Le dictionnaire du prêt-à-penser

Nouveau management public

Mateo ALALUF
Sociologue

NOUVEAU MANAGEMENT PUBLIC : Yves Leterme, quand il était encore ministre-président du gouvernement flamand, avait confié à Karel Vinck un plan de relance de la Flandre dénommé « Vlaanderen in actie ». Par la suite, son successeur, Kris Peeters, a repris ce projet à son compte. Non pas que la Flandre se porte mal comme la Wallonie, mais il s’agissait, suivant les dires de M. Vinck au journal Le Soir, d’intégrer le top 5 des régions européennes les plus prospères. Pour améliorer la compétitivité de la région et « rendre vigueur [à ce] projet (…) [il fallait] assurer sa dépolitisation » c’est-à-dire soustraire les décisions publiques à la délibération collective pour les confier au seul verdict du marché. En tant qu’ancien patron de la SNCB, K. Vinck était assurément bien placé pour « dépolitiser » la Flandre et améliorer sa compétitivité dans le classement des régions européennes [1].

Mettre la « Flandre en action » requiert, selon M. Vinck, les mêmes méthodes que celles qu’il a utilisées précédemment pour restructurer des entreprises. Pour que la Flandre puisse être gérée selon les critères du privé, il faut d’abord la dépolitiser. La réforme de l’État doit, en conséquence, répondre à une double exigence préalable : la gestion autonome de l’emploi et de la fiscalité. Il sera ainsi possible « de dégager quelques domaines de compétence où [les] entreprises [pourront] dominer [le] marché » et devenir ainsi « des leaders de [leur] secteur ». Alors seulement les conditions seraient remplies, selon K. Vinck, pour que les entreprises disposent des « talents » qui leur sont nécessaires dans un environnement flexible pour « mieux positionner [la région] sur le plan international » et développer « l’innovation ».

Ce rêve néolibéral inverse les repères traditionnels du libéralisme. Il ne s’agit plus d’un marché où une multitude d’entreprises sont en concurrence sous la pression d’acheteurs qui peuvent choisir l’offre la plus avantageuse. À présent, ce sont au contraire les régions qui font une offre destinée aux fonds d’investissement leur permettant de choisir celle qui leur procure le plus d’avantages. Les entreprises, par leur décision d’investir ou de désinvestir dans une région, punissent ou récompensent leurs travailleurs en fonction de leur aptitude à se conformer à leurs injonctions. Ce ne sont donc plus les entreprises qui sont en concurrence pour offrir les meilleurs prix aux clients et gagner des marchés, mais les régions et États qui se battent pour attirer des entreprises sur leur sol. Michel Foucault avait à l’époque bien défini de manière prémonitoire le néolibéralisme comme une autolimitation de la politique dont la nouvelle modalité serait le « gouvernement frugal » soumis aux forces du marché [2].

La bonne gouvernance (goed bestuur en néerlandais) n’est donc rien d’autre que la mise en pratique du NOUVEAU MANAGEMENT PUBLIC. La recette est simple : un minimum de prélèvements fiscaux, en particulier sur les entreprises, des coûts limités pour la protection sociale et la « réforme du marché du travail ». Suivant l’évolution des commandes en effet, les employeurs doivent pouvoir recruter à leurs conditions « les talents » dont ils ont besoin, et les licencier sans autre difficulté. Ce n’est pas la concurrence qui fait pression sur les prix des produits comme le postule la théorie mais c’est le marché qui discipline les niveaux d’imposition et les systèmes de protection sociale. Le NOUVEAU MANAGEMENT PUBLIC permet enfin de nous débarrasser de la politique pour que la rationalité marchande gouverne ainsi les relations sociales, en toute liberté.

[1] Toutes nos citations relatives à ce projet sont reprises aux déclarations de K. Vinck à Bernard Demonty au journal Le Soir, du 5-6 janvier 2008.

[2] M. Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Hautes Etudes Gallimard – Seuil, 2004. Comme on a pu distinguer le marxisme du socialisme réellement existant, il serait temps aussi de distinguer le libéralisme du capitalisme réellement existant.

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    Avec tout le respect qui s’impose à mon ancien professeur de Sociologie du travail, je reste malgré tout septique quant à une dépolitisation au sein de la Fonction Publique Flamande. Il suffit d’observer l’impact quotidien de sombres penseurs politiques du Nord au niveau macro-belge pour s’en convaincre. Dès lors, nous parlerions d’une "bonne Gouvernance" conforme à la culture Flamande mais en tant que finalité utopique et non en tant que mesure réelle.
    Posté par Domi, le 17 mars 2008