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Charleroi, une ville au milieu du gué

Dominique CABIAUX , Luc DELVAL
Dominique Cabiaux est Secrétaire régional de la CSC-services publics
Luc Delval est journaliste, initiateur du projet Charelroi-démocratie (2005-2007) et webmaster (http://www.politifacts.be/, http://www.lesdoigtsdanslacrise.info)

La relève de Charleroi, maintenant ou jamais ? Aperçu sans concessions de quelques enjeux politiques et socio-économiques d’une ville en pleine incertitude sur son avenir. Entre manque de vue à moyen et long termes et recherche d’identité, la ville peine à sortir de ses déboires.

Partons peut-être de l’histoire récente. La ville de Charleroi demeure à bien des égards le produit d’une importante fusion de communes...

DOMINIQUE CABIAUX : Il s’est agi de la juxtaposition d’une quinzaine de communes et d’une dizaine de centres puisqu’il y avait une dizaine d’échevins, mais on n’a pas songé à une unité de vue.

LUC DELVAL : Cette logique « géopolitique » s’est superposée à une réalité urbanistique qui préexistait, bien entendu, et qui collait à ça. À savoir que – je sais que cela provoquera des réactions – Charleroi n’est pas une grande ville. Elle n’en a pas les attributs, notamment un centre fort, représentatif, reconnu par tout ce qui gravite autour.

Charleroi est aussi la seule grande ville du pays à ne pas abriter une université. L’histoire d’un rendez vous manqué ?

LUC DELVAL : Sur l’aspect historique, ça se résume en une phrase ou deux. Après le Wallen Buiten en 1968, l’UCL cherchait un point de chute : où mettre l’université catholique de Louvain qui devait quitter Leuven ? Parmi les hypothèses, il y avait Charleroi, où les terrains en friche ne manquaient pas. Mais un certain nombre de barons socialistes ont mis un veto absolu en disant : « Pas de calotins chez nous ! »

Le pôle de développement, c’est Bruxelles. D’où la nécessité de développer fortement les communications avec la capitale, pour laquelle nous sommes intéressants à divers égards.

Quoi qu’il en soit, la conséquence de cette absence d’implantation universitaire, c’est l’exode de nombreux carolos, au point qu’il y a, notamment à Bruxelles, une véritable diaspora carolo.

LUC DELVAL : Une grande partie des jeunes qui font des études quittent Charleroi et n’y reviennent plus. C’est une fuite des cerveaux, mais c’est aussi, dans bien des cas, une force économique lui s’en va. Le pouvoir d’achat étant lié au niveau de qualification, il y a une perte de substance économique permanente. C’est un phénomène difficilement mesurable.

DOMINIQUE CABIAUX : Charleroi est maintenant dans l’orbite de Bruxelles. Le pôle de développement, c’est Bruxelles. D’où la nécessité de développer fortement les communications avec la capitale, pour laquelle nous sommes intéressants à divers égards. Mais c’est un abandon de l’idée que le développement peut être autocentré.

Est-ce que se mettre dans l’orbite de Bruxelles – notamment en ramenant des classes moyennes travaillant à Bruxelles qui seraient attirées par le prix raisonnable du logement – ne peut pas être pour Charleroi une étape permettant de retrouver des forces pour un nouveau projet propre ?

LUC DELVAL : Ce serait là prêter aux autorités carolorégiennes une vision stratégique à moyen et long termes qu’elles n’ont manifestement pas. En témoigne le dossier assez emblématique de la cockerie de Carsid à Marchiennes. Cette usine, qui se trouve à proximité immédiate du centre-ville, est sur le point de fermer [NDLR : elle a finalement fermé début janvier]. Il s’agit d’une industrie particulièrement polluante, encaquée, pour des raisons historiques, dans le tissu urbain. Un pouvoir politique qui aurait une vision à long terme chercherait à réhabiliter ces terrains pour reconstituer la continuité du milieu de vie, entre le centre-ville, Marchienne-au-Pont et Monceau. Au contraire, il est question de remplacer cette cockerie par une centrale électrique turbine gaz vapeur, qui correspond à des objectifs industriels à relativement court terme, alors que c’est le genre d’installation qu’on on pourrait, qu’on devrait, localiser ailleurs.

DOMINIQUE CABIAUX : On pare au plus pressé, tout investissement est bon à prendre. On est content de sauver de l’activité. C’est évidemment une logique à très court terme.

Il faut dire aussi que la plupart des pôles sidérurgiques à Charleroi sont à la pointe.

Si tout investissement est bon à prendre, est-ce au point de brader les droits sociaux On pense notamment à la compagnie aérienne Ryanair qui a pas mal fait parler d’elle ces derniers mois sur ce plan.

DOMINIQUE CABIAUX : Quand Ryanair met la pression en demandant à être indemnisé par la Région pour les trois jours de grève du mois de juin 2007, menaçant de quitter Charleroi, il devrait y avoir une position unanime des acteurs carolorégiens pour dénoncer le chantage de la société. Ce ne fut pas le cas. La première réaction de beaucoup de monde, c’est de dire : « On ne va pas faire la fine bouche ».

LUC DELVAL : Mais l’impact de Ryanair est relativement limité. Il y a un effet de loupe médiatique en raison de ses pratiques brutales. Puis, l’aéroport maintient dans l’ombre un certain nombre d’activités économiques plus porteuses. Par exemple, ce n’est pas par complaisance que le groupe japonais AGC, qui a repris Glaverbel, a fait de Charleroi son principal centre de recherche européen.

DOMINIQUE CABIAUX : Il faut dire aussi que la plupart des pôles sidérurgiques à Charleroi sont à la pointe. On pense souvent que la sidérurgie est un outil du passé, alors qu’on peut espérer que ces entreprises seront encore là dans 20 ans, parce qu’elles sont leaders dans leur secteur.

Quel est l’état du dialogue social à Charleroi ?

DOMINIQUE CABIAUX : Un phénomène notable est qu’aujourd’hui, il n’y a plus réellement de patrons à Charleroi. Il en reste un, Albert Frère, très important, mais qui n’est pas impliqué dans la région. Nous n’avons donc plus vraiment d’interlocuteurs patronaux. Ce sont plutôt des cadres supérieurs envoyés par leurs groupes. Mais même ces gens-là n’habitent plus à Charleroi. Ils vivent dans le Brabant wallon puis viennent à Charleroi comme en terre d’évangélisation. Il n’y a plus la possibilité d’un vrai dialogue.

Il y a un espèce de mythe qui est en train de se créer, (...) Mais rien n’a changé dans les mécanismes et les rapports de pouvoir.

Que dire de la nouvelle majorité communale ?

LUC DELVAL : L’actuel bourgmestre de Charleroi, Jean-Jacques Viseur, a été le roi de l’absentéisme au conseil communal lors de la législature précédente tant et si bien qu’il a fini par abandonner son siège. Puis quand son parti a constitué ses listes pour les élections d’octobre 2006, il n’était pas candidat : il a même donné une interview en expliquant que ça ne l’intéressait pas. Le CDH a laissé libre la dernière place de la liste, en espérant qu’il se décide à l’occuper, ce qu’il a finalement fait sous l’affectueuse pression de ses amis, mais probablement sans intention de siéger. Aujourd’hui, le voilà bourgmestre. Il y a un espèce de mythe qui est en train de se créer, selon lequel il y a un « avant » et un « après ». Mais rien n’a changé dans les mécanismes et les rapports de pouvoir.

Est-ce que la liquidation d’images du passé n’est pas un préalable ?

DOMINIQUE CABIAUX : Si ce n’était pas seulement cosmétique...

LUC DELVAL : Quel est le programme politique de la majorité actuelle ? Il tient en une phrase : « Nous respectons la loi ! »

Est-ce que ça laisse supposer qu’il pourrait y avoir un retour de bâton ? Quand un certain nombre d’inculpations vont inévitablement s’avérer non justifiée, puisqu’on a inculpé à tort et à travers, est-ce qu’il est envisageable qu’une partie du clan Van Cauwenberghe se reconstitue, avec un soutien populaire ?

LUC DELVAL : J-C. Van Cauwenberghe conserve un soutien populaire. Même si c’est avec un autre prénom... Et un réseau d’obligés très présents dans l’administration donc une capacité de nuisance redoutable.

Sur le plan urbanistique, un élément marquant est l’impression que le centre-ville est littéralement corseté par le ruban de béton du « petit ring ».

LUC DELVAL : Le ring a été construit dans les années 1970 par l’intercommunale des autoroutes de Charleroi, qui était présidée par ce que le PS proposait de plus à gauche à l’époque, à savoir Ernest Glinne. On voit par ailleurs la contradiction flagrante avec un réseau de transports en commun qui a été conçu pour un développement tel qu’on l’imaginait dans les golden sixties. Donc on a un réseau de métro à jamais inachevé, probablement parce que c’était un projet complètement délirant. À l’inverse on a construit un ring autoroutier qui, effectivement, enserre le centre. Cela dit, avant la construction de ce ring, on avait coutume de dire que Charleroi était un parking traversé par un embouteillage. Donc effectivement, il y avait un problème de circulation.

Il y a une difficulté initiale : Charleroi est une ville qui a une identité récente…

DOMINIQUE CABIAUX : Dans l’identité carolorégienne, il y a une dualité. À un moment, J-C. Van Cauwenberghe a dit : « On n’est plus un pays noir, c’est mauvais pour l’image ». Alors, on a enlevé, au bord des autoroutes, des panneaux représentant un mineur et un charbonnage. Il fallait moderniser. À la place, on a mis des panneaux avec Spirou et un Airbus qui décollait.

Quelles sont, à votre avis, les perspectives pour la ville ? Quelles sont les ouvertures ?

DOMINIQUE CABIAUX : On est dans une situation telle que c’est maintenant qu’on peut réussir. Quand on est au fond de la piscine, c’est à ce moment-là qu’on peut remonter. Si ce n’est pas maintenant que ça se fait, on peut craindre qu’on soit repartit pour 30 ans de Kim Il-Sung. Malgré tout ça, personnellement, j’ai eu dix fois l’occasion d’aller vivre ailleurs. Mais c’est à Charleroi que j’ai envie de travailler, de vivre, et je ne suis pas le seul.

Propos recueillis par Marc Jacquemain et François Schreuer

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