Le dictionnaire du prêt-à-penser

Emploi

Mateo ALALUF
Sociologue

EMPLOI : c’est la première priorité du gouvernement. Pour mettre en œuvre cette priorité le ministre de l’Emploi, Frank Vandenbroucke, a réuni une Conférence nationale pour l’emploi, comme l’avait fait, il y a exactement 30 ans, son prédécesseur Louis Major. La différence entre ces deux conférences peut nous aider à mesurer l’ampleur, non pas des avancées, mais des reculs enregistrés par la dernière conférence. Pour les salariés et les allocataires sociaux, malgré l’augmentation considérable de la productivité et du produit intérieur depuis 1973, le chemin a été parcouru à reculons.

En 1973, c’est à la demande des syndicats que s’était tenue la conférence. Son objectif était le plein-emploi, à savoir le droit pour les travailleurs de trouver un emploi dans leur propre région. En d’autres termes, il fallait à l’époque qu’il y ait plus d’emplois offerts par les entreprises que de demandeurs d’emploi, condition indispensable pour éviter le chômage de longue durée et ses effets destructeurs. Le chômage devait, pensait-on, être « frictionnel », c’est-à-dire se limiter au temps de recherche entre deux emplois. C’est au patronat que revenait la responsabilité d’assurer le plein-emploi. Les Comités sub-régionaux de l’emploi et un ensemble de mesures de créations d’emplois et de résorption du chômage étaient la conséquence de cette concertation entre les syndicats, le patronat et le gouvernement.

En 2003, d’après la FGTB wallonne, la conférence, « avait l’apparence d’une concertation mais n’en était pas une ». Dès le départ le patronat voyait sa grande revendication satisfaite et recevait 800 millions d’euros de réductions de cotisations sociales sans concéder en contrepartie un engagement en termes de créations d’emplois, les revendications syndicales n’étant même pas débattues. Alors que l’on voulait d’une part exonérer partiellement les hauts salaires de leur participation au financement de la Sécurité sociale et que le ministre des Finances annonçait une réforme fiscale supplémentaire, rien n’était fait en matière de représentation syndicale dans les PME. Par contre, faute de créer le premier des 200.000 emplois promis, la traque aux chômeurs se préparait. Suivant certaines notes qui circulaient, on escomptait « de la réforme du contrôle du chômage » un apport de 100 millions d’euros en 2005 et 200 millions en 2007. La notification au conseil des ministres se limitait elle à 46 millions d’euros d’économies [1]. Une conférence qui organise donc à terme le démantèlement de la Sécurité sociale en diminuant son financement, et qui vise à réaliser des économies par l’amputation de certaines rentes versées aux accidentés du travail, en sanctionnant les chômeurs et en refusant toute liaison automatique des allocations sociales au bien-être.

Une conférence Canada dry chargée d’organiser la régression sociale. Mais peut-être la promesse gouvernementale de création des 200.000 emplois sera-t-elle en fin de compte tenue. De plus en plus, en effet, un emploi (précaire, à temps partiel, mal payé) ne suffit plus à assurer la subsistance de ceux qui travaillent. Avoir un boulot permet de moins en moins de sortir de la pauvreté. Il faudra bientôt occuper plusieurs emplois, comme dans les pays du tiers-monde, pour répondre à ses besoins. Déjà maintenant, pas mal de salariés ont un « portefeuille » de plusieurs employeurs chez qui ils vont travailler. Les chômeurs privés d’allocation n’ont d’autre ressource que d’accepter n’importe quel petit boulot, si mal payé soit-il et quelqu’en soient les conditions de travail. Lorsque tous les petits salariés devront occuper plusieurs emplois pour vivre, le gouvernement aura tenu sa promesse de création de 200.000 nouveaux emplois.

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[1] Le Soir, 25/26 octobre 2003