HOMMAGE

Marc Moulin, un homme libre

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

Nous étions en route pour le festival de Châteauvallon à Toulon. Je ne sais plus si c’était l’année de Michel Portal ou celle de Weather Report, 1972 ou 1973. Non, si Marc faisait le déplacement, c’était sans nul doute pour Weather Report. 1973, donc. Nous nous sommes arrêtés à Gigondas. Je vois encore la treille de l’hôtel des Flôrets et ses bouteilles inoubliables. On a failli rater le concert à Châteauvallon.

On a dit — et souvent bien — à peu près tout ce qu’il fallait dire sur l’homme de radio, le musicien, l’intellectuel aux mille facettes et l’ami aux fortes fidélités. On a dit presque tout ce que la réserve et la pudeur de Marc autorisaient. Presque tout sauf qu’il était aussi un connaisseur raffiné — évidemment — de vin. Même si plus tard il préféra le Bordeaux, cette année-là, le Gigondas était aussi beau et enivrant qu’un solo de Miles Davis. Et il était bon de le partager.

Ici, on ajoutera que Marc Moulin fut aussi de l’aventure de Politique puisqu’il tint une chronique de 1996 à 1998 de même qu’il avait collaboré à Hebdo de 1974 à 1977. Collaborations naturellement moins soulignées mais qui témoignent aussi de son engagement multiforme.

Pour rendre hommage au maître de « King Kong », j’ai choisi de republier un extrait de sa lumineuse Surenchère (l’horreur médiatique) publiée dans la collection « Quartier libre » en 1997. Vision prémonitoire et critique pointue de ce que devenaient les médias sous les assauts du marché (la télévision en particulier). Une critique que l’homme libre par excellence qu’était Marc Moulin creusera au fil des années.

« Ce livre identifie, notamment par des exemples, média par média, certains facteurs de la surenchère, dans une culture du XXe siècle où de nouvelles formes de peurs ont succédé aux peurs ancestrales.

L’essence même de la surenchère est le consumérisme (le marché), le mode d’intervention numérique du citoyen, un des seuls qu’on semble lui reconnaître (entendons-nous : au moment du vote, le public est bien un nombre. Mais faut-il qu’il ne soit que cela en permanence ?). Ce citoyen est traité de plus en plus exclusivement comme un consommateur, comme une ressource. Le consumérisme, c’est le besoin de l’éternelle nouveauté, du jamais vu, jamais fait, jamais entendu. Il s’agit d’un moteur prioritaire, puisque économique : il conditionne la prospérité, le renouvellement des biens de consommation, la consommation elle-même. La fameuse liberté, orgeuil de la démocratie, n’est pas seulement son atout et son attrait : c’est aussi sa première exigence, qui se ramène à une instance purement économique : sans liberté, pas d’invention ; sans invention, pas de nouveau produit, pas de marché. Et à commerce mondialisé, culture commerciale mondialisée.

Ce bouillonnement, ce séisme permanent, cet éternel recommencement de la communication ont pour conséquence une perception instable de la réalité, une régression de la simple organisation de l’analyse des événements, un relevé mécanique des événements au jour le jour, sans perspective ni vision, ni critique des contradictions, de ce qui est cause ou de ce qui est conséquence. Et, finalement, une confusion croissante entre la réalité et la fiction. Cette confusion entre la réalité et la ficion est le deuxième ferment de la surenchère. Ce facteur de déréalité domine les interrogations qu’on pose sur la façon dont la plupart d’entre nous assimilent les messages des médias (culture, divertissement, information, éducation). Et sur les responsabilités que d’autres d’entre nous, les communicateurs, ont vis-à-vis de la hiérarchisation et de la présentation de ces messages.

À quoi il faut ajouter une crise de la finalité (confusion des moyens et des fins de la communication : communique-t-on pour communiquer, ou pour faire vivre un média, en l’occurrence une industrie ?) ; ainsi que la maladie de la simplification, syndrome de la sous-information et de l’oubli de la culture. De la culture comme connaissance et comme patrimoine, et seul assembleur possible, cohérent et harmonieux du politique, du social et de l’économique. La culture aliment de la pensée, de la réflexion, de la spiritualité et de l’humanisme. Sans culture, pas de collectif, car pas de mémoire collective. »

Mots Clés : Médias