LE THÈME

Un XXIe siècle basse consommation

José DARAS
Sénateur, ancien ministre wallon de l’Énergie (1999-2004), président d’Etopia

Qu’elles soient économiques, physiques ou encore environnementales, les contraintes en matière énergétique sont et seront toujours plus prégnantes. Consommateurs, acteurs politiques et économiques, tous sont concernés et peuvent – doivent – s’engager dans le nouveau projet énergétique en devenir.

C’est l’agence internationale de l’énergie (AIE) qui nous l’apprend : si les gouvernements continuent la politique actuelle, la demande mondiale en énergie va augmenter de 55 % entre 2005 et 2030, passant de 11,4 milliards à 17,5 milliards de tonnes équivalent pétrole (Tep).

Au total, 74 % de l’augmentation globale viendrait des pays émergents (dont 45 % pour les seules Chine et Inde). Tout cela n’est pas gratuit et, pour rencontrer cette demande, il faudra investir 22 000 milliards de dollars. De leur côté, les pays de l’Opep, qui savent que le pic pétrolier est proche et que beaucoup de pays cherchent à réduire leur dépendance au pétrole, se préparent néanmoins à investir 150 milliards de dollars pendant les cinq prochaines années pour accroître leur production d’un peu plus de 5 millions de barils par jour.

Ce monde est-il devenu fou, schizophrène, ou existe-t-il vraiment deux mondes différents ?

Un monde qui continue, comme avant, sa boulimie énergétique en consommant toujours plus… Et un autre monde, qui participe au Giec [1], aux conférences des Nations unies, qui est conscient de l’énorme enjeu que représente la dégradation du climat et de l’urgence de diminuer drastiquement nos rejets de gaz à effet de serre.

Mais voilà, il n’y a bien qu’un seul monde, pas d’univers parallèle.

Et ce monde qui résultera de l’affrontement entre, d’une part, ceux qui pensent qu’il est inconcevable de réorienter leur développement (et personne ne conteste leur droit de se développer), qui ne tolèrent aucune contrainte, qui disent que leur mode de vie n’est plus négociable (merci George Bush) et, d’autre part, ceux qui sont convaincus que la Terre est un patrimoine commun dont les grands équilibres doivent être préservés sous peine de catastrophe et sera le monde dans lequel nous devrons vivre, nous et ceux qui nous succéderont.

Chaque année, nous consommons davantage de pétrole que nous n’en découvrons.

Contraintes

Les contraintes physiques sont maintenant évidentes. La réalité qui s’impose aujourd’hui est bien celle de l’épuisement inéluctable de tous les combustibles fossiles (y compris l’uranium). On peut polémiquer sur la date exacte à laquelle devrait se produire le « pic pétrolier » [2] (2030 pour les pays de l’Opep et les États-Unis, 2010 selon les experts indépendants de l’Aspo [3], 2006 même pour certains) mais ce qui est incontestable, c’est que chaque année, nous consommons davantage de pétrole que nous n’en découvrons. La conclusion s’impose.

Si le pic gazier est un peu plus éloigné, l’augmentation de la consommation (en lieu et place du pétrole) le rapproche inexorablement. Les réserves de charbon sont bien plus importantes et devraient durer plusieurs siècles (sauf, bien sûr, si sa consommation augmente très vite). Hélas, devrait-on dire, puisque le charbon est le plus dangereux à exploiter et le plus polluant à l’usage.

Restent les combustibles nucléaires et, actuellement, essentiellement l’uranium. Les réserves exploitables dans des conditions économiquement supportables sont de quelques décennies… au rythme actuel de consommation !

Mais, à cette contrainte physique, il faut jumeler la contrainte économique. Plus nous sommes amenés à exploiter des ressources difficiles d’accès, plus leur prix augmente. L’exploitation pétrolière offshore est plus coûteuse que celle sur la terre ferme, celle des schistes bitumeux l’est plus encore (et bien plus polluante aussi). Plus on exploite de l’uranium à faible teneur en uranium fossile, plus son extraction et son enrichissement coûtent cher et consomment une quantité importante d’énergie. Même si l’évolution des prix n’est pas linéaire, l’énergie coûtera, en toute logique, de plus en plus cher au cours de ce siècle. Nous en vivons les prémices aujourd’hui.

La contrainte environnementale est, évidemment, la plus prégnante, la plus vitale. D’une évidence pour les écologistes depuis des années, le réchauffement climatique apparaît aujourd’hui comme le défi primordial et urgent pour l’avenir proche. Les travaux du Giec sont totalement éclairants à cet égard et, si certains en contestent les résultats, c’est bien plus souvent pour prévoir des conséquences plus graves encore du réchauffement que le contraire.

Par ailleurs, le Pnud [4], dans son rapport annuel, nous avertit : ce ne sont pas ceux qui ont le plus contribué au problème, les pays riches, qui souffriront le plus à court terme. Ce sont les pays les plus pauvres qui sont les plus vulnérables. À titre d’exemple, le Giec prévoit qu’en 2020 (c’est demain), « dans certains pays (africains), les récoltes de l’agriculture pluviale pourraient être réduites de 50% » [5].

Nous avons notre mode de vie, en partie contraint, en partie choisi, le changer est extrêmement difficile.

Face à ce constat, une autre contrainte dont il nous faut tenir compte est la contrainte culturelle. Si le message du réchauffement climatique est largement reçu, il s’agit néanmoins de passer de la prise de conscience aux actes. Nous avons notre mode de vie, en partie contraint, en partie choisi, le changer est extrêmement difficile. Nous pouvons y être aidés par son coût, et il faut bien reconnaître que c’est un des principaux incitants au changement.

L’équilibre est bien difficile à trouver pour les pouvoirs publics entre la volonté d’alléger la charge des coûts de l’énergie pour les plus défavorisés de notre société et la nécessité de ne pas encourager la consommation de cette même énergie. Les aides aux équipements permettant d’économiser l’énergie sont, à cet égard, la bonne réponse si on peut les rendre accessibles à tous, ce qui est tout un débat en soi. Le comportement de chacun reste un facteur essentiel et celui pour lequel l’influence de l’autorité publique est la plus limitée. Il faut donc informer, former, sensibiliser, aider et, parfois, sanctionner car, suivant l’adage classique : « On ne peut pas baser une politique sur la foi en la vertu de chacun ».

Enfin, la dimension géopolitique de la problématique énergie climat est clairement remise en évidence ces dernières années et représente également une contrainte très importante. Les ressources fossiles ne sont pas réparties également à la surface de la planète. Nous savons que notre dépendance au pétrole a donné un pouvoir politique énorme aux pays de l’Opep. Nous pouvions croire que les gisements de pétrole et de gaz de la mer du Nord allaient réduire cette dépendance, hélas, l’accroissement de notre consommation a rapidement tari ces gisements et c’est aujourd’hui vers la Russie que nous devons nous tourner. La perspective de cette nouvelle subordination pour l’Europe ne peut qu’inquiéter.

Union nationale pour le climat

Pour la Belgique et pour l’Europe, il est plus que temps de tracer les pistes d’un avenir énergétique souhaitable et soutenable, en tenant compte de toutes les contraintes, mais aussi des possibles et des espoirs. C’est dans cet esprit que les écologistes ont proposé une « Union nationale pour le climat ». Nationale car il est indispensable de mobiliser l’ensemble des acteurs concernés, non seulement les gouvernements fédéral et régionaux mais aussi les communes, les syndicats, les entreprises, les associations et, bien sûr, les simples citoyens.

Il s’agit, par cette Union, de coordonner toutes les actions publiques et privées nécessaires pour atteindre les objectifs de Kyoto en 2012, pour exploiter l’énorme potentiel d’efficacité énergétique sans surcoût (en ramenant la consommation finale d’énergie de 2020 au niveau de 1990), pour anticiper l’inévitable « Kyoto 2 » (par une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 30 % en 2020), pour réduire fortement notre dépendance aux énergies fossiles et pour diversifier nos sources d’approvisionnement (20 % d’énergies renouvelables en 2020).

La première nécessité est de continuer résolument dans la voie de la sortie du nucléaire. En 50 ans, le développement du nucléaire n’arrive aujourd’hui qu’à satisfaire moins de 3 % des besoins en énergie finale de la planète. Aucun des problèmes qu’il pose n’a été résolu et il ne profite qu’à de grands groupes industriels et financiers. Quant aux nouvelles options nucléaires qui nous sont proposées (4e génération, fusion), elles sont plus qu’aléatoires et arriveront trop tard pour répondre au défi climatique. Il n’est donc pas question de construire de nouveaux réacteurs, ni de prolonger les existants au seul profit de Suez.

Le secteur énergétique est occupé en grande partie par d’énormes entreprises qui influencent les choix politiques de la plupart des États européens

Pistes concrètes

Il faut s’engager résolument dans les deux grandes voies complémentaires que sont la sobriété et les énergies renouvelables. Une des premières options est l’amélioration de l’efficacité énergétique des logements. À l’image de ce que l’Allemagne, sous l’impulsion des Verts, réalise, un plan d’investissement doit réduire de 50 % la consommation d’énergie globale des logements. Le potentiel est énorme et les moyens technologiques existent. À partir de 2015, les nouvelles constructions devront être « passives » et les rénovations « basse-énergie ». Le mécanisme du tiers-investisseur est un des outils que nous devons privilégier. Un encadrement légal et des aides seront nécessaires pour le développer, entre autres par des techniques de déduction fiscale.

Il faut également garantir l’accès de toutes et tous aux économies d’énergie et aux énergies renouvelables. Les propriétaires à bas revenus devraient énéficier de prêts sans intérêts (ou de prise en charge des intérêts du tiers-investisseur par les pouvoirs publics), ainsi que de la transformation des déductions fiscales en crédits d’impôts. Pour les logements loués, des normes énergétiques doivent être imposées et les sociétés de logements sociaux doivent investir prioritairement dans la performance thermique de leur parc immobilier.

Les différents fonds existants doivent être réunis dans un grand fonds « Énergie climat » financé, notamment, par des prélèvements complémentaires sur les énergies fossiles et nucléaires. Cette contribution sur les énergies polluantes permettra de rééquilibrer le marché en rendant les autres solutions énergétiques plus rentables. Les consommations des entreprises seront aussi soumises à ce prélèvement tant que les quotas d’émissions de CO2 seront alloués gratuitement. Par la suite, un centime additionnel pourrait être prélevé sur les quotas de CO2 échangés. Enfin, ce fonds pourrait également être alimenté par une taxe sur l’importation des produits et services venant des pays qui n’ont pas ratifié le protocole de Kyoto ou qui ne respectent pas leurs engagements fixés dans ce protocole.

Mais ce serait une erreur de croire que la maîtrise de notre consommation et le développement des énergies renouvelables dépend seulement des pouvoirs publics et des citoyens. Le secteur énergétique est occupé en grande partie par d’énormes entreprises qui influencent les choix politiques de la plupart des États européens.

La libéralisation du secteur voulu par l’Europe comporte bien des effets pervers. Si en Belgique, mettre fin au quasi-monopole d’une société privée (Electrabel, qui n’est plus aujourd’hui qu’une division de Suez) n’a pas posé de problème idéologique à la gauche, nous devons constater que les objectifs sont aujourd’hui loin d’être atteints. Les efforts faits par les écologistes, quand ils étaient dans la majorité, pour obliger cette société à céder une partie substantielle de ses capacités de production n’ont pas été poursuivis par le gouvernement suivant. De la même façon, ce gouvernement violet a limité les pouvoirs du régulateur fédéral (la Creg) au détriment des consommateurs, aussi bien les ménages que les entreprises. Mais l’Europe a également une lourde responsabilité en la matière, elle qui a imposé des régulateurs aux États membres et qui n’en a pas créés à son niveau, laissant le champ libre à la concentration du secteur dans quelques entreprises mammouths.

Si l’Europe est en pointe dans les enceintes internationales pour défendre les objectifs ambitieux en matière de réduction des émissions et de développement des énergies renouvelables (ce dont on se réjouit), elle est en défaut de régulation sur son propre territoire. Les actes concrets doivent donc suivre d’urgence les engagements virtuels.

S’adapter et inventer

Beaucoup d’économistes convergent aujourd’hui pour reconnaître que le prix de la lutte contre le réchauffement climatique sera bien moins lourd que le prix de l’inaction et qu’il engendrera un énorme volume d’activité économique. Il ne s’agit donc pas de craindre l’avenir mais de l’envisager avec confiance dans notre capacité d’adaptation et d’invention. Tout cela ne sera possible que par une coopération internationale renforcée incluant les pays émergents, les pays pauvres… et les États-Unis. Et c’est d’abord nous, les riches d’aujourd’hui, qui devons assumer la responsabilité d’agir pour réduire la menace qui pèse surtout sur les pauvres du monde entier et sur les générations de demain.

Mots Clés : Energie

[1] Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat.

[2] moment où la production pétrolière atteindra son maximum pour diminuer ensuite de manière inéluctable.

[3] Association for the Study of Peak Oil and Gaz.

[4] Programme des Nations unies pour le Développement.

[5] Extrait du résumé pour les décideurs, Rapport de synthèse du Giec.