Accueil du site  >Archives  >(n°54) : Traces de Mai 68 en (...)  >Réflexions critiques sur l’information
LE THÈME

Réflexions critiques sur l’information

Henri MORDANT
Ancien journaliste (de 1960 à 1978 à la RTB) économique, historique et social, connu pour son talent de vulgarisateur, Henri Mordant a été Professeur à l’Insas, docteur en droit à l’ULG et homme (...)

Cette note n’a pas été publiée dans le numéro de Politique sur Mai 68, mais est à placer en marge de l’article de ce dossier "Les "gauchistes" de la RTB", d’Hugues Le Paige, qui précise que "ce document – pratiquement introuvable, jamais publié par la RTBF ayant circulé sous forme "sauvage" parmi plusieurs générations de journalistes du service public – est resté célèbre dans les annales de la radio-télévision à la fois pour sa pertinence de sa réflexion sur l’état de l’information de l’époque et son caractère prémonitoire".

Pour l’importance de l’information dans nos sociétés, on pourrait réunir en anthologie une masse déjà impressionnante de textes et de citations, philosophes, sociologues, économistes, de langues et d’orientations diverses y apporteraient leur tribut.

Pour beaucoup, l’information est un facteur décisif de l’évolution. Elle porte les espoirs d’une éducation permanente, d’une élévation individuelle et collective de la compréhension, de la conscience. Elle représente, pour les tenants de la démocratie, une chance d’accomplissement de la démocratie.

Comme personne ne met en doute la place que prennent la radio et télévision dans le domaine de l’information, il semblerait admis qu’une responsabilité réelle s’attache à l’exercice de nos activités.

Du bon ou du mauvais usage de l’information, en radio et en télévision, découle un retentissement d’ordre humain et politique.

Affirmer cela, c’est proférer des banalités, répéter des truismes, en apparence Nul ne contesterait, à la R.T.B., que la R.T.B. ait une mission à remplir.

On peut se demander toutefois si l’unanimité sur ce point n’est pas superficielle, si la R.T.B s’efforce effectivement de remplir la mission qu’elle se reconnaît, et dans quelle mesure elle y parvient. Juger des intentions par la pratique, un certain doute prévaudrait.

En effet, une information consciente de son rôle voudrait définir sa finalité, préciser ses objectifs, établir des priorités, et à défaut d’aboutir à une programmation ou même à un style de programmation, voudrait à tout le moins mener une réflexion conséquente sur ces problèmes.

Une information consciente de son rôle, attentive à ses propres difficultés, rechercherait une harmonisation, une complémentarité, une efficacité maximale de ses différents moyens d’expression. Pour ne prendre qu’un des paramètres les plus simples : il conviendrait de s’interroger sur ce qu’il est souhaitable et possible de traiter dans l’information quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, et sur l’articulation de ces niveaux entre eux. Nous pensons que les ventilations actuelles sont moins fonctionnelles que hasardeuses.

Une information attentive à ses difficultés propres aurait un souci scrupuleux de l’état de ses travailleurs. Leur niveau de spécialisation, leurs goûts, leur bien-être psychologique, leur motivation et leur tonus doivent être considérés avec beaucoup de respect. Car c’est le capital essentiel d’un département d’information, et là se trouve aussi le passage obligé de son action. A cet égard, sous estimons que la R.T.B. est encore loin du compte.

Nous nous proposons de développer schématiquement, dans les pages qui suivent, les critiques que nous venons d’énoncer, touchant l’insuffisance du management.

L’insuffisance de la programmation

Chose curieuse, paradoxale, il semble qu’une question essentielle en matière d’information ne soit que rarement posée : de quoi informe-t-on et pourquoi ?

Chaque jour cependant, chaque semaine, chaque mois, des sélections s’opèrent, des critères jouent. Lesquels ?

On serait bien en peine de répondre précisément à la question. Ces critères ne sont pas explicites, ils ne sont pas réfléchis, ils ne sont pas discutés. Mais on peut constater empiriquement l’effet des influences suivantes.

A/ L’information suit un certain nombre de conventions et de traditions

Quotidiennement on informera sur l’actualité disons accréditée, qui comprend les péripéties politiques, manifestions officielles ou recommandées, fait-divers, catastrophes, résultats sportifs, plus quelques amusement. L’information au niveau quotidien, sera plus portée à la mention qu’à l’explication ; ce qui permet d’expédier bon nombre d’obligations. Elle sera plus passive qu’active. Enregistre en fonction de ses canaux de renseignements habituels. Donne un relief assez faible aux évènements relatés.

En télévision, selon le précepte admis que la télévision c’est l’image, l’information subit une contingence supplémentaire. L’image la plus morne, la plus insignifiante, la plus rabâchée, gardera souvent ses titres de noblesse : descentes d’avion, serrements de mains, coupages de ruban, visites diverses, diverses assemblées.

Généralement tout un pan de réalité échappe à l’information quotidienne. Les réalités économiques et sociales sont négligées, malgré qu’une évolution s’ébauche à cet égard.

Mais ce qui échappe encore davantage, ce sont les phénomènes continus. Dans la mesure où ils ne présentent ni fièvres, ni pointes, ils ne relèvent pas de l’information quotidienne, laquelle se préoccupe des évènements ou de ce qu’il est convenu d’appeler ainsi.

Toutefois l’observation ne vaut pas uniquement pour l’information quotidienne. A vrai dire ; l’hebdomadaire et le mensuel ne procèdent guère différemment.

B/ L’information suit la connaissance de l’observateur

Par sa pratique même, le journaliste connaît relativement mieux la politiques événementielle que d’autres aspects de la réalité, et il connaît mieux la conjoncture (dépêches et journaux la lui enseignent) que le contexte et l’évolution.

Son exposé sera conditionné par ses connaissances. Il valorisera spontanément ce dans quoi il se sent à l’aise. Il aura tendance à faire coïncider les intérêts du public avec ses propres aptitudes et ses choix. « C’est ennuyeux, les gens se foutent de ça ».

Ainsi l’opérateur lui-même renforce le courant d’habitudes et de traditions qui traces la voie ordinaire de l’information. Il s’insurgera seulement pour en prendre vite son parti, contre les imposés, les servitudes, (inaugurations, commémorations, assemblées) parce que cela aussi, c’est très ennuyeux.

Ceci est particulièrement vrai pour l’information quotidienne, où le temps manque quotidiennement pour « se retourner », pour s’instruire il faut bien faire face avec les moyens mobilisables dans un délai très court, les moyens du bord.

Mais la situation n’est pas très différente au niveau de l’hebdomadaire et du mensuel. Là aussi le journaliste et sa hiérarchie gardent leur système de préférences et de préférences.

L’inertie pèse sur l’information des informateurs. Ce qui est facile à comprendre, à assimiler, aura l’avantage sur ce qui demande un étude.

Elle pèse tout autant sur leur expression. Ce qu’il est facile d’exprimer, de faire comprendre, retiendra les faveurs.

C/ L’information recherche le succès

L’aspiration au succès se manifeste surtout au niveau de l’information hebdomadaire ou mensuelle, mois astreinte aux exigences de l’actualité donc plus libre de ses matières. Le succès n’est évidemment pas une notion à combattre. C’est une notion à préciser.

Il ne peut s’agir, à la R.T.B., de succès commercial. Le problème pour nous n’est pas de vendre. Nous disposerions là d’une norme à quoi nous reporter. Elle sanctionnerait notre action bien mieux que les sondages. Elle nous apprendrait probablement, si la situation de monopole était abolie, que notre produit n’est pas très vendable.

Cette norme n’existant pas – on peu s’en réjouir – néanmoins nous affecte. Du succès, apprécié par l’audience et la cote, dépend paraît-il le maintien d’une émission, son placement dans la grille des programmes, le montant de son budget, la réputation de ses auteurs, promoteurs, responsables, etc… cette dépendance est souvent affirmée comme brutale, mécanique. Un tel sentiment, une telle perception des impératifs et des menaces, paraissent largement répandus. Ils vaudraient à coup sûr qu’on les redresse ou qu’on les nuance.

Que l’audience et la cote soit un indice de succès, c’est évident. Mais il n’est pas moins évident que l’intérêt du propos, sa nécessité, sa difficulté même, doivent entrer en compte.

On pourrait dire de façon simpliste, que la réussite se situe à l’intersection de ces deux lignes.

Une émission riche et documentée reste vaine, n’existe pas (en réalité de communication), si son écoute est nulle. Mais une audience glorieuse est toute aussi vaine (en réalité d’information) si le contenu de l’émission est nul.

Cette remarque n’a qu’une portée élémentaire. D’où vient qu’elle soit si peu familière à certains de nos responsables ? Il en résulte effectivement un danger bien précis.

C’est que le choix des matières sur lesquelles on décide d’informer dépend, non seulement des habitudes et des commodités, mais encore des chances de succès, c’est-à-dire des chances de faire « boum », des chances de faire « tilt », des chances d’émouvoir, des faire « humain », etc.. Une grande partie des réalités, la plupart des réalités abstraites notamment, vont tomber ou plutôt rester dans le discrédit, la ténèbre. Voilà ce que nos critères implicites de sélection consacrent et perpétuent.

Une information plus réfléchie, plus responsable, choisirait autrement. Que choisirait-elle ? La question est prématurée. Il faut d’abord se demander en fonction de quoi choisir.

Pour une discussion de la finalité

A ce niveau, notre réponse est un postulat. Il faut choisir en fonction de l’intérêt de ceux qu’on informe, et non en fonction de l’intérêt de ceux qui informent. De même que l’enseignement est fait, raisonnablement, non pour les enseignants mais pour les enseignés-enseignables.

Et sur quelle base juger des intérêts de ceux qu’on informe ? Nouveau postulat. Est de l’intérêt de ceux qu’on informe toute connaissance utile aux citoyens pour qu’ils puissent participer aussi intelligemment et activement que possible à la vie sociale.

Ces deux postulats constituent effectivement une prise de position démocratique. On peut l’admettre ou non ; le problème d’une position n’en reste pas moins posé. Information totalitaire : propagande, manipulation des consciences, conditionnement recherché. Information démocratique : nous venons de le définir… Information indéfinie et délétère (c’est à peu près celle que nous pratiquons) : inconsistance, nébulosité, confusionnisme, démobilisation intellectuelle, démobilisation civique.

Délibérément outrancières, ces propositions sont des plus discutables. Elles sont avancées pour montrer, justement, ce qu’il faudrait discuter, qu’il est inacceptable que des professionnels de l’information, dans une magnifique situation de liberté relative, restent muets et indifférents quant à la finalité de leur action.

Cette discussion fondamentale, et qui pourrait se prolonger sans dommage, serait probablement tonifiante. Elle mettrait en lumière, éventuellement en contrastes, les principes de conduite. Elle permettrait sans doute des prises de conscience, peut-être en consensus.

Nous ne saurions toujours pas ce qu’une information responsable, réfléchie, choisirait effectivement d’exprimer. A ce niveau-là, nouvelle discussion à engager.

Pour une discussion de la stratégie

Y a-t-il, dans le vaste avènement des événements et des réalités, des choses plus importantes que d’autres ? Où tout vaut-il n’importe quoi ? Existe-t-il ou non des problématiques majeures dans le monde d’aujourd’hui ? Si oui, lesquelles ? Si oui, ne convient-t-il pas de s’accorder à des priorités, à des perspectives nécessaires ? Comment ? À le faire, ne faudrait-il pas craindre (on en est loin encore) un excès de systématique ?

Voilà qui mérite réflexion, débat. La pratique actuelle des « briefings », qui vise surtout à honorer un échéancier à court terme, n’engage pas réellement cette réflexion et ce débat. Pourtant si l’on veut que notre information dans son ensemble devienne mois disparate, et déroutante à la limite, si l’on veut qu’elle atteigne à un minimum d’organicité, c’est-à-dire d’existence, on ne peut éluder l’examen que nous préconisons.

Quel que soient les conclusions qu’il ferait apparaître, les conséquences qu’on en tirerait ou non quant à la programmation et quant à son esprit, cet examen serait bénéfique. Nous pensons qu’il serait susceptible, à tout le moins, de fortifier les travailleurs de l’information dans l’importance de leur mission.. Il leur donnerait éventuellement de meilleurs repères, une vision plus large, une carte peut-être. Car il est bien aventureux de naviguer sur les mers de l’information avec de trop faibles connaissances en géographie, et des instruments trop rudimentaires. Mais ceci touche à la formation des journalistes, nous en reparlerons plus loin.

Une dernière remarque encore sur le chapitre de la programmation. Il ne faut pas vouloir une télévision intellectuelle. Le public demande, à bon droit, du délassement et de la distraction. Et il est possible que nous ne lui fassions pas la part assez belle.

Mais ce n’est pas à l’information qu’il appartient, en principe, de distraire et d’amuser. Il lui appartient d’informer.

Dès lors que faut-il exiger de l’information, dans le cadre et dans le sens d’une télévision populaire ? Certainement pas d’abaisser son niveau. Ce serait déserter sa fonction propre ; ce serait mépriser un public qui ne le mérite pas, car l’envie de savoir, de comprendre, coexiste en lui avec l’inclination naturelle à la facilité et au plaisir.

Ce qu’il faut exiger d’une information populaire, à notre avis, c’est deux choses.

Premièrement, qu’elle ne soit ni incompréhensible ni ennuyeuse, ou en termes positifs qu’elle soit accessible et intéressante. Ceci met davantage en cause l’attitude de l’informateur que le caractère en soi de telle ou telle information, qui peut se présenter comme excitante ou pas, commode ou malcommode. L’informateur se trouve mis en cause à deux points de vue. Celui qu’on évoque le plus habituellement relève de la technique d’expression. L’informateur sera jugé clair ou obscur, brouillon ou précis, animé ou terne. Il est certain que cela compte. Mais cela dépend étroitement aussi de la compétence et de l’intérêt que l’informateur apporte au traitement son information. Si important que soient la bonne voix, la bonne tête, les dons innés, les talents acquis, et même une valeur. Mais de nouveau, et c’est quand même significatif, nous anticipons sur les problèmes de management. Remettons à plus loin.

La deuxième exigence à faire valoir à l’égard de l’information c’est quelle n’empiète pas sur le temps légitiment imparti à autre chose. Il faut, dans l’intérêt même de l’information, réprimer son inflation et ses métastases. Évitons des querelles de mots. La question n’est pas de savoir si le cinéma, le théâtre, les variétés ne sont pas aussi de l’information, ni s’il peut être utile de mélanger l’information avec autre chose (méthode du cocktail ou du sandwich). La question est tout simplement de donner une mesure, une limite à ce qui demande un effort d’attention. Il n’est pas sans danger, pour sa qualité intrinsèque et pour son impact, que l’information soit multipliée et diluée dans nos programmes. Le phénomène, en tout cas, doit être apprécié et contrôlé ;

L’insuffisance de l’harmonisation

L’information cancérise. Elle centrifuge, se ramifie et s’anarchise. Cfr la prolifération des magazines. Peut-on voir dans ce mouvement une manifestation de vitalité ? C’est possible. Il pose néanmoins des problèmes.

Nous venons d’en mentionner un, celui de l’excès. Trop d’information fatigue, sature et déprécie l’information. Trop d’information implique aussi, dans l’état de nos moyens, un risque de fluctuation et d’abaissement de la qualité.

Un autre problème, non mois fondamental, est celui de la raison d’être des émissions d’information. Elles ont vu le jour, pris place à l’antenne.

Pourquoi ? A quel titre ? Qu’est-ce qui justifie leur apparition et leur maintien ?

Des questions de ce genre devraient normalement appeler des réponses fermes et catégoriques. Mais à vrai dire, pas plus qu’il n’est facile de savoir de quoi et pourquoi on informe, il n’est pas facile d’apercevoir pourquoi tels et tels dispositifs ont été a adoptés. Ce n’est pas que les explications et les arguments feraient défaut dans le domaine, au contraire. Mais ce n’est pas sur quoi porte notre interrogation. Nous nous demandons s’il existe une structure, une ligne directrice, une pensée qui rende compte de ce qui existe. Et laquelle ? Provisoirement nous préférons l’ignorer. Quand on examine la pratique, on croit pouvoir distinguer, à première vue, deux paramètres privilégiés. L’un se fonde sur le partage du temps, l’autre sur le partage des matières.

Le partage du temps

On ne peut douter que la chronométrie est une fonction très active de l’agencement de nos émissions, ne serait-ce que sous le rapport de leurs fréquences. Il y a bien des émissions d’information quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles, etc… Mais cette morphologie répond-elle à des divisions de la réalité ? Dans quelle mesure tout d’abord, existe-t-il des réalités journalières, hebdomadaires, etc… ? Il y a des durées et des rythmes qui s’imposent à l’humanité entière. Le calendrier n’a rien de gratuit. C’est très sûr. Mais faut-il croire que les phénomènes se logent nécessairement dans des cases de vingt-quatre heures, de sept jours, de douze mois ? Le contraire apparaît bien souvent.

Dans quelle mesure donc, la morphologie de nos émissions a-t-elle prise sur les vraies divisions chronologiques ?

Cette préoccupation peut sembler farfelue, sinon délirante. In ne s’agit pourtant pas d’une plaisanterie. Nous jouons constamment avec le temps. (Nous faisons même grand usage journalistique des faits du jour et des matchs du siècle). Nous disposons nos émissions et disposons des réalités selon une certaine idée, préhension, que nous avons du temps. Et toute réflexion sur ce paramètre inévitable de notre activité, risque de passer pour étrange, excentrique, extravagante. N’est-ce pas le signe que nous avons trop peu l’habitude de réfléchir à ce que nous faisons ?

Une des conséquences de cette situation, c’est que les répartitions que nous opérons entre le quotidien, l’hebdomadaire, le mensuel, sont généralement artificielles et arbitraires. Avec ce corollaire, qui n’est pas un jeu de mots, que nous informons souvent à contretemps.

Une autre conséquence regrettable est le caractère fortement conjoncturel de notre information. Il ne se marque pas seulement au niveau du quotidien, où sa place est assez indiquée. Dans l’hebdomadaire, dans le mensuel aussi nous pratiquons une information de crise, de pointes. Nous saisissons mail, nous rendons mail compte des mouvements de plus ou moins grande durée, des évolutions ; le faire est d’ailleurs difficile. Nous répugnons même, le plus souvent à l’esprit de suite. Volontiers nous chauffons, pour laisser tomber ensuite. Autrement, c’est que l’évènement s’entête, et exposée à cette vexation, souffre l’ennui. La monotonie la fait soupirer. Il arrive que cela s’entende bien. C’est peut-être une manière d’excuses.

Étudier le paramètre temps, notre façon d’y réagir, l’emploi qu’on pourrait en faire, ce n’est pas céder à la spéculation, c’est apprendre son métier. C’est rencontrer des réalités pratiques.

On pourrait percevoir par exemple qu’un hebdomadaire de télévision ne se trouve pas dans les mêmes conditions que sont homonyme de la presse écrite ou de la radio.

Pour des raisons de pure fabrication, son placement dans le temps est décalé par rapport à la nouvelle, dans le sens du retard. C’est pourquoi, dans l’état actuel de nos techniques et de nos moyens, le magazine d’actualité est un genre particulièrement difficile et problématique. Nous ne le pratiquons d’ailleurs pas. Il n’en reste pas moins que l’explication d’un évènement, sa mise en lumière et en contexte, ont toujours intérêt à coller le plus possible à l’actualité, à l’évènement. Cette considération ne renvoie-t-elle pas, en principe, à l’information quotidienne ?

L’emploi du temps est à méditer, dans la profession. L’usage de l’anticipation et du dépassement ne sont pas inconnus. Comment préparer à l’évènement ? Comment en prolonger l’écho ? Beaucoup de nos journalistes sont capable de cela. Pourtant cela se fait peu. La raison principale de ce manque est probablement structurelle. Il n’y a pas d’articulation entre les émissions qui se situent à différents niveaux du temps (ni même au même niveau…). Mais comme le manque d’articulation n’existe pas qu’à cet égard, nous retrouverons la question plus loin.

Le partage des matières

Un deuxième paramètre qui régit également le dispositif de nos émissions est le partage des matières. L’idée de spécialisation est, en effet, à la source de beaucoup de nos magazines.

L’esprit de la chose consiste à séparer, de l’information ordinaire, qui est par hypothèse continue et destinée au plus grand public, vont circuler des engins d’information spécialisée, à parution cyclique, et s’adressant à des publics plus ou moins particuliers.

Cette solution présente des avantages et des inconvénients. Elle échappe à tout jugement à priori. Tout est concomitamment cas d’espèce et affaire d’équilibre général. Des tensions existent, qui doivent être considérées de façon dialectique. Aussi convient-il de se méfier d’une politique de situations acquises. Même si la fonction assurée par le satellite est une fonction permanente, surtout dans ce cas. Dans ce cas surtout, il est important que le mouvement centrifuge soit considéré comme provisoire.

Dans une vision quelque peu globale des choses, on pourrait en effet distinguer les phases suivantes de l’évolution du phénomène.

Dans un premier temps, le satellite naît d’une carence même de l’information ordinaire. C’est parce que celle-ci est trop faible, insuffisante dans les domaines jugés important, que la nécessité se fait sentir de placer un engin sur orbite.

Dans un deuxième temps, ce satellite, tout en poursuivant ses circonvolutions autonomes, exerce une influence fécondante sur l’information ordinaire.

Dans un troisième temps, la fécondation s’est produite. La fonction du satellite s’achève, ou plutôt cette fonction s’intègre désormais dans l’information ordinaire, qui s’est enrichie d’une nouvelle dimension.

Tel nous paraît être le destin souhaitable de magazines économiques, scientifiques, de magazine de l’homme et de la femme, etc… Les préoccupations qui animent de telles émissions ont un caractère si permanent si général qu’une frontière ne saurait raisonnablement les séparer de l’information courante. Au moment opportun, quand les conditions seront remplies, la disjonction fonctionnelle devra prendre fin. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs qu’on puisse tirer encore des fusées ou des gerbes entières en ‘honneur de la fonction intégrée. Des émissions de grande ampleur ou même des séries peuvent rester souhaitables. Mais la critériologie aura changé. Elle ne se fondera plus sur la division des matières. Elle répondra à la question commune de savoir pourquoi tel sujet mérite d’être traité avec intensité et une insistance exceptionnelles.

Il faut noter aussi que le partage des matières masque assez souvent une réalité un peu différente qui est celle du partage des hommes. On connaît bien des exemples où la raison d’être d’une émission se trouve dans le désir de tel ou tel de se créer un domaine à soi, de le protéger ou de l’étendre. A cet égard, la confluence de l’intérêt personnel avec une politique raisonnée de l’information peut être positive ou négative, à des degrés divers. Même en professant le plus grand respect pour la psychologie des travailleurs de l’information, on ne peut recommander une confluence négative. Il faudrait interdire ou supprimer les mouvements centrifuges inutiles ou qui font hiatus.

L’articulation des émissions

Après les risques d’excès, après la raison d’être des dispositifs existants, le troisième problème qu’il faut aborder est celui de l’articulation même de nos émissions.

Nous l’avons déjà effleuré. Il se pose en fait très concrètement. De façon générale, nous le ressentons d’une manière malthusienne : éviter les doublons, les empiètements. Le vrai danger n’est pourtant pas là. Il n’est pas brave en soi que deux ou trois émissions traitent de même sujet. S’il en vaut la peine, autant y revenir, Sans doute est-il gênant que notre information puisse être contradictoire, sans doute est-il irritant qu’une émission vienne en déflorer une autre, surtout si l’autre est plus importante et plus élaborée. Mais enfin, ces gênes et ces irritations de même que les redites, peuvent toujours être supprimées, si l’on s’en aperçoit assez tôt, par une suppression pure et simple, ce qui est relativement facile.

Plus dommageable est le fait que nos différents organes, moyens d’expression ne jouent pas ensemble.

Notre information n’a rien de symphonique. Elle est comme une équipe qui ne saurait rien que des passes.

Un emploi judicieux du temps, un partage efficace des matières postuleraient des échanges, des osmoses, des complicités.

Rien de cela n’existe. Il est très remarquable que la R.T.B., qui a pour objet social la communication soit intérieurement hérissée contre la communication. Ses structures cloisonnent et favorisent l’esprit de séparation. Du fait que nos émissions ne s’appuyant pas les unes sur les autres, nous nous privons du bénéfice des effets de relais, de renforcement, de complémentarité, qui sont à notre disposition.

Mais il y a plus grave. Le dispositif de nos émissions forme un maillage qui laisse fuir les informations qui ne répondent pas à ses calibres. Telle chose. S’il faut la situer, l’expliquer, la faire comprendre - paraîtra trop volumineuse à l’information quotidienne. Le journal fera son devoir en mentionnant, ce qui ne prendra que quelques secondes ou minutes, hélas insignifiantes. La même chose sera refusée par le magazine, pour la raison inverse, parce qu’elle paraîtra trop mince il faudrait trop étirer et gonfler pour qu’elle entre dans les normes. Où il faudrait que le magazine accepte la forme la plus délicate et la plus dispendieuse, celle du kaléidoscope. Ce n’est ni un hasard ni un pur désir d’approfondissement qui oriente les magazines vers la monographie.

Le kaléidoscope cependant reste la règle de l’information quotidienne. La quelle a encore pour caractères d’être permanente - c’est toujours elle qui offre la première disponibilité -, d’occuper une place prépondérante à l’antenne et d’être écoutée - (ne serait-ce que d’un oeil) par le publique le plus large. C’est pourquoi nous pensons qu’elle mérite une attention majeure. Une information quotidienne rénovée (rendue on plus lourde, mais plus signifiante) pourrait être le fondement de tout notre dispositif. De sorte qu’on substituerait progressivement, au jeu trop arbitraire du paramètre temps, du paramètre matières et celui des convenances personnelles, la régulation qu’apporterait la question suivante : pourquoi pas dans l’information quotidienne ? On ne sait pas quelle serait la réponse. On se garderait même d’en préjuger, car elle peut varier à chaque fois. Mais nous croyons clarifiante. Encore n’est là qu’une hypothèse de travail, une proposition à discuter.

La finalité de l’information pose un problème philosophique et politique, qui demande conscience et discussion. La détermination des importances relatives et des priorités pose un problème stratégique, qui demande conscience et discussion. L’harmonisation de nos différents moyens d’expression pose un problème tactique, qui demande conscience et discussion.

L’insuffisance du management

Aspect quantitatif de la question : mobilisation des effectifs et concentration répondant à certaines options et à certaines urgences. Les options n’étant pas prises, et les urgences se trouvent dictées le plus souvent par les à-coups de l’actualité, les effectifs sont malencontreusement dispersés. Le bon principe militaire d’être en force aux endroits névralgiques est ignoré. Nous tenons faiblement un front très étiré. Des théâtres d’opérations secondaires prennent pas mal de monde, qui trouverait peut-être à mieux s’utiliser ailleurs. C’est une des conséquences de notre manque de vision globale. Car (mot effacé dans le texte original) des orientations, des engagements, qui n’ont pas fait véritablement l’objet d’une réflexion et d’un choix, un potentiel déjà numériquement insuffisant se trouve encore affaibli.

On aperçoit à cette occasion de vieillissement, la sclérose, qui menacent la R.T.B., cet instrument neuf, destiné à la communication et à l’animation. Pour différentes raisons, d’ordre pratique au départ, on a compartimenté. En quelques années les départements ont accédé à la dignité organigrammique. Ils participent désormais de la sacralisation administrative. Comique intangibilité des cases que nous avons créées, et qu’il faut maintenant honorer, garnir en personnel.

Faire autrement ne serait-il pas scandaleux ?

Aspect qualitatif de la question. Vaste et complexe. Le statut de la R.T.B. ne la rend pas libre de son recrutement. Elle peut fixer ses barèmes, elle ne peut engager ni promouvoir son personnel avec discrimination. Elle n’opère de sélection, à l’entrée, que sur des postulants qu’elle ne choisit pas. Nécessité d’autant plus grande de soigner, de faire bonifier ce capital humain ; qui deviendra d’ailleurs rapidement irrévocable.

Les qualités requises d’un journaliste sont de ceux deux ordres. Il y a d’une part la connaissance, de l’autre la communication.

Les connaissances

Contrairement à ce qu’on prétend parfois, les connaissances comptent. On ne fait pas de l’information avec des ignares. Naturellement on ne peut réclamer d’un journaliste de tout connaître, ni d’être un spécialiste en quoi que ce soit. L’un et l’autre sont impossibles. Mais une culture générale est indispensable, une vue générale des choses.

Idéalement, un journaliste devrait pouvoir situer une donnée, un problème, dans un ensemble cohérent, dans une synthèse des données et des problèmes. Mais cette synthèse ne peut provenir que d’un acquis préalable. Il fait généralement défaut. D’une part, jeunesse des gens que nous engageons. D’autre part, nous l’avons dit, nous manquons d’une géographie de l’information. Peut être ne serait-il pas impossible d’en proposer une, fatalement hypothétique, discutable - mais discuter est la méthode active d’une formation qui nous paraît nécessaire. Et quand même il serait impossible de proposer une carte de l’information, il resterait toujours utile d’en susciter le besoin. L’information éparse est une information en ruines. L’intérêt se perd quand on ne sait relier les choses entre elles. A vrai dire, normalement au départ (jeunesse, ô jeunesse) devient un conditionnement. Il explique en partie la préférence de nos informateurs pour certaines matières et certain type de traitement, que caractérisent le discontinuité, l’irruption, l’assimilation) des phénomènes naturels brusques et violents.

Il serait bon de redresser cette inclination en insistant sur l’intérêt de la syntaxe et des ensembles.

En sens inverse, le journaliste devrait être capable aussi d’analyse. La donnée qui se présente, le problème nouveau, sont à déchiffrer. Sans curiosité intellectuelle, sans acharnement porté même aux détails, il n’y aura pas compréhension et discernement. Ainsi, tant du côté de l’analyse que de la synthèse, le journaliste est appelé à s’instruire continuellement. S’il n’en a pas le goût, il n’a pas celui de son métier. Il pourra devenir un honnête haut-parleur, un animateur plein de talent. Ce ne sera pas un professionnel de l’information.

La question qui se pose à ce niveau-là est donc la suivante : que fait la R.T.B pour l’information de ses informateurs ? On pourrait judicieusement penser à compléter et à rendre plus actifs les instruments de culture dont nous disposons : bibliothèques, conférences professionnelles, colloques, recyclage. Mais l’essentiel tient sans doute) une affaire d’esprit, d’ambiance. A cet égard, la hiérarchie a un rôle à jouer. Il importerait qu’elle incite à la curiosité et à la rigueur, qu’elle encourage et qu’elle valorise l’effort intellectuel. Tout ceci peut paraître bien naïf. Ce l’est assurément si l’on se réfère à des situations acquises, à la susceptibilité et aux habitudes d’un personnel déjà chevronné. Mais demain encore nous engagerons des gens relativement jeunes, qui ne seront ni formés ni déformés sur le plan professionnel. Est-il utopique de vouloir pour eux, à l’intérieur de la R.T.B., le meilleur encadrement possible ?

De toute manière, l’intelligence demande du temps. La compréhension-minute est rare. Surtout si l’opérateur est confronté à une réalité nouvelle pour lui, et parfois difficile, ce qui n’est pas rare. Comment se donner le temps nécessaire ? Avoir du temps ? Gagner du temps ?

La situation est surtout critique au niveau de l’information quotidienne. Là, faute de pouvoir se "retourner", le journaliste ditionnellement appréciée dans le métier. L’à propos, la vivacité, une habile façon de glisser, d’enrober, de masquer et de bluffer, sont des traits qui depuis longtemps composent l’image du journaliste brillant. C’est si vrai qu’il y a quelques années encore, dans nos épreuves de recrutement, les attrapes et chausse-trapes étaient pierres de touche. Sans doute, même dans les mass média, n’est-il pas inutile d’avoir de la désinvolture, du bec ou de la plume. Ardons-nous cependant de privilégier ces avantages. L’instantanéité, le brûle-pourpoint, ont leurs limites et leurs revers. Un journaliste habile à donner le .... Change risque de s’en satisfaire. Sans que le public en recueille aucun bénéfice, du moins pour son information. Si le but poursuivi est moins de paraître intelligent, il faut bien commencer par soi-même et en trouver le temps.

Pratiquement, deux voies principales s’ouvrent à la R.T.B. dans ce sens.

Il y a la spécialisation. Inutile de développer ce point. Il est tout clair qu’un journaliste familiarisé avec certaines matières sera dans ce domaine plus rapide et plus efficace qu’un collègue inexpérimenté.

Il y a la préparation. Nous visons par là une infrastructure humaine qui servirait à relier la documentation à l’antenne. Pour toutes sortes de raisons, qui peuvent être complémentaires ou contradictoires, il se fait que les documentations existantes sont malaisément utilisables de façon immédiate. Il est nécessaire, afin qu’elles deviennent opérationnelles, qu’elles fassent l’objet d’un premier traitement journalistique. On avait envisagé d’engager du personnel à cet effet. L’idée vaudrait d’être mise en pratique. On disposerait alors d’un corps journalistique intermédiaire. Branchés d’une part sur la documentation ( au sens large, y compris les contacts avec les experts), polarisé de l’autre par les nécessités de l’antenne, ces journalistes apporteraient à leur collègues une matière déjà sélectionnée, comprise, ordonnée, et à jour.

Ne pas oublier non plus l’importance de la prévision. Etre alerté suffisamment tôt, disposer d’un préavis, c’est aussi gagner du temps. Citons encore, pour mémoire, le recours direct aux experts. Il se justifie souvent. Souvent aussi, hélas, il n’est qu’un palliatif, destiné à cacher notre faiblesse. Or il n’y a pas de bonne interview, d’entretien éclairant, si celui qui interroge n’est pas à la hauteur de la conversation, s’il ne peut apprécier et discuter les réponses. Allant plus loin, on a suggéré parfois de débaucher des experts, de les spécialiser à notre usage. Pour séduisante qu’elle soit, n’est pas qu’un professionnel renoncera rarement) son métier, d’une collaboration plus ou moins régulière. La spécialisation et l’utilisation même ses collaborateurs, étant liées à leurs disponibilités, resteront aléatoires et limitées.

La communication

Il faut se faire entendre, il faut se faire écouter. (...) Fondamentalement, nous l’avons dit, la connaissance agit dans un sens dynamique ou inhibiteur, selon qu’elle est ou n’est pas. L’improvisateur le plus acrobatique parlera toujours médiocrement de ce qu’il ignore. Et l’informateur que son sujet ennuie sera bien en peine de captiver. Mais sans doute les exemples abondent de gens très compétents, et très passionnés, dont la parole est obscure et impassablement ennuyeuse. Ici interviennent des techniques de médiation. Elles ne sont pas codifiées, à notre connaissance, et peut-être sont elles en partie incodifiable. Nous pensons néanmoins que beaucoup de choses ne sont qu’affairer de bon sens et de courage. Qu’un discours soit entortillé, rempli de nœuds, jargonnant ou vague, cela peut se montrer, se démontrer et se corriger. Distingue l’essentiel de l’accessoire, disposer les éléments choisis dans la succession la plus linéaire, la plus simple à suivre, ne requiert à vrai dire aucun don particulier. Il y faut de la volonté et de la patience sans plus. Si tout n’est pas la, l’essentiel se trouve la, mais on n’y accède pas si facilement. Cela demande exercice, discipline et persévérance. Qui s’y applique en verra toujours mieux la nécessité, à des chances d’y prendre plaisir. Cette discipline, qui ne dépend pas des hasards du talent, nous pouvons la vouloir.

Restent encore l’ingéniosité et le style. Sur ce terrain glissant, mieux vaut recommander la circonspection que l’imitation, la sobriété que la maladresse. Ce qui ne signifie pas que rien ne soit à prendre et a apprendre. Seulement il convient, dans le répertoire des trucs, des ficelles, des gags, des modes, etc... de faire une démarcation entre ce qui est fonctionnel et ce qui ne l’est pas. Par exemple, l’utilisation d’objets ou de symboles, pour manifester des réalités abstraites, est fonctionnelle. Est fonctionnel aussi l’abandon de l’enflure et de la solénnité. Sans doute ne s’agiras-t-il pas de les remplacer par un entrain factice. Il sera toujours préférable que chacun garde une authenticité psychologique. Mais il faut aider nos interprètes à se désentraver, à sortir d’une enveloppe de timidité, de trac et de gaucherie, qui est tout normalement la coquille de certains. Il serait détestable de favoriser le cabotinage. Mais le métier de journaliste, par certains aspects, touche a celui de comédien est indéniable. Or ce métier lui-même est enseignable. Chez nous, cette formation est laissée au compte de la pratique, certes indispensable, mais qui peut entraîner des infortunes. A défaut d’un écolage systématique, des encouragements et des conseils ne serait-ils pas indispensables ?

Les rapports d’autorité

On peut être idéologiquement favorable ou hostile à l’ordre hiérarchique. On manquerait de réalisme en négligeant le fait qu’on ne peut commander les travailleurs de l’information comme d’autres catégories de travailleurs.

Les journalistes sont très peu mécanisables, dans la mesure ou leur rendement est étroitement lié à un état d’esprit. Le métier qu’ils exercent ne peut l’être sans enthousiasme, sans passion. Ces choses ne se mobilisent pas par notes de service. Quand même on obtiendrait l’obéissance, la ponctualité, on aurait encore rien obtenu ; on risquerait même d’encourager l’inertie et la désaffection.

Il y aurait beaucoup à dire sur les déficiences du management à la R.T.B.F., sur les manières de procéder, sur la structure hiérarchique dont les nombreux échelons favorisent à la fois la dispersion de l’autorité et la multiplication de réflexes crispés. Il y aurait beaucoup à dires des conséquences fâcheuses sur le personnel.

Mais l’échec à cet égard est relativement évident. Dés lors des prises de conscience s’opèrent, des tentatives de redressement se manifestent, qui sont encore trop timide, à notre avis.

Il faut résolument se convaincre que le personnel est infiniment respectable, on en raison de sa fonction. C’est par lui finalement que tout passe, pour le meilleur et pour le pire. Il n’est pas d’ordres, d’instructions, de consignes qui accèdent à l’existence autrement que par son canal. Il faut résolument se convaincre que seule une direction rationnelle et démocratique a des chances de succès. Répétons : les projets les plus judicieux, les intentions les plus pertinentes de la direction n’ont aucun débouché, si elles ne rencontrent à la base assentiment et désir d’action. Dés lors il s’impose de pousser obstinément dans la voie de la participation. C’est une voie probablement périlleuse, décevante. Il n’y en n’a pas d’autres..

Pour ce qui est des journalistes tout particulièrement, on peut voir que cette participation ne ferait que répondre à une solidarité de fait. Pour ne prendre qu’un exemple malthusien ; une gaffe, une omission à l’antenne peut retenir immédiatement au plus haut niveau de la hiérarchie. Le sommet se trouve impliqué. Une telle implication peut sans doute se résoudre de plusieurs manières, qui vont de l’endossement au désaveu, peu importe ! Il y a bien solidarité, coresponsabilité fonctionnelle. Comment traité en mineurs, en irresponsables, des gens pareillement investi de pouvoir et de responsabilité ?

Il faut se méfier des images mentales. Nous avons pas encore tout à fait abandonné celle de l’école, avec sa vaste salle d’études ou es surveillants s’évertuent ou feignent de s’évertuer à maintenir un semblant d’ordre. Image à détruire. Nécessité de mettre en évidence, à tous les niveaux, la qualité de partenaires. Nécessité de mettre en lumière et en commun la motivation.

C’est pourquoi nous pensons qu’une définition de la finalité de l’information, que la recherche de cette définition, ne relève pas de l’académisme. C’est pourquoi nous pensons qu’une discussion de la stratégie et des tactiques doit être menée par tous.

Comment procéder ?

Beaucoup de temps se passe en réunions, en briefings, en concertations. On peut ironiser là-dessus. Certains ne s’en font pas faute, qui n’ont pas entièrement tort.

Il est vrai que la chose n’est pas au point. L’instruction des problèmes est le plus souvent sommaire, les conclusions s’en ressentent, de même que leur application. Nous manquons de technicité, nous sommes peu opérationnels, tant pour les procédures que pour les problèmes traités.

D’autre part notre concertation reste fortement ségrégationniste. Elle se produit à certain milieu, relativement réservé, club. Etant mal reliée a la base, elle aboutit finalement à une faible efficacité. Mais certainement la solution n’est pas de convoquer chaque semaine tout le monde en assemblée libre. Le gaspillage de temps serait grandiose, la confusion pyramidale.

Alors que faire ? Il serait certainement utile, du point de vue psychologique, de réduire toute idée de club, de ségrégation. Nombre de susceptibilités, de commérages, d’alibis, seraient du même coup réduits. Image pour image, la maison de verre vaut mieux que le palais avec ses intrigues de couloir. La transparence, comme la communication interne, devait être favorisé. D’autant plus que l’obstacle majeur a la participation est moins la résistance de certains que l’apathie de beaucoup. La participation n’est pas seulement affaire de laxisme, de libéralisme, mais de volontarisme. C’est pourquoi la question de la méthode se pose avec acuité. Comment mener une concertation généralisée ?

Pour ce qui est des réunions à un certain niveau hiérarchique, il semble que nous ne soyons pas loin de la saturation. Il est douteux qu’une plus grande fréquence améliorerait le rendement. Pour ce qui est des rencontres avec la base (réunions inter-cellulles), notre opinion est différente. Nous pensons qu’une plus grande fréquence entraînerait à moyen terme plus d’efficacité.

C’est qu’ici l’habitude de contact n’existe pas, il n’y a pas de milieu, et toutes sorte de gênes inhibent ou perturbent la communication. Il faudra du temps pour que ces rencontres deviennent autre chose que des conférences de presse du directeur général. Le temps, croyons-nous, est dans ce cas inversement proportionnel à la fréquence.

Il nous semblent cependant qu’une réflexion plus fondamentale s’impose. La concertation doit-elle se faire nécessairement par le moyen du groupe ou de l’assemblé ? Ne serait-il pas préférable qu’elle devienne, dans une certaine mesure, une fonction spécifique ? Nous disons spécifique et non pas réservé, car la concertation utile sans études préalables, sans hypothèses de travail, sans propositions concrètes, sans esprit de suite. Ce qui est réellement profondément pratiquement l’affaire de tous, risque aussi, par simple inversion, de n’être l’affaire de personne. C’est un peu ce qui se passe.

Ce petit rapport soulève un certain nombre de problèmes. On peut en récuser beaucoup. Il en restera toujours bien quelques-uns, ne serait-ce que celui d’une vision globale, d’une politique de l’information. Qui les prendra en charge ? Comment concevoir cet organe, sa composition.

Les organes des directions sont encombrés par la gestion journalière, la production et les responsabilités immédiates. Un organe de réflexion et d’animation ne serait-il pas, ne leur serait-il pas utile ? Nous le pensons. Comment concevoir cet organe, sa composition, son fonctionnement, comment l’insérer avec souplesse et efficacité dans nos structures ? Nous pensons qu’il faudrait y penser ?

Henri Mordant (1969)