Ces courses frénétiques font pourtant les délices de la plupart des journalistes du quotidien, le journalisme de périodique, de « magazine », relevant à leurs yeux d’une démarche plutôt « littéraire » et « intellectualisante », même si les contraintes horaires y sont aussi présentes ! Quitte à ce que de telles cavalcades interdisent bien souvent de prendre le souhaitable recul par rapport à l’actualité et d’exercer le non moins souhaitable sens critique face aux événements.

L’instant et la mémoire

Face aux critiques de plus en plus acerbes dont ils font l’objet, les journalistes cherchent à se dédouaner en parlant de leur devoir d’informer et du droit du public à l’information. Encore faudrait-il s’entendre sur ce que veut dire information et en quoi consiste le métier de journaliste.

Certes, on ne peut pas contester le fait que les actes d’initiative personnelle ou groupusculaire qui mettent en risque la sécurité et l’intégrité physique des personnes relèvent clairement du champ d’action du journalisme, du devoir d’informer et du droit à l’information. La question qui se pose néanmoins est celle de savoir combien de ces actes sont réellement de nature à avoir des répercussions sur la vie quotidienne des citoyens ? Et celle, somme toute essentielle, de savoir si bien de ces actes ne doivent leur existence même au seul écho, à la seule surexposition que ses auteurs escomptent trouver auprès des médias ?

Beaucoup de journalistes se posent ces questions et ont conscience que ces noces barbares que les partisans de la violence comme méthode de revendication ou d’action politique sont parvenus à sceller avec les médias ne peuvent qu’être néfastes pour l’avenir des sociétés démocratiques. Et que l’importance accordée aux « stratégies de communication » des apologistes de la terreur relève, tout compte fait, d’une cécité coupable des médias. Mais le journalisme est bien trop souvent un métier de l’immédiat, de l’instant, un métier dépourvu de mémoire. Et entre une éthique de la retenue et la course aux exclusivités les plus fracassantes et vendables, les médias oublient bien trop souvent leurs beaux principes et leurs bonnes intentions…

Mots Clés : Terrorisme , Médias

[1] A. du Roy, Le Serment de Théophraste, Paris, Flammarion, 1992, pp. 193-194.

[2] F.-H. de Virieu, La Médiacratie, Paris, Flammarion, 1990, p. 280 ; A. du Roy, La Mort de l’information, Paris, Stock, 2007, p. 207.

[3] G. Bechelloni, « Terrorismo, giovani, mass media », in Problemi dell’informazione, Bologne, vol. 2, n° 3, 1977, p. 307 ; J. Ferniot, Ça suffit !, Paris, Grasset, 1973, p. 38 ; R. Lasserre et D. Muzet, « La Violence, moyen d’information », Communications, Sankt Augustin, vol. 2, n° 2, 1976, p. 253.

[4] Gilles Kepel in Le Monde, Paris, 11 septembre 2004, p. IV (Dossier).

[5] À l’époque journaliste à Libération.

[6] À l’époque pigiste à Radio France et à RFI.

[7] À l’époque journaliste indépendant pour Le Figaro, Ouest-France, RTL radio et la RTBF.

[8] Louis Mountbatten et trois de ses proches ont été tués, sur les côtes d’Irlande, dans l’explosion de son bateau, piégé par l’IRA.

[9] Le Matin de Paris, Paris, 31 août 1979, p. 8.

[10] Libération, Paris, 26 novembre 1999, p. 2.

[11] M. Wieviorka et D. Volton, Terrorisme à la une, Paris, Seuil, 1987, pp. 27-32.

[12] U. Eco, « Una colossale conferenza stampa », in Prima Comunicazione, Milan, n°55, 1978, pp. 41-46 ; G. Bechelloni, « Il Colpe di Stato in diretta », in Problemi della’informazione, Bologne, vol. 3, n°1, 1978, pp. 3-19.