LE THÈME

Miser sur la transversalité

Deux fonds énergie répondent aujourd’hui – partiellement – au manque de moyens des ménages à bas revenus. À côté de ces mesures « palliatives », il s’agit de développer des plans à moyen et long termes plus structurels débordant du strict domaine énergétique.

Vous êtes en première ligne pour observer les répercussions de l’augmentation des coûts de l’énergie sur les personnes plus démunies. Quel constat en tirez-vous  ?

Yvan Mayeur : Le premier constat c’est que les gens paient de plus en plus cher des factures énergétiques et ce pour plusieurs raisons. D’abord, si tout le monde subit l’augmentation des coûts de l’énergie, c’est plus difficile pour ceux et celles qui n’ont que 650 euros par mois pour vivre. Ensuite, deuxième injustice sociale, beaucoup de gens, qu’ils vivent en logement social ou privé, habitent dans des logements complètement inadaptés en termes d’isolation.

Heureusement, ces injustices ont été partiellement comblées par des mesures politiques prises par les deux gouvernements fédéraux précédents, à savoir l’invention du Fonds énergie (ou Fonds Van de Lanotte) qui ne fait pas uniquement office de recouvrement des factures non payées mais qui peut aussi être utilisé pour modifier les équipements d’isolation des gens, pour faire de la sensibilisation à l’utilisation rationnelle de l’énergie chez soi voire même à lutter contre l’endettement. Bref, c’est un fonds « intelligent », fruit de pourparlers entre le gouvernement fédéral et les acteurs de terrain concernés, c’est-à-dire les CPAS, qui gèrent ce fonds.

Autre mesure, même si elle est plus marginale sur Bruxelles puisque dans la capitale les gens se chauffent plus au gaz : le Fonds mazout. L’avantage de ce fonds-là est qu’il nous a permis d’élargir le public bénéficiaire puisque les montants des revenus des gens qui pouvaient bénéficier de ce fonds ont été revus à la hausse. Ce qui est très intéressant pour les CPAS. En effet, ceux qui sentent le plus les effets de la crise ce ne sont ni les riches ni les plus pauvres car les frais énergétiques de ces derniers, dès lors qu’ils sont pris en charge par les services sociaux, sont couverts. Ceux qui ont plus de difficultés sont ceux qui sont juste au-dessus de la limite, ceux qu’on appelle les travailleurs pauvres. On parle d’un chiffre de 6 % des travailleurs qui sont dans cette situation, mais c’est peut-être même un peu plus.

Outre ces deux fonds, qui sont des mesures essentiellement palliatives, il me semble important de travailler de manière plus structurelle.

Il existe ainsi aujourd’hui un plan ambitieux de création de 1000 nouveaux logements sur le territoire de la ville de Bruxelles. De plus, 1500 logements seront rénovés au cours de cette législature communale.

Nous avons commencé par rédiger une charte qualité de ces logements (espace disponible, conditions sanitaires…) et nous avons aussi anticipé les problèmes – telle que l’augmentation du coût de l’énergie, qui ne va cesser de s’accroître dans les prochaines années ! - en intégrant la logique de l’écodéveloppement, des maisons passives, de l’énergie bon marché. On ne peut pas faire du logement dont le loyer sera bon marché mais qui sera insupportable en termes de charges.

Les montants affectés aux deux fonds précités sont-ils suffisants pour répondre aux besoins du public des CPAS ?

YM : Sur ce point, il y a deux controverses. D’abord sur qui alimente les fonds. Les contributeurs du Fonds énergie sont à la fois publics et privés (producteurs d’électricité et de gaz). Dans le Fonds mazout, ce n’est pas le cas puisque les pétroliers n’y contribuent pas, car ils disent que si les compagnies s’enrichissent au niveau de la production, ce n’est pas le cas au niveau de la distribution et comme, en Belgique, il n’y a que des entreprises de transformation du pétrole, le secteur pétrolier belge serait en difficultés. Personnellement, je ne suis pas convaincu par ce type d’argument.

Bref, la question est moins de savoir si les montants alloués sont suffisants que de savoir qui finance ces fonds.

Enfin, je voudrais redire que tout cela est important mais qu’il ne s’agit que de mesures palliatives, supplétives. Il faut parallèlement travailler sur du structurel. Donc ébaucher une réflexion sur le type de logements qu’on produit et surtout la manière de réduire la consommation d’énergie.

Est-ce que la Région a un rôle particulier sur cette matière (à part celui d’interdire de couper le gaz à partir d’une certaine date de l’année) ?

YM : La Région bruxelloise a accompagné le mouvement de libéralisation du secteur, qui n’a par ailleurs pas amené de réduction de notre facture énergétique, contrairement à ce qui avait été dit ! On a fait un choix idéologique qu’on a voulu accompagner socialement mais je reste donc très dubitatif sur son résultat. Cela dit la Région n’avait pas trop le choix dans cette affaire puisqu’elle a dû se mettre en conformité avec les normes européennes.

Plus haut, vous disiez que les coûts énergétiques vont continuer à croître dans le futur. Nous ne serions qu’aux prémices d’une escalade vertigineuse ?

YM : Je suis convaincu que la situation va en effet se dégrader fortement. C’est un problème planétaire : nous sommes dans un mouvement de croissance de la consommation énergétique mondiale liée au processus de développement des pays émergents. La demande va être telle que le coût sera donc bientôt insupportable.

Les mesures de rénovation de bâtis (isolation) que vous citiez pourront-elles compenser ces coûts supplémentaires ?

YM : Oui et non. Les 1000 nouveaux logements dont je parle pour Bruxelles ne seront construits que dans 5 ans. D’ici là, les coûts de l’énergie auront déjà bien augmenté !

Plus fondamentalement, cette situation met en lumière les choix de société à faire : quand le ministre des Finances de la Région bruxelloise a fait, il y a deux ans, une réforme fiscale qui a remboursé à tous les Bruxellois la moitié de la taxe régionale – soit 30 millions d’euros – cette mesure a surtout profité aux « bobos ». Or, dans le même temps, la Région souffre d’un manque de moyens pour les logements sociaux dont certains sont dans un état déplorable. Cet argent aurait donc pu être mieux et plus solidairement utilisé.

Autre exemple de choix de société, certes anecdotique car il concerne un faible bâti, mais tout de même emblématique des contradictions qui sont les nôtres entre sauvetage du patrimoine et volonté de baisse de la consommation d’énergie : la Commission royale des monuments et sites nous interdit de mettre du double vitrage dans des bâtiments historiques ! Ceci prouve qu’on fonctionne encore trop en silo, chacun de son côté, alors qu’il faudrait envisager une approche plus large, plus transversale des problèmes. ■

Propos recueillis par Jean-Paul Gailly et Jérémie Detober