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LE THÈME

La grande distribution, métaphore du capitalisme

Les supermarchés ont récemment fait parler d’eux, bien malgré eux. Ce n’est pas la com’ habituelle éveillant des envies d’achat. Mais des piquets de grève devant Carrefour, des conflits sociaux chez Ikea. Ajouter, jusqu’ici souterraine, préparée de longue date dans les milieux associatifs et syndicaux, une campagne qui a fixé la date de janvier 2009 pour s’attaquer aux méthodes des multinationales du supermarché dans le Tiers-monde.

C’est un autre aspect. En général, à l’instar du téléphone portable ou de l’automobile, le supermarché est tellement intégré dans notre quotidien qu’on ne le voit plus pour ce qu’il est, la face « consommable » de superpuissances économiques. Qui dicte nos comportements. Et qui façonne l’organisation de la société, de la bonne ou mauvaise qualité de l’emploi jusqu’à l’art de configurer l’appareil de production mondial.

Ce n’est pas pour rien qu’on parle de « McJobs » pour désigner les pires formes d’emploi, ni de « capitalisme wal-martisé » pour souligner le caractère mondial du procès. En 2005 déjà, la sociologue Margaret Maruani pointe le secteur comme « emblématique d’une dégradation de salariat », ayant de tout temps été « le laboratoire des nouvelles formes d’emplois précaires ». Pas pour rien, non plus, que le journaliste Barry Lynn dénonce – annonciateur d’une mutation structurelle radicale – une mainmise de ces oligopoles qui conduit à dresser « fournisseurs contre fournisseurs, communautés contre communautés, travailleurs contre travailleurs ».

Superpuissance, Wal-Mart a franchi la barre des 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires trimestriel fin 2007, ce qui en fait le numéro deux mondial derrière ExxonMobil. Faut-il s’en émouvoir ? Non, mais en être conscient et cesser, comme y invitent les pages spécialisées de la presse, de cloisonner l’économie du reste, culture, débat d’idées ou faits de société : elle est, pour vivifier un vieux principe de gauche, ce qui détermine tout « en dernière instance ». C’est aussi la règle d’or du journalisme investigatif américain pour démêler toute affaire louche : « Follow the money trail ». Pister à qui profite le crime. Le supermarché est un miroir. Le traverser ouvre les yeux sur l’économie de la condition humaine.

Pour s’en convaincre, Marc Vandercammen entame la visite guidée en campant les acteurs économiques mondiaux et le marketing architecturel mis en place pour conditionner les achats. Car, dissèque Bernard Stiegler, ce sont les comportements humains que cible ce marketing programmé du désir : dans le sillage d’Adorno, qui analyse la mue de l’homme en marchandise comme incapacité à penser hors des valeurs d’échange, Stiegler pose au chevet de l’humanité un diagnostic de toxicomanie. Voilà qui exige de vouloir se soigner, donc de la lucidité. Et de voir, comme pointe Rachid Bouchareb, que la multiplication des superettes « sympas » ne sont que l’ultime phase de contrôle social développé par les géants mondiaux du supermarché.

Donc, à rejeter ? Sophie Dawance offre une vision contrastée rappelant que la science n’est jamais neutre mais le reflet de positions conflictuelles : entre petit et grand commerces, on aurait tort d’idéaliser l’un et de vouer aux gémonies l’autre. C’est vrai en théorie, à supposer des rapports sociaux égalitaires, ce dont ne bénéficient pas, comme Iréne Kaufer le décrit au picrate, les caissières de supermarchés, ces « machines » humaines soumises au rendement robotisé. C’est que la grande distribution, analysent Carole Crabbé et Jean-Marc Caudron, doit être vue comme une chaîne d’approvisionnement qui étend ses tentacules pour exploiter les peuples les plus faibles du monde et régir partout ailleurs le système productif. Exemple, là, montre Erik Rydberg, du bras de fer opposant en Inde petits commerçants et opérateurs multinationaux, qui veulent faire sauter le verrou qui bloque leur entrée sur ce marché. Pour boucler la boucle, retour au rayon d’alimentation : maillon dernier d’un agrobusiness, expliquent Thierry Kesteloot et Stéphane Parmentier, où le paysan – l’humanité – joue perdant...

Ce Thème coordonné par le Gresea Fondé en 1978 par des syndicalistes et des personnalités tiers-mondistes, le Groupe de recherche pour une Stratégie économique alternative (Gresea) est une association d’analyse et d’éducation avec statut d’ONG et d’association d’éducation permanente. Il s’attache, dans une perspective de démocratie économique, à décoder et à mettre en débat les rouages et ressorts de la division internationale du travail en privilégiant l’analyse économique comme outil de compréhension et de transformation du monde. www.gresea.be.