Le dictionnaire du prêt-à-penser

Coût du travail

Mateo ALALUF
Sociologue

Le capitaliste est la synthèse de l’investisseur qui avance un capital et de l’entrepreneur qui le fait fructifier. Les investisseurs et dirigeants d’entreprises se partagent le surplus que génère la valorisation de ce capital par le travail humain. La baisse du coût du travail permet d’augmenter le profit des capitalistes. La mondialisation des échanges, la financiarisation croissante de l’économie et la transformation des équilibres géopolitiques ont permis, à partir des années 1980, d’accroître la part des revenus du capital au détriment de ceux du travail. Pour que la baisse de la consommation des ménages qui en est la conséquence ne pèse pas sur la production, et pour accroître encore leurs profits, les capitalistes ont inventé une nouvelle industrie : la fabrication de produits financiers. Ils ont pu ainsi substituer à la part déclinante des revenus salariaux le crédit à la consommation. Ainsi croyaient-ils avoir trouvé la solution pour augmenter continuellement leur profit en baissant toujours plus le coût du travail. Le prix de cette cupidité, qui n’est pas seulement celle des personnes, mais d’un système, est la crise financière qui est aussi économique et sociale.

Pourtant rien ne paraît changer pour le capitalisme. Après avoir sauvé les banques, il faudrait sauver les entreprises, nous disent-ils, en diminuant le coût du travail. Pour ce faire, ils ont découvert « la loi d’airain des salaires ». Selon Ferdinand Lassalle, qui avait naguère formulé cette « loi », combattue par Marx il y a plus d’un siècle, le salaire ouvrier moyen ne saurait dépasser, en raison de la mise en concurrence des travailleurs par les entreprises, le minimum vital nécessaire à l’ouvrier [1].

Hasard de l’histoire, le télescopage entre Lassalle, fondateur du premier des partis socialistes allemands, avec le patronat allemand d’aujourd’hui s’est miraculeusement opéré à l’occasion d’un débat télévisé sur les travailleurs pauvres [2]. C’est Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités du gouvernement de Nicolas Sarkozy en France qui a fait découvrir à Robert Reichling, dirigeant du patronat allemand, la vieille « loi d’airain des salaires ».

Martin Hirsch a exposé d’abord le problème, à savoir qu’un chômeur qui trouve un emploi peut perdre de l’argent. La solution réside, selon lui, dans un complément de revenu octroyé par l’État aux travailleurs pauvres qu’il appelle revenu de solidarité active. Ainsi, pourrait-on baisser les salaires en-dessous du revenu d’un chômeur sans que celui-ci gagne moins en travaillant. La leçon a été bien reçue par le dirigeant du patronat allemand. Si l’État paye la différence, il n’y a plus de limites à la baisse des salaires. L’offre et la demande fixeront en toute rigueur, sans immixtion intempestive des syndicats, le prix du travail.

Alors que l’on avait considéré à tort avec Ronald Reagan que l’État était le problème et le marché la solution, le sauvetage du système financier par l’État serait précisément la preuve du contraire. Il suffirait donc de tourner la page de la crise par la régulation étatique. Le débat organisé par Arte aura montré la possibilité de recourir à l’État pour préserver les profits en maintenant la pression sur les coûts du travail. L’État et le marché ne sont-ils pas précisément les deux faces de ce que l’on pourrait nommer un capitalisme financier d’État ?

Contrairement aux espoirs des uns et à la crainte des autres, le capitalisme ne va pas contre le mur. Il reste du chemin à parcourir avant d’admettre que le travail n’est pas un coût mais un revenu. Pas seulement un revenu pour ceux qui perçoivent leur salaire, mais un débouché pour toute l’activité économique. Pour qu’il en soit ainsi, il ne suffit pas de réguler le capitalisme. La persistance des uns pour faire baisser le coût du travail pourrait dévoiler la machine de captation de la valeur du travail des autres. Lorsque les salaires seront enfin un revenu, alors les jours du capitalisme seront comptés.

Mots Clés : Emploi , Social

[1] Je ne peux que recommander chaleureusement la nouvelle édition de la Critique du programme de Gotha de Karl Marx, préparée par Sonia-Dayan Herzbrun et Jean-Numa Ducange, publiée dans le cadre du projet de la grande édition Marx et Engels (GEME) aux Editions sociales, Paris 2008. L’introduction restitue bien le débat entre Marx et Lassalle.

[2] Arte, 11 novembre 2008.

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    Dans mon commentaire du 22 décembre (voir ci-dessus) je constate que les deux hyperliens sont erronés. veuillez m’en excuser. Je les reprends ci-après : 1) http://www.grosjean-philippe.eu/spi... 2) http://www.editions-harmattan.fr/in... J’ose espérer que cela fonctionnera. Philippe D. Grosjean
    Posté par PhDG, le 30 décembre 2008