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LE THÈME

Apprendre tout au long de la vie ?

En 2000, dans de la cadre de la déclaration de Lisbonne sur l’économie de la connaissance, l’Union européenne engage les États membres à réformer leurs systèmes éducatifs et de formation dans une perspective d’éducation et de formation tout au long de la vie.

C’est sous cette prophétie européenne que l’éducation et la formation des adultes sont proposées comme éléments de réforme de notre système social. Le pacte de solidarité entre les générations, les accords interprofessionnels ou encore le livre vert de la Commission européenne sur la modernisation de notre droit du travail et la flexicurité l’envisagent à la fois comme vecteur de compétitivité de nos entreprises et comme facteur de la sécurisation sociale d’un marché du travail de plus en plus flexible. Les débats autour de la formation du gouvernement fédéral en appèlent également à un renforcement des efforts d’apprentissage tout au long de la vie [1]. Le message est clair : « Travailleurs, travailleuses, vous avez le droit et le devoir de vous former, et cela tout au long de votre carrière… il en va de notre avenir économique et de votre capacité d’insertion et de promotion sur le marché de l’emploi. »

Véritables pièces rapportées de la question sociale du travail, les défis de l’apprentissage, de la qualification et des compétences se télescopent : le droit à l’égalité et à l’émancipation sociale, l’investissement dans le capital humain, l’activation du marché du travail ou encore, le recours à l’immigration choisie, qui trouverait justement sa justification dans d’hypothétiques pénuries de qualification. Au travers de ces enjeux, les politiques d’éducation et de formation des adultes sont revendiquées par les forces sociales de gauche comme de droite. Elles sont de ce fait une source importante de compromis et font très peu l’objet de controverse.

Et pourtant, il n’est pas vraiment acquis que la formation tout au long de la vie devienne à terme un élément structurant d’un nouveau compromis social. Les moyens qui y sont consacrés tant par les pouvoirs publics que par les secteurs économiques sont dérisoires par rapport aux ambitions, ne fut-ce qu’en comparaison au fameux modèle danois, tant loué à gauche comme à droite. La formation tout au long de la vie reste, pour l’heure, une véritable mystification, qui participe à la justification du chômage massif, de la précarité et de l’individualisation croissante des relations de travail et maintenant l’inévitable recours à la main-d’œuvre étrangère. Finalement, tout cela nous arrive parce que nous ne faisons pas assez d’efforts de formation …

Peut-on penser, a contrario, que la formation tout au long de la vie s’impose à tous de par les mutations économiques ? En tant que tel, cet impératif éducatif ne serait ni de gauche, ni de droite ! L’enjeu résiderait alors, pour la gauche, comme pour la droite, dans la manière dont on va garantir la formation, la mettre en oeuvre, la financer et qui va faire qu’elle s’inscrit plutôt dans un projet de société de gauche ou de droite ? Est-elle un vecteur d’émancipation sociale, de progrès individuel et collectif ou un outil supplémentaire d’exploitation, d’oppression, de création d’inégalité, d’élitisme ?

Le chemin proposé pour baliser ce large débat parcourt les trois grands projets qui ont successivement mobilisé les acteurs de l’éducation et de la formation.

La première étape nous rapporte aux fondamentaux du mouvement ouvrier. Jean-Pierre Nossent introduit le sujet en remettant au goût du jour l’éducation permanente, avec comme brutale interpellation : le peuple serait-il devenu impopulaire et l’éducation populaire ringarde ? Pierre Georis retrace le projet d’université ouverte, qui naît dans les années 1970 d’une volonté de démocratie culturelle et qui a traversé, bon gré mal gré, la crise de l’emploi des années 1980 et 1990.

La deuxième étape nous plonge dans la violence du marché de l’emploi et aborde la façon dont les acteurs de l’éducation permanente ont pu apporter au cours de ces vingt dernières années une réponse collective aux inégalités et aux exclusions sociales. Gabriel Maissin, Ana Teixeira et Dan Wendorf exposent comment à Bruxelles et en Wallonie, les initiatives locales d’insertion socioprofessionnelle oeuvrent au plus urgent, l’insertion professionnelle, tout en poursuivant leur projet éducatif et en surfant avec les nouvelles politiques d’activation des chômeurs de l’État social actif.

Anne-Catherine Devolder et Anne-Laure Buisson apportent une belle illustration de la formation professionnelle comme levier de prise de pouvoir des femmes sur leur avenir professionnel.

La troisième étape de notre cheminement réflexif nous amène à ce projet, porté par la gauche européenne, de la formation tout au long de la vie. Marc Thommes balise les principaux éléments de la modernisation du système éducatif et de formation, qu’il interroge dans la perspective de la flexicurité et de la régulation publique du marché de l’emploi. Marcelle Stroobants instruit la critique de cette réforme basée sur l’évaluation des compétences en mettant en exergue les risques de déconstruction des rapports collectifs au travail. Enfin Felipe Van Keirsbilck soulève les paradoxes de la formation professionnelle pour le monde du travail.

Ce dossier, qui n’épuise loin sans faut le sujet, conclut par une confrontation des points de vue, entre Mateo Alaluf, Anne-Françoise Theunissen et Olivier Jusniaux, issus respectivement du monde académique, du mouvement syndical et du champ politique.

Un dossier coordonné par Mateo Alaluf, Eric Buyssens, Olivier Jusniaux, Gabriel Maissin et Anne-Françoise Theunissen.

[1] Voir la note de l’ex-formateur Yves Leterme « La force des gens. Ensemble, transformons les défis en opportunité ».