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LE THÈME

"Arrêtez le monde, je veux descendre..."

En finira-t-on jamais avec Mai 68 ? Quarante ans après, on n’a toujours pas cessé de dénoncer ses effets. L’aveu est de taille et souligne paradoxalement l’ampleur et l’intensité de l’événement. Il faut certes relativiser. Dans l’après-guerre, la portée de Mai n’est certes pas comparable à ce que fut la décolonisation, ni la chute du système communiste. Soixante-huit ne se réduit toutefois pas à un coup de tonnerre dans un ciel calme, ni circonscrit à l’Europe et encore moins à la France, mais constitue le pic de deux décennies d’insubordination sociale qui embrasèrent les continents.

Pourquoi faire la fine bouche ? Même si par rapport à la France voisine, Mai n’a revêtu en Belgique qu’une portée réduite, elle n’en fut pas moins importante et marqua une génération. Il ne s’agit pas ici de commémorer, c’est-à-dire d’enterrer l’événement, ou d’en faire l’histoire. Mais de tenter de repérer les traces de Mai dans la société belge d’aujourd’hui.

Michelle Zancarini-Fournel qui, dans son livre, restitue « l’histoire contestée » du « moment 68 », et Jean-Pierre Le Goff qui, dans Mai 68 - L’héritage impossible en avait dressé les impasses, nous livrent, de manière contrastée, en ouverture du dossier, un aperçu de l’empreinte laissée par Mai et des enjeux liés à ses interprétations dans les débats « commémoratifs ». Isabelle Stengers débusque dans 68 ce qui pourrait forcer à penser et pas seulement à se souvenir. Alors, suggère-t-elle, dans une interprétation aussi stimulante que risquée de l’événement, ce qui a fait peur aux bien pensants et continuera peut-être à leur faire toujours peur.

Le volet plus spécifiquement belge du dossier reprend d’abord une présentation, par Mateo Alaluf, de ce que fut Mai en Belgique. Ensuite, Paul Goossens, qui fut un de ses principaux acteurs, rend compte des événements de Louvain comme la répétition générale de 68. Il y voit aussi le commencement de la fin de l’État belge. Marc Abramowicz, à travers ses souvenirs de « militant de la vie quotidienne » fait le bilan de la révolution sexuelle confrontée à présent à des formes de restauration morale et au libéralisme. Pour Marcelle Stroobants, les réformes universitaires mises par la suite au service de la performance et jugées aux normes de la compétence, ont changé de sens et donné par la suite naissance à une « pédagogie dématérialisée ». Hugues Le Paige, en rendant compte du mouvement dans les milieux culturels, met en évidence les bouleversements de l’information dont la radio-télévision de service public (RTB) a été le théâtre. Contrairement à la France, 1968 fut paradoxalement en Belgique une année sans conflits sociaux. C’est donc le Mai ouvrier d’après 68 que nous fait découvrir Rik Hemmerijckx. Les grèves ouvrières d’avant comme d’après 68 furent aussi celles des femmes. La grève des femmes de la FN de Herstal en 1966, par sa revendication « à travail égal salaire égal » était sans doute celle qui préfigurait le mieux l’après 68. Si les ouvriers furent cependant absents dans les journées de Mai, les femmes furent, elles, invisibles. Irène Kaufer, Anne-Françoise Theunissen, Sophie Stoffel et Aurélie Dufour dégagent, dans leur contribution à ce dossier, les effets dans la vie des jeunes d’aujourd’hui de la révolution sexuelle et du féminisme. Enfin, pour clore le dossier, Bruno Frère revient sur l’interprétation du « moment 68 » : l’héritage qu’il retient de l’élan libertaire est précisément, à l’opposé de ses interprétations libertariennes, celui qui force l’intrusion du politique dans l’économique.

Le dénigrement de Mai ne perçoit plus aujourd’hui dans le mouvement qu’une révolte de « fils à papa », responsable de la « perte des valeurs » et la suppose récupérée par le néolibéralisme. À l’opposé, sa célébration met en avant l’épopée que fut la révolte de la jeunesse, les grèves ouvrières et les bouleversements culturels ainsi que des pratiques politiques inédites, pourtant rarement évoquées par la suite. À Bruxelles, sous l’impulsion de Marcel Liebman, la revue Mai, qui paraîtra de 1968 à 1973, explorera précisément le paradoxe politique du mouvement. Alors qu’il fut un grand événement politique Mai souffrait, selon l’éditorial du premier numéro de la revue, « d’un manque de politisation ». En ce sens, pour le groupe de la revue, Mai 68 était surtout un défi pour la gauche. La leçon de Mai résidait selon eux dans le fait que « ce n’est pas d’un excès mais d’un manque de politique que souffre la gauche ». Quelques 30 ans plus tard, la revue Politique reprendra au fond, jusqu’à son intitulé, ce même projet entamé par Mai. La politisation qui, selon la définition de Mai, « n’est rien d’autre que la perception globale des phénomènes sociaux et l’action que cette perception engendre » [1] . Ce n’est assurément pas un hasard si quatre membres de la rédaction actuelle de Politique figuraient déjà, il y a 40 ans, parmi ceux qui avaient créé la revue Mai. Si bien que Politique est aujourd’hui une trace, parmi d’autres, de 68.

Ce Thème a été coordonné par Mateo Alaluf.

[1] Mai, n° 1, décembre 1968. L’éditorial dont sont extraites les citations avait été rédigé par Marcel Liebman.