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LE THÈME

Seraing, écartelée entre deux avenirs

François SCHREUER

Dans la perspective de l’arrêt de l’activité sidérurgique, la ville de Seraing s’est lancée dans la conception d’un plan de reconversion urbanistique très ambitieux. Aujourd’hui, le « chaud » est relancé — pour combien de temps ? — et Seraing est perplexe quant à son avenir.

Lorsque, en 1817, John Cockerill, le fondateur de la sidérurgie liégeoise, acheta l’ancienne résidence d’été des princes-évêques de Liège, le paysage qu’offrait la vallée de la Meuse en cet endroit était celui d’une vaste plaine alluviale verdoyante, bordée par endroits de vignobles. Presque deux siècles plus tard, l’activité industrielle a saturé le paysage de son empreinte. Son développement s’est accompagné de l’urbanisation de la vallée, dans une intrication permanente des zones d’habitat et de celles occupées par l’industrie lourde. Aujourd’hui, cette dernière est au coeur des interrogations sur l’avenir de la cité du fer.

On se souvient du traumatisme majeur que fut l’annonce, en janvier 2003, par la multinationale Arcelor de la fermeture des hauts-fourneaux liégeois. Une dizaine de milliers d’emplois, directs et indirects, étaient en jeu dans une région dont le taux de chômage demeure extrêmement élevé. En avril 2005, l’arrêt du haut-fourneau 6, le « HF6 » – et sa « mise sous cocon », obtenue par les métallos de la FGTB dans ce qui sembla alors une lubie mais permit par la suite la réouverture – sembla sonner le glas définitif de la ligne à chaud.

Master plan

Entre-temps, en 2004, la commune, s’appuyant sur une réflexion stratégique entreprise dès 2001, avait jeté les bases d’une reconversion des centaines d’hectares qui allaient être désertés – et plus largement de toute la zone du fond de vallée, aujourd’hui largement occupée par l’industrie. Un « Master plan » fut conçu par une équipe multidisciplinaire réunie sous la houlette de l’urbaniste Bernard Reichen, prévoyant une réorganisation complète des espaces autour d’un boulevard urbain à créer, la création d’espaces verts, la reconversion des sites industriels et l’implantation de nouvelles activités. Ce projet, remarqué au-delà de nos frontières pour sa qualité et qui suscita rapidement les enthousiasmes, prévoit également la création d’un véritable centre urbain, dont la ville de Seraing est aujourd’hui dépourvue. La construction d’un réseau de tram dans l’agglomération pourrait venir couronner cette perspective d’un lien fort avec le reste de la future communauté urbaine liégeoise. Il n’est pas jusqu’à la ligne de chemin de fer industrielle — la 125A, reliant Flémalle à Kinkampois via le Val Saint-Lambert, le futur centre-ville et Ougrée — qui pourrait, si l’on y faisait passer le trafic ferroviaire de la dorsale wallonne, désenclaver, moyennant la construction d’une gare IC, la rive droite de la vallée.

(...) un sursis qui, chacun le sait, ne tient qu’à la conjoncture : que la demande chinoise vienne à refluer, que les cours viennent à baisser, et Seraing aura à nouveau la tête sur le billot.

Sans aller jusqu’à se perdre dans ces rêves ferroviaires, une jeune équipe réunie dans la régie communale Eriges [1] oeuvre dès à présent à la réalisation de ce Master plan et accumule d’ores et déjà les succès : des financements ont été obtenus dans le cadre des « financements alternatifs » de la Région wallonne pour une nouvelle cité administrative ; des fonds européens permettront de réhabiliter plusieurs friches, des investisseurs privés sont intéressés... Cerise sur le gâteau, le pouvoir politique communal incarné par Alain Mathot, fils de son père et plus lucide qu’on aurait pu le penser, semble avoir pris, avec une certaine discrétion, le parti de ce nouvel avenir urbanistique, donnant aux urbanistes puis à l’équipe d’Eriges temps, moyens et liberté pour mener à bien le projet pluri-décennal dans lequel elle est engagée.

Réouverture du « chaud »

Mais l’OPA réussie entre-temps par Mittal sur Arcelor et un retournement de la conjoncture mondiale allaient perturber ce nouveau scénario : moyennant des aides publiques importantes dégagées sous forme de quotas de CO2 (2 millions de tonnes par an [2]), le désormais premier sidérurgiste du monde a, contre toute attente, rouvert le HF6, sous les applaudissements des « forces vives » de la région. Le ministre wallon de l’économie, Jean-Claude Marcourt, notamment, en a fait un cheval de bataille, endossant les compromis faits avec Mittal et annonçant, en forçant un peu sur l’optimisme, le début d’un nouveau cycle pour la sidérurgie liégeoise [3], tout en reconnaissant que « le plus dur [restait] à faire ». La FGTB a également fait de la réouverture un combat prioritaire [4], placé sous le sceau du volontarisme, sans parvenir pourtant à engranger, lors des élections sociales, une victoire significative à Cockerill et chez ses sous-traitants.

En sorte que Seraing se trouve aujourd’hui à nouveau dans l’incertitude de son avenir. D’une part, un master plan qui propose, sans oser le dire trop fort, de tourner définitivement la page de l’industrie lourde et planifie, pour la génération qui vient, rien moins que la dépollution et la reconstruction de centaines d’hectares. D’autre part, le discours officiel veut croire — 10 000 emplois, ce n’est pas rien — que le « chaud » a un avenir au-delà de 2012 — date au-delà de laquelle les quotas de CO2 ne sont plus garantis et qui, en l’absence de nouveaux éléments, apparaît comme l’échéance du sursis accordé aux haut-fourneaux sérésiens — un sursis qui, chacun le sait, ne tient qu’à la conjoncture : que la demande chinoise vienne à refluer, que les cours viennent à baisser, et Seraing aura à nouveau la tête sur le billot. Il ne manque pas d’arguments, pourtant, pour plaider en faveur du maintien de la ligne à chaud, à commencer par le savoir-faire concentré dans le bassin, un des tous meilleurs au monde, qui aurait, dit-on, impressionné Lakshmi Mittal lui-même — ce milliardaire qui a désormais bonne presse jusqu’aux renardistes de la FGTB — lorsqu’il est venu visiter les lieux. On avance aussi que l’acier est un matériau écologique, recyclable à l’infini, dont les usages sont appelés à se diversifier. On rappelle que, à tout prendre, il vaut nettement mieux, pour le bilan carbone global, que l’acier soit produit ici plutôt qu’en Asie, où la technologie est moins évoluée et les émissions de CO2 plus importantes. On insiste surtout sur la mort du « froid » qui suivrait probablement celle du « chaud ». Et puis on se prend à rêver que le centre de recherche, perché au milieu des frondaisons du domaine scientifique du Sart-Tilman, cet outil de pointe qui conçoit des aciers luminescents ou antibactériens, parvienne rapidement à des résultats significatifs dans la séquestration du CO2 — autant dire le graal —, CO2 qu’on pourrait alors, plutôt que de le rejeter dans l’atmosphère, enfermer dans les conduits de mines qui abondent dans le sous-sol local.

Certaines zones urbaines affectent parfois des airs de « ronds de sorcière » : à la manière de ces champignons qui ayant épuisé l’humus de leurs débuts, vont en s’en éloignant, la croissance de ces villes semble s’effectuer par brûlage du territoire (...)

Reste que, au-delà de ces conjectures, l’hypothétique avenir du chaud demandera des investissements. Reste surtout que, avec la fermeture temporaire de l’outil, ses milliers de — très proches — riverains ont cessé quelques années de respirer de la poussière et de supporter le bruit et le trafic de poids lourds. Et si le Master plan n’est de toute évidence pas compatible avec le chaud, la cohabitation entre un dense noyau d’habitat et l’industrie lourde est aussi devenue difficile. En attendant de trancher ce problème lancinant, les autorités commencent à se montrer tatillonnes sur le respect des normes environnementales, faisant bâcher les camions de pondéreux, contrôlant les rejets atmosphériques des usines.

« Ronds de sorcières »

Ces enjeux urbains seront vraisemblablement déterminants. En particulier, à moyen terme se posera inévitablement la question du maintien en zone urbaine de la cockerie — le plus polluant des outils de la ligne à chaud. Plus largement, on voit mal comment pourrait perdurer à long terme l’activité sidérurgique sans que soit rationalisée l’organisation des lieux, sans que soit mis un terme à l’intrication des fonctions. Si Seraing doit renoncer au renouveau urbanistique qu’elle envisage aujourd’hui, il serait en tout cas souhaitable que ce ne soit pas sans des assurances à long terme sur l’avenir des hauts-fourneaux — malheureusement plus qu’improbables.

Certaines zones urbaines affectent parfois des airs de « ronds de sorcière » : à la manière de ces champignons qui ayant épuisé l’humus de leurs débuts, vont en s’en éloignant, la croissance de ces villes semble s’effectuer par brûlage du territoire, la vitalité économique abandonnant progressivement des lieux saccagés pour grignoter, un peu plus loin, de la terre vierge. La façon wallonne de multiplier les « zonings » sur des terres agricoles tout en ne parvenant pas — quoique les discours s’escriment à y suppléer — à rendre un avenir aux vieilles vallées industrielles y fait dangereusement penser. Le cas de Seraing pourrait être une heureuse divergence à cette fatalité pressentie, sinon un cas d’école amorçant un retour amoureux vers ces zones denses, chargées de métaux lourds autant que d’histoire, aujourd’hui dévastées mais qui ne demandent, on peut en être certain, qu’à faire revivre les charmes qu’un Anglais leur avait trouvés voici deux siècles...

Mots Clés : Ville , Liège

[1] Voir http://www.eriges.be/.

[2] Coûtant, à titre indicatif, de l’ordre de 20 euros par tonne sur le marché.

[3] Voir la stupéfiante vidéo diffusée pour l’occasion : http://www.dailymotion.com/video/x4j64w.

[4] Dont témoigne, dans le plus pur style de la propagande, le néanmoins très beau documentaire de Frédéric Tihon, Yannick Bovy et Gérald Jamsin-Leclercq : « HF6, le film ». Cf. http://www.far.be/hf6/.