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LE THÈME

Une chaîne d’approvisionnement globale

Jean-Marc CAUDRON , Carole CRABBé

En Belgique, quatre chaînes de supermarchés concentrent 80% du marché de la distribution. Position dominante, donc abusive ? Car ils dictent tout, des conditions de travail du petit producteur sri lankais au paysage socioéconomique et culturel, ici. Fait seule contrepoids, l’opinion publique. Les pouvoirs publics ? On attend...

Rendez-vous avec la Chine, le Kenya, la Roumanie, la Turquie... Si les produits n’étaient pas tant normalisés, les rayons et têtes de gondole des grands magasins seraient autant d’invitations au voyage, paradis du consommateur et du travailleur heureux. Les premiers en sortent gagnants, bénéficiant c’est sûr du meilleur choix au meilleur prix. Les seconds, tellement souriant, occupant les emplois générés par un secteur en plein développement. L’exemple-type du cercle vertueux comme seul le système capitaliste en a la recette. Vertueuse, la grande distribution ?

Y croire serait faire l’impasse sur l’impact du rôle toujours plus dominant que jouent les quelques grandes entreprises de distribution dans le commerce de détail. À force d’expansion, de fusions-acquisitions, d’alliances et de regroupements des centrales d’achats, les grands distributeurs sont devenus incontournables.

Derrière l’Américain Wal-Mart, de loin numéro un mondial, le Français Carrefour s’en sort bien. Il a réalisé un chiffre d’affaires en 2007 de plus de 82,2 milliards d’euros en hausse de 7%. Ses bénéfices pour cette même année s’élèvent à 1,85 milliard d’euros. Le Groupe Delhaize, premier belge parmi les grands distributeurs internationaux, présent en Belgique, en Tchéquie, en Allemagne, en Grèce, en Indonésie, au Grand-duché de Luxembourg, en Roumanie et aux États-Unis, se classe pour sa part au 25e rang mondial avec un chiffre d’affaires de 19 milliards d’euros en 2007.

Plus que leur taille, c’est la main-mise de certains acteurs sur le marché qui les rend incontournables. Le secteur de la vente au détail est caractérisé par une forte concentration. En Belgique, les quatre leaders de la distribution non spécialisée (Carrefour, Colruyt, Delhaize Le Lion et Aldi) se partageaient 79,4% du marché en 2007, tous produits confondus [1].

En Europe, les cinq plus grands distributeurs nationaux représentaient plus de 70% de parts de marché de la distribution alimentaire dans huit pays en 2005 : 70% en France et en Allemagne, 79% en Autriche et en Estonie, 82% en Slovénie, Irlande et Suède et 90% en Finlande [2].

La puissance de marché ainsi accumulée par les géants de la distribution leur confère un grand pouvoir d’influence sur les filières de production et sur les habitudes de consommation. Ils peuvent imposer leurs conditions et leurs prix aux fournisseurs et aux consommateurs, mais aussi aux intermédiaires et à leurs propres employés. Ils peuvent également peser sur les prises de décisions politiques. Leur mot d’ordre : le plus grand profit financier à court terme. Tous ces groupes sont en effet cotés en bourse et sont poussés, par leurs actionnaires, à maximiser sans cesse leurs profits.

La face cachée des étiquettes

En l’absence de régulation contraignante forte, l’expansion et la concentration de la distribution lui confère une position dominante. Cette position, mise au service de la recherche du plus grand profit financier à court terme, encourage un abus de pouvoir des distributeurs. Ces derniers se déchargent notamment de leur responsabilité économique. Ils peuvent se permettre de reporter les risques ou les coûts liés à leur fonction de distributeur sur d’autres acteurs de la chaîne, en particulier sur les maillons les plus faibles. Des sociétés de distribution exigent par exemple de leurs fournisseurs la reprise des invendus, la mise en rayon dans le magasin ou le financement des documents promotionnels. Pour assurer une livraison « just in time », elles contraignent fournisseurs ou transporteurs à investir dans des entrepôts de proximité et à livrer directement chaque magasin. Auprès de fournisseurs de vêtements, elles réservent des plages de production pour s’assurer une réponse rapide en cas de forte demande sans pour autant garantir qu’une commande sera effectivement passée et encore moins payée...

Les exemples peuvent être multipliés à l’envi. Les plus parlants sont sans doute ceux liés au prix. A côté de l’argument de grande diversité - souvent trompeuse - des produits disponibles en un seul et même endroit, le prix bas est le fer de lance de la grande distribution sous influence croissante du « hard discount ». Sur ce terrain, la grande distribution amplifie un mouvement de pression insupportable pour les fournisseurs. Un producteur de vêtement sri lankais témoigne : « Nos coûts de salaire et d’électricité ont augmenté d’environ 20% au cours des cinq dernières années, mais le prix que nous recevons a diminué de 35% au cours des derniers 18 mois ». Bien plus que de diminuer le prix au consommateur, cette pression sur les prix a d’abord comme objectif d’accroître la marge bénéficiaire du distributeur. L’évolution du prix du lait au Royaume-Uni montre la même tendance.

Ces politiques ont bien évidemment des répercussions dans de nombreux domaines : sur la qualité des produits, sur l’accès au marché pour les petits producteurs, sur la surconsommation et l’endettement, la publicité envahissante, la désincarnation de la filière et du rapport social entre producteurs et consommateurs ; sur l’environnement aussi, via le suremballage, les pollutions liées au transport des marchandises ; sur les autres commerçants, mettant en péril les petits commerces de proximité et « vidant » les centres villes... Elles influencent aussi la situation des employé-e-s, en privilégiant la flexibilité à outrance, l’emploi de temps partiels, l’usage d’horaires variables, coupés ou tardifs, les très bas salaires... Après la mise sous franchise de 16 super GB en 2007, Carrefour s’apprête à ouvrir un premier hypermarché indépendant sur le territoire belge, à Bruges dès l’automne 2008. L’un des objectifs de la manœuvre est de changer de commission paritaire (de la 312 à la 202) et de revoir par conséquent à la baisse les droits des salariés.

Enfin, les pratiques des grands distributeurs touchent de plein fouet les producteurs et les travailleurs impliqués dans les filières d’approvisionnement : seuls peuvent résister les producteurs qui compriment leurs coûts aux dépens parfois de normes sociales ou environnementales élémentaires. De même seules survivent une agriculture et une transformation alimentaire très mécanisées où prédominent la monoculture et des normes sanitaires qui privilégient parfois des capacités de résistance du produit au stockage et au transport ou d’autres contingences de distribution plutôt que sa qualité intrinsèque.

L’opinion, talon d’Achille

Décidément, les magasins d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec les épiciers d’autrefois. Les grands distributeurs ont su manœuvrer pour tirer le plus grand parti des politiques de libéralisation du Gatt et de l’OMC et des nouvelles technologies de l’information pour renforcer leur présence et leur pouvoir. Rien ne semble pouvoir les arrêter. Il n’existe pas actuellement de régulation contraignante permettant de rendre responsable et de sanctionner une entreprise pour les impacts de ses décisions économiques sur les travailleurs occupés dans ses filières d’approvisionnement ou de sous-traitance.

Mais ces entreprises ont leur talon d’Achille. Elles sont soumises à l’opinion publique dont les tendances peuvent se répercuter directement sur leurs chiffres d’affaires. Toutes ont été à un moment ou à un autre la cible de campagnes, ponctuelles ou plus structurées. Wal-Mart est montré du doigt depuis plusieurs années par des organisations nord-américaines pour son hostilité vis-à-vis des syndicats et ses politiques d’emploi. Carrefour a fait l’objet d’interpellations répétées de la campagne Vêtements propres concernant des violations des droits des travailleurs chez des fournisseurs de vêtements. Lidl fait l’objet d’une campagne conjointe du syndicat VerDi et d’Attac en Allemagne. Aldi a récemment fait l’objet d’un rapport remarquable publié par Sudwind (Allemagne).

Récemment en Belgique, la Fédération unies des groupements des éleveurs et des agriculteurs (Fugea) et la Fédération wallonne des agriculteurs (FWA) ont mené des actions de blocages de supermarchés ou de centrales de distribution. Elles dénonçaient des prix d’achat de produits agricoles (lait, viande et cultures) trop bas que pour couvrir les coûts de production alors que les prix de vente sont jusqu’à onze fois plus élevés que les prix d’achat.

En première ligne, face à l’opinion, face à leurs clients, les leaders mondiaux (Carrefour, Metro, Migros Tesco et Wal-Mart) ont récemment lancé une initiative commune de contrôle de leurs filières d’approvisionnement, le GSCP (Global social compliance program). Le GSCP veut promouvoir « l’harmonisation des différents codes de conduite et des systèmes de mise en œuvre ». Il veut « construire un consensus sur les meilleures pratiques et développer un message harmonisé vis-à-vis des fournisseurs pris dans leur globalité afin de limiter la duplication des efforts et d’accélérer les progrès en matière de contrôle et de conditions de travail ». Une vingtaine d’entreprises en sont membres aujourd’hui. Parmi elles, on retrouve entre autres les cinq fondateurs, Delhaize, C&A, Auchan, Casino, Monoprix... D’autres initiatives existent, avec la participation de syndicats, d’ONG, d’organisations sociales à des niveaux de décision réels.

Le GSCP est une initiative d’entreprises. L’implication d’autres parties telles que les syndicats, les ONG ou les pouvoirs publics n’est possible qu’à travers un comité consultatif. Le risque est grand par conséquent que cette initiative ne serve que de paravent et permette d’éviter de remettre en cause les pratiques au cœur de ces entreprises qui conduisent effectivement à des abus. Pire, elle pourrait se dresser comme un gage de crédibilité pour des entreprises, comme Wal-Mart, bien connues pour leur hostilité vis-à-vis des syndicats. Elle freinerait alors un peu plus l’instauration d’une réelle concertation sociale au sein de ces entreprises mais également dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Ensuite, le GSCP favorise un système d’audits réalisés auprès de fournisseurs qui a démontré son inefficacité à améliorer les conditions de travail. En novembre 2005, la campagne Vêtements propres publiait un rapport d’évaluation [3] de ce type d’audits d’entreprises. Il démontre la faiblesse des audits menés par des firmes privées ou par des initiatives n’impliquant que les entreprises. Le rapport explique notamment comment des dirigeants d’entreprises audités préparent les audits et comment les travailleurs sont largement ignorés par les auditeurs. Quelque 670 travailleurs de 40 usines basées dans huit pays différents assurent dans ce rapport que leurs conditions de travail ne respectent pas les normes des codes de conduite de leurs donneurs d’ordre.

Allô ? Pouvoirs publics ?

Les grands distributeurs connaissent visiblement bien la loi du moindre effort social. Elle leur permet de minimiser les coûts et de maximiser les profits. L’autorégulation comme les initiatives privées de responsabilité sociale dirigées par les entreprises ont montré leur inefficacité à remédier aux impacts négatifs des pratiques des distributeurs, parmi lesquelles on retrouve la violation des droits des travailleurs. La concurrence acharnée entre enseignes empêche toute avancée d’un acteur par rapport aux autres. Au contraire, la course au prix le plus bas entraîne l’ensemble du secteur dans une spirale descendante. Enrayer ce mouvement nécessite de définir des règles communes pour l’ensemble des acteurs. Les pouvoirs publics doivent réguler les pratiques des distributeurs. En matière de droits des travailleurs, des normes internationales existent, adoptées au sein de l’Organisation internationale du travail. Les pouvoirs publics nationaux, dans les pays de production ou de distribution, ont-ils la volonté de les faire respecter au sein de filières d’approvisionnement où la relation d’emploi est diluée ? Pas sûr. Pourtant plusieurs leviers peuvent être actionnés, notamment par un gouvernement national, comme le gouvernement belge, pour contraindre les distributeurs à assumer la responsabilité économique et sociale que leur confère leur position dominante.

Le gouvernement belge peut imposer plus de transparence aux distributeurs. Il peut exiger de publier le nom et la localisation des unités de production des fournisseurs et des sous-traitants. Il rendrait alors possible la vérification du respect des lois et des engagements pris par l’entreprise par un acteur externe à l’entreprise, public ou multipartite. Le gouvernement peut obliger les distributeurs à communiquer, par exemple dans leur rapport social, leurs plans d’actions en matière de respect des droits des travailleurs et leur évaluation. Il peut également obliger les distributeurs à communiquer certaines informations sur leurs pratiques d’achat (décomposition de prix, délais de livraison, prise en charge des risques...). Il serait alors possible d’évaluer si les pratiques d’achat des distributeurs permettent ou non le respect des droits des travailleurs et des autres engagements pris.

L’Europe, quant à elle, doit sanctionner les abus de position dominante des entreprises de la grande distribution vis-à-vis de leurs fournisseurs et sous-traitants. Une législation européen-ne protège les consommateurs et empêche les grands producteurs d’abuser de leur position dominante. Aucune législation de ce type n’existe aujourd’hui au niveau européen pour limiter le contrôle réel du marché par les grands distributeurs. La Commission européenne (DG Concurrence) pourrait utilement proposer de légiférer afin de protéger non seulement les consommateurs mais également les travailleurs et les producteurs de tout effet négatif qui serait lié à un abus de position dominante de la part des distributeurs.

Combattre les abus de la grande distribution passera aussi par une remise en cause de notre propre consommation, basée sur une volonté de limiter les impacts négatifs de notre comportement de consommateur sur les travailleurs, l’environnement, la cohésion sociale. Nos actions doivent pouvoir s’appuyer sur le développement d’alternatives concrètes : celles du commerce équitable, de la diversification des réseaux de vente directe de produits de qualité, du « consommer moins et mieux »...

Elles doivent aussi se construire avec les travailleurs de la grande distribution, à travers leurs organisations représentatives, en consolidant le dialogue social là où il existe et en met-tant en évidence les mécanismes qui concourent à la précarisation de leur situation autant qu’à celle des travailleurs occupés dans les filières d’approvisionnement.

Après tout, chaque consommateur est aussi un travailleur et un citoyen... et vice versa.

Des produits d’appel coûte que coûte

Un magasin Aldi en Belgique, c’est d’abord des produits alimentaires ou d’entretien de base. Pourtant, lorsque vous tournez les pages des dépliants promotionnels hebdomadaires, vous y trouverez en bonne place des vêtements, des chaussures de sport, de l’électronique.

Ce sont des « produits d’appel », des produits au prix écrasé, sur lesquels n’est prélevée qu’une faible marge bénéficiaire et qui n’ont d’autre objectif que de vous faire entrer dans le magasin et d’acheter. Une enquête réalisée chez cinq fournisseurs chinois de vêtements pour Aldi montre que pour produire ces « produits d’appel », les travailleurs sont contraints de travailler 11 heures par jour, en ne disposant que de 2 à 4 jours de congés par mois, pour des salaires qui n’atteignent parfois pas la moitié des exigences légales en Chine dans des conditions de sécurité et d’hygiène négligées et sans possibilité de faire valoir leurs droits via des syndicats indépendants. Jusque-là il s’agirait ni plus ni moins de situations habituelles en Chine. Mais il y a pire. Dans l’une des usines concernées, les travailleurs sont contraints d’offrir à l’entreprise leur premier mois de salaire en gage de leur dévouement. Trois des cinq usines ont recours au travail d’enfants. Dans deux des cinq usines, les travailleurs qui veulent quitter leur emploi n’ont d’autre recours que de fuir la nuit, à partir des dortoirs.

[1] M. Baus, "Colruyt, Lidl et Aldi gagnent des parts", La Libre Belgique, 26 juin 2008.

[2] Source : "Global Retail Concentration",Planet Retail, 2006

[3] « Looking for a quick fix : How weak social auditing is keeping workers in sweatshops »