Café Carabosse

Mu-tinne-rie

Irène KAUFER
Née en Pologne, psychologue de formation (mais non pratiquante), l’une des chevilles ouvrières de l’hebdomadaire POUR dans les années 70 puis reconvertie dans le commerce culturel et surtout le (...)

« Aujourd’hui, nous allons discuter d’une adaptation de la langue française : désormais, je propose qu’on écrive le mot « mutinnerie » avec deux n.
— Euh, oui, mais encore… ?
— En hommage à Tinne Van der Straeten, la députée Groen ! qui a eu le courage de s’abstenir, toute seule, en commission de l’Intérieur, contre l’ensemble de son groupe linguistique [1]. Antigone chez BHV, en quelque sorte. Et je vous ferai remarquer que comme par hasard, c’est une femme.
— C’était une décision de parti, un homme aurait fait de même… Ne me dis pas que tu vas nous faire une analyse de genre de la scission de BHV !
— Non, je constate ! Et pour rappel, c’est aussi une femme, et aussi une écologiste d’ailleurs, qui a osé, la seule de tous les parlements et de tous les partis démocratiques, voter contre la Constitution européenne. C’était Céline Delforge, au parlement bruxellois. Les femmes sont peut-être moins obsédées par l’honneur moins attirées par le rôle de lions rugissants ou de coqs dressés sur leurs ergots…
— Tu penses en quelque sorte que le salut viendra des femmes ? Elles sont pourtant là, désormais, en politique, et ça ne semble pas changer grand-chose… On ne peut pas dire que Joëlle Milquet passe inaperçue…
— Ah oui, tu trouves qu’elles sont là… ? Moi, j’ai l’impression que, dès que les choses sérieuses commencent, elles s’évaporent, ou plutôt qu’on les fait disparaître comme par enchantement ! Regardez toute l’inventivité belge : formateur, informateur, démineur, explorateur, négociateurs… Vous avez vu une femme, vous ? Et parmi les experts, les doctes politologues qui se relaient au chevet de la Belgique agonisante, vous avez entendu beaucoup de femmes ? Plus fort encore : lorsqu’à bout de munitions, on s’adresse aux « sages », qui voit-on ? Les membres de la Cour constitutionnelle ? Rien que des hommes. Les ministres d’État consultés par le Roi en août ? Rien que des hommes [2]. Eh bien, je ne sais pas si les femmes feraient mieux, mais à la longue, ça me gonfle.
— Là où il n’y a pas de quotas obligatoires, c’est vrai, il n’y a pas de femmes. Au fait, vous connaissez Cheik Anta Diop ? Non, ça ne m’étonne pas, je ne le connaissais pas non plus la semaine dernière. C’est un anthropologue sénégalais qui a suggéré un sénat exclusivement composé de femmes : « Trêve de paternalisme ! Nous avons beau vouloir cerner vos problèmes, nous ne pouvons nous empêcher de faire du paternalisme... Vous allez maintenant vous asseoir dans une assemblée qui aura les mêmes prérogatives que celles des hommes, et chaque fois que nous vous enverrons des lois, vous les amenderez en fonction de votre existence quotidienne - et votre assemblée pourra aussi légiférer : ces deux chambres auront l’initiative des lois ! » [3] Bon, d’accord, ce n’est peut-être la meilleure solution pour encourager la mixité, mais voilà une autre version, très concrète, de la parité !

[1] Précision pour la postérité : il s’agit du vote du 7 novembre où les députés flamands ont voté, à l’unanimité moins une abstention, la scission de BHV, contre l’ensemble des députés francophones qui ont quitté la salle.

[2] Il y a pourtant aussi des femmes parmi les ministres d’État : Miet Smet (CD&V), Magda Alvoet (Groen !), Annemie Neyts (VLD), Antoinette Spaak (FDF). Ces deux dernières se sont d’ailleurs moqué, ensemble, de cette uniformité mâle, lors d’une émission du Zevenede Dag à la VRT. Voir aussi Antoinette Spaak, « Ce que j’aurais voulu dire au Roi Albert II », Le Soir du 29/8/2007.

[3] Cheikh Anta Diop, Nomade - revue culturelle, cité par le philosophe Vincent Cespedes sur son blog.