LE THÈME

Bruxelles, ce fichu noyau...

Serge GOVAERT

Vers la fin des années 1960, sur l’un des dessins de Picha, une main anonyme, armée d’un couteau, s’apprête à couper la Belgique en deux. Enfin une solution au contentieux linguistique… mais le couteau achoppe sur Bruxelles. Pas moyen de couper comme on voudrait, Bruxelles est dans le chemin.

Ce n’est pas des années soixante que Bruxelles est le non-dit le plus bruyant des débats institutionnels en Belgique [1].

À l’indépendance du pays, quand Bruxelles en devient la capitale, elle est majoritairement peuplée de Flamands et le restera jusqu’à la fin du XIXe siècle : les recensements linguistiques, pour contestables qu’en soient parfois les méthodes et les conclusions, en témoignent.

Attention : nous parlons bien ici du pentagone, ce qu’on appelle aujourd’hui Bruxelles-Ville, seul territoire alors peuplé de manière plus ou moins dense. Au fil du XIXe siècle, la ville et les communes des alentours accueillent des immigrés toujours plus nombreux, et ceux-là sont francophones ou se francisent, tout simplement par ce que la langue officielle de l’État, en pratique, est la langue de la classe dominante : le français.

Une frontière dans l’État

La suite est connue. Le mouvement flamand se bat pour qu’en Flandre, la langue de l’administration, de l’enseignement et de la justice soit le néerlandais — d’abord sur pied d’égalité avec le français, puis de manière exclusive. En 1896, un arrêté royal d’application de la loi du 3 mai 1889 concernant l’emploi du néerlandais en matière répressive dresse une première liste des communes dites « flamandes » : en sont exclues non seulement Bruxelles-Ville, mais aussi toute une série de communes qui entourent la capitale, qui ont été flamandes mais ne le sont plus et se retrouvent « bilingues ». Elles deviendront l’enjeu d’un conflit d’abord appelé linguistique, gonflé ensuite de tant d’éléments de discorde qu’on le qualifiera alors de « communautaire ».

Le régime bilingue des communes bruxelloises ne pose d’abord pas trop de problèmes, car les communes y entrent et en sortent à leur guise : Woluwe-Saint-Etienne, bilingue en 1921, devient flamande en 1932. Cette liste s’étend d’ailleurs, passant de 16 communes au début du XXe siècle à 19 en 1954. C’est que dans l’intervalle, la francisation s’est renforcée et les communes majoritairement flamandes autour de Bruxelles ont une population de plus en plus mêlée. La dernière commune « bruxelloise » à compter plus d’habitants néerlandophones que francophones est Evere, en 1947. La « question royale », par ailleurs, met en évidence le fossé politique qui s’est creusé entre francophones et Flamands.

Pour endiguer la francisation, qui gagne d’autres communes de la (grande) périphérie bruxelloise, le mouvement flamand impose vers cette époque l’idée d’une frontière linguistique. Une frontière au cœur de l’État, séparant clairement et, du moins le proclame-t-on, définitivement, les communes flamandes des communes bilingues. Une séparation qui avait de quoi faire peur, surtout aux Bruxellois : l’unité du pays — et donc le rôle prééminent de Bruxelles, sa capitale — leur semblait menacée par cette frontière intérieure qui, d’évidence, allait en outre mettre un frein à l’extension du régime bilingue.

Bruxelles, par soustraction

C’est avec la frontière linguistique, figée par les lois de 1962-1963 sur l’emploi des langues en matière administrative, qu’apparaît donc le « fait bruxellois », pour reprendre l’expression étonnamment pudique du sociologue Maurice-Pierre Herremans, un des fondateurs du Crisp [2]. Le « fichu noyau » de Picha embarrassera rudement les décideurs politiques pendant les golden sixties. Pour les plus radicaux des représentants du mouvement flamand, il y a deux communautés linguistiques en Belgique et elles doivent cogérer Bruxelles, point. Le mouvement wallon, longtemps divisé ou indécis (pour Jules Destrée, on le sait, le Bruxellois était un « métis » convaincu que « puisque la mixture belge s’est bien faite à Bruxelles, pourquoi n’en serait-il pas de même dans tout le pays ? ») s’est finalement rangé à l’idée d’une solidarité linguistique avec les Bruxellois francophones, tout en précisant comme François Perin que « les Wallons ne lutteront pas pour les Bruxellois ignorants et incompréhensifs qui s’accrochent à l’unité belge ».

Bref, les Bruxellois — en tout cas les Bruxellois francophones, majoritaires à ce moment dans la population de la capitale — voient vaciller leur place dans le système institutionnel belge et s’en inquiètent. Ils développent l’embryon d’une identité politique dont une des premières manifestations est la création en 1964 d’un parti explicitement bruxellois, le FDF ou Front démocratique des Bruxellois francophones. Un tract « stencilé » de l’époque qui, après un assez long exorde expliquant pourquoi le Bruxellois n’était, en fin de compte, nullement concerné par l’opposition entre Flamands et Wallons qui déchirait le pays, concluait — en bruxellois, mais le vrai bruxellois, pas celui des fables de Coco Lulu ou des dialogues de Virgile [3] :

« Vlamingen en Woelen,
Zijt mô gerust ;
Wij kennen alle toelen,
Laat ons mè rust [4] »

Le conclave de Val-Duchesse, en juillet 1963, règle le sort linguistique de Bruxelles : parmi les quatre « régions linguistiques » (qui n’ont, dans le cadre de l’État toujours unitaire, qu’un caractère administratif), celle de Bruxelles, limitée aux 19 communes actuelles, est bilingue et un arrondissement ad hoc est créé regroupant six communes de sa périphérie, où des « facilités » linguistiques sont accordées aux francophones.

C’est peu dire que les hommes politiques bruxellois n’apprécient guère. Seuls 11 des 33 députés bruxellois voteront la confiance au gouvernement social-chrétien/socialiste Eyskens-Merlot qui se met en place en juin 1968. C’est l’époque où le FDF, en progrès constant, dénonce — avec d’autres — le « carcan » dans lequel d’aucuns (les partis flamands, en l’occurrence) veulent enfermer Bruxelles.

La révision constitutionnelle de 1970-1971 jette ensuite les bases d’une division du pays en deux communautés (c’est l’autonomie culturelle, que demandent les Flamands) et en régions (une revendication qui doit permettre à la Wallonie de prendre en mains les leviers de son avenir économique). S’il n’y a aucun problème, côté flamand, à faire coïncider région et communauté — la Flandre formant un tout indissociable — il n’en va pas de même au Sud du pays. Les Bruxellois n’ont en commun, avec les Wallons, qu’un combat linguistique. Bruxelles va donc devenir une région… par soustraction. Encore lui donne-t-on la clef de son autonomie (la Constitution révisée) sans lui en fournir le code : les lois d’application qui ne seront votées qu’en 1989, près de vingt ans plus tard. Entre ces deux dates, Bruxelles se retrouve au frigo.

La raison en est simple : la marche du pays vers le fédéralisme est enclenchée, et Bruxelles n’y a pas (encore) sa place. Flamands et francophones ne sont pas parvenus, pendant ces près de vingt années, à trouver le plus petit dénominateur commun entre les aspirations des uns (sortir du « carcan », voire dynamiter la frontière linguistique et — qui sait ? — restaurer l’unité du pays) et celles des autres (empêcher l’extension de la francisation, dont le véhicule est le bilinguisme).

C’est en janvier 1989 que sera enfin votée la loi qui fait sortir Bruxelles du frigo, créant un parlement et un gouvernement bruxellois aux pouvoirs semblables, pour l’essentiel, à ceux de leurs homologues flamand et wallon. Le prix à payer, c’est la limitation de cette région (au sens politique du terme, cette fois) aux 19 communes — la région correspond donc à la « région linguistique » de 1963 — et la parité linguistique au niveau de l’exécutif (gouvernement).

Les paradoxes bruxellois

Double paradoxe : Bruxelles devient, comme on dit, « région à part entière » alors même que le parti qui a fait de ce projet son cheval de bataille, le FDF, entame son déclin (en 1978, à Bruxelles, il recueille 35,4% des suffrages ; en 1987, il n’attire plus que 10 % environ des électeurs). Et Bruxelles sort du frigo alors même que bien des choses ont changé depuis 1963 et la création de la région bilingue. Il y a de moins en moins d’habitants à Bruxelles (le déclin démographique, entamé en 1967, ne s’arrêtera qu’en 1995) et, de surcroît, de moins en moins de Flamands ; il y a de plus en plus de non-Belges (en 1963, ils sont 10,4% ; en 1988, la part des étrangers dans la population bruxelloise dépasse les 27%) et donc aussi de moins en moins de francophones, même si le français reste, à Bruxelles, la langue de communication la plus répandue.

C’est pendant ces mêmes années que l’économie bruxelloise subit d’importantes mutations : elle se désindustrialise à un rythme accéléré, sa contribution au PIB national diminue d’année en année, son taux de chômage (encore inférieur, en 1975, à celui des deux autres régions) explose pour rejoindre, en 1988, celui de la Wallonie. La part des navetteurs dans l’emploi bruxellois passe de 33% en 1961 à 46% en 1977. Les années soixante sont encore celles de bouleversements urbanistiques de grande ampleur : construction du métro, installation de l’Otan à Evere, de la Commission européenne au Berlaymont, début de la saga du quartier Nord et des tours du WTC.

Il y a donc fort à parier que ceux qui, selon leur camp, critiquaient ou défendaient Bruxelles dans les années soixante ne reconnaîtraient plus aujourd’hui l’objet de leur aversion ou de leur attachement. D’autant que les tendances esquissées plus haut n’ont cessé de se confirmer dans les années nonante, à l’exception notable du déclin démographique, enrayé depuis une dizaine d’années. Dès 1994, le revenu moyen du Bruxellois, jusque alors supérieur à celui des habitants du royaume, lui est devenu inférieur.

L’identité en creux, par soustraction, qu’ont procurée — peut-être contre son gré — à Bruxelles le conflit linguistique belge et les évolutions institutionnelles subséquentes serait donc, pour l’essentiel, une donnée historique. Reste à voir ce qui la remplace…

Mots Clés : Bruxelles

[1] Cet article s’appuie pour une large part sur l’ouvrage Bruxelles en capitales. De l’expo à l’euro que l’auteur a publié en 2000 aux éditions De Boeck, dans la collection Politique & Histoire.

[2] M-P. Herremans, « Le fait bruxellois », in Le Courrier Hebdomadaire, Bruxelles, Crisp, n°224 du 24 décembre 1963.

[3] Les fables de Coco Lulu et les dialogues de Virgile sont des textes écrits en « bruxellois », mais en l’occurrence dans un français mâtiné de mots de dialecte (bruxellois) flamand. On peut difficilement considérer que ce sont des textes en « bruxellois », mais ils se présentent comme tels. Coco Lulu a « bruxellisé » les fables de La Fontaine, et Virgile publiait dans feu l’hebdomadaire « Pourquoi Pas ? ».

[4] Flamands et Wallons / Rassurez-vous / Nous connaissons toutes les langues / Fichez-nous la paix