HOMMAGE

André Gorz, le passeur

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique
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  • Une filiation qui remonte dans les combats antifascistes menés par Silvio TRENTIN

    Il n’est bien sûr pas possible de tirer une conclusion univoque de la vie de Silvio Trentin. En effet, cet intellectuel s’identifia pleinement et vécut intensément les époques qu’il traversa avec sa puissance d’écriture et son besoin d’action. Formé à l’université de Pise par des maîtres qui croyaient alors au libéralisme politique, il refusa d’en récuser les principes, au lendemain de la première guerre mondiale, alors que la crise sociale, en Italie, menaçait d’emporter des élites libérales trop étroites et sans véritable relais au sein du peuple.
    Surtout, il ne fit jamais passer le primat de la liberté sous le boisseau de la préservation des privilèges et de la peur du communisme.
    Proche, dans ses écrits des années 1920, de la thématique du philosophe et historien Benedetto Croce, Silvio Trentin, après avoir tenté contre « vents et marées » de résister, en Italie même, à la consolidation du pouvoir de Mussolini, s’exila en France pour ne pas avoir à renoncer à ses convictions et à son amour de la liberté.
    Dans les tumultes du siècle, cette passion de la liberté, rend la figure de Trentin très présente comme une défense de la valeur inégalable de la personne humaine. Ainsi dans son ouvrage Antidémocratie Silvio Trentin cite Socrate qui s’était écrié : « Que sert-il à un homme de conquérir le monde entier s’il se perd lui-même ? »

    Silvio Trentin arriva, en février 1926, dans une France formellement victorieuse, mais, en réalité, très affaiblie par la saignée que lui avait infligée la Grande Guerre.
    Après son arrivée en France, très tôt, dès 1927, les dénonciations implacables qu’il fit du fascisme, en Gascogne puis dans le Languedoc, avec l’appui des fuorusciti trouvèrent un écho dans les consciences de nombre de républicains, mais ne parvinrent pas à endiguer l’irrépressible besoin d’ordre et la quête d’un retour illusoire à une époque révolue. En effet, la volonté et l’énergie d’un homme, même étroitement liées à l’action inlassable des fuorusciti, ne purent, dans un premier temps, arrêter le déferlement du processus de fascisation en Europe qui avait la force d’une lame de fonds.
    L’historien, qui prend connaissance des efforts manifestés par Silvio Trentin et ses camarades fuorusciti, pour inverser le courant de l’histoire, se trouve confronté à un univers proche de la tragédie grecque où un destin implacable semble se jouer des sacrifices consentis par les êtres humains.

    Lors de la rupture économique des années 1929-1931, alors que le monde capitaliste semblait frappé dans ses capacités de développement, Silvio Trentin s’engagea successivement et fougueusement dans les deux utopies créatrices qui continuent encore d’éclairer, par intermittence, l’horizon de notre nouveau XXIe siècle : l’Europe unie et le socialisme.

    Le choix en faveur des Etats-Unis d’Europe, partagé par nombre de ses amis comme l’ancien président du Conseil, Francesco Saverio Nitti, et le comte Carlo Sforza, trouva sa source, dans le refus viscéral d’une nouvelle guerre civile européenne. L’apport propre de Silvio Trentin fut de percevoir et de souligner, dès 1930, dans son essai Antidémocratie que l’Europe ne pourrait pas se forger, par la volonté d’un seul de ses Etats sur le modèle d’un empire. Grâce à cette prise de conscience de la nocivité des politiques de force impériales, Silvio Trentin échappa aux illusoires prestiges où tant de sincères européistes des années trente perdirent leurs âmes après l’effondrement de la France en mai et juin 1940. Le penseur exilé eut aussi conscience de la force et de la portée du mouvement mondial des interpénétrations économiques, sociales et culturelles que nous nommons désormais « globalisation » ou « mondialisation ».

    En janvier 1933, l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler, allait encore plus profondément changer les conditions de son action.
    Le fascisme, mouvement politique d’abord localisé en Italie, était désormais renforcé et radicalisé par la victoire du nazisme. Ces mouvements politiques ayant réussi à accéder au pouvoir, devinrent des dangers majeurs pour la société européenne alors même que la peur du bolchevisme avait pour conséquence d’affaiblir les réflexes de défense démocratique et patriotiques d’une partie des bourgeoisies européennes.
    C’est contre cette cécité, qui fut incarnée pendant la guerre d’Espagne par la politique d’« appeasement » menée par Neville Chamberlain, que tenta de réagir Silvio Trentin. Son indignation et sa colère exprimées, avec vigueur et conviction, du haut des tribunes des meetings toulousains, ses articles, ses actions, probablement ses illusions aussi, portent la marque d’une époque impitoyable où tenir bon et ne pas se laisser emporter par le désespoir devenait une gageure.

    Juriste de formation, conscient des impératifs de l’organisation, Silvio Trentin fut cependant bouleversé par l’expérience qu’il eut de l’enthousiasme et de la flamme initiale du mouvement libertaire en Catalogne.
    Plus tard, ayant pu, en raison de sa proximité avec le drame espagnol, analyser les forces et les faiblesses de la révolution catalane, Silvio Trentin orienta fortement ses lectures et sa pensée vers un autre penseur « hérétique », Pierre Joseph Proudhon, dont la vie et les réflexions intellectuelles présentaient des analogies avec la sienne. C’est ainsi que Silvio Trentin apparaît comme un continuateur de Pierre-Joseph Proudhon, s’efforçant d’aboutir à une synthèse entre les apports de l’œuvre de Karl Marx et la philosophie de la liberté du penseur bisontin, en intégrant les leçons récentes tirées des expériences de démocratie directe et d’autogestion menées lors des premiers mois de la Révolution en Catalogne.
    Mais, l’aptitude, qui portait Trentin vers cette part d’imagination politique créatrice, que l’on nomme « utopie », ne fut jamais obscurcie par la sous-estimation de la question première et essentielle de la liberté. Si Silvio Trentin refusa de verser dans un anticommunisme, alors aussi facile que répandu, il le dut à sa capacité d’évaluer les rapports de force, qui lui faisaient comprendre que l’Espagne républicaine ne pouvait pas l’emporter toute seule et que la libération de l’Italie du fascisme dépendait de la victoire de la « grande alliance ».
    Pourtant, Silvio Trentin ne fut jamais l’otage des communistes et pensa leur disputer l’hégémonie au sein même de la classe ouvrière, d’une part sur le plan idéologique avec son projet fédéraliste d’inspiration néo-proudhonien qu’il aurait voulu voir appliquer après la paix et, d’autre part en étant à l’origine, dès la période de la Résistance, d’un mouvement indépendant, novateur et original tel que Libérer et Fédérer dans le Midi Toulousain.

    Trentin s’efforça de concilier grâce au fédéralisme interne, les aspirations nécessairement pluralistes des individus, des collectivités et des entreprises avec sa croyance dans la nécessaire mise en place d’une socialisation des moyens de production. Le juriste libéral s’était transformé, au feu d’un long combat, en un révolutionnaire socialiste et fédéraliste, conscient de l’indispensable alliance avec le Parti communiste italien, mais soucieux de préserver la liberté individuelle des risques inhérents aux emballements des pouvoirs concentrés dans l’Etat.
    Aussi, son fédéralisme se présente-t-il comme une stratégie visant à empêcher la confiscation ou la bureaucratisation de la Révolution. C’est un « socialisme des conseils » prolongé par un programme de décentralisation des organes du gouvernement, des collectivités locales et de l’administration afin d’éviter les risques inhérents à la concentration excessive des pouvoirs au sein de l’Etat.

    Comment faut-il interpréter cette pensée avec la fausse facilité et l’apparente objectivité que nous donne le recul du temps ?
    Très marqué par le Front populaire, Silvio Trentin a été dépeint par le militant et l’historien de Giustizia e Libertà, Aldo Garosci, comme étant :
    « Un esprit inquiet et tourmenté, qui, vivant intensément l’œuvre du Front populaire, fut attiré par le mirage de la Révolution Russe. […] Démocrate cohérent, mais las du manque, au sein des démocraties, d’un vrai égalitarisme social, il fut vraiment l’un des représentants authentiques de ce courant du Front populaire, qui fut vivant en France entre 1934 et 1939… »

    Pour Pierre Bertaux, le résistant des premiers jours et le préfet de le libération :
    « (Silvio Trentin) n’appartenait à personne, tout ce qui était organisation, même « de gauche » finissait par le révolter. Il n’en acceptait pas les exigences, ni la nécessaire médiocrité, ni l’inhérente tyrannie. […] C’était un attardé, peut-être un homme d’un autre siècle, certes en ce qu’il n’admettait pas qu’une cause si bonne et noble qu’elle put être dans son principe, se servit de mensonge, de ruse, de la tyrannie et de la compromission tactique. Il pensait que la fin ne justifie pas tous les moyens, que ceux-ci finalement importent autant que le but proposé ».

    C’est pourtant le même homme qui, à l’âge de 58 ans, revenu en Vénétie, fit au professeur Enrico Opocher :
    « Une impression, à vrai dire, déconcertante. A nous, il nous semblait, « (je dis « nous » pour ceux du Parti d’action, déjà adhérents à Giustizia e Libertà ou au mouvement libéral socialiste) », qu’il fut dans une position infiniment plus avancée par rapport à celle dans laquelle nous étions en Italie. A nous, Trentin est apparu, tout de suite comme un révolutionnaire extrêmement cohérent qui avait déjà dépassé ce moment de la pensée démocratique bourgeoise de gauche qui était la notre à ce moment. […] Trentin était en rapport avec tous les grands mouvements culturels et politiques européens et par conséquent il se trouvait par rapport à nous dans la même situation qu’un homme de culture d’une grande métropole qui se rend en province … ».
    Le sens de son évolution politique du centre gauche vers la gauche radicale et fédéraliste, soulignée par Enrico Oppocher, n’est pas si commun et se situe presque à l’opposé des trajectoires usuelles des hommes politiques.

    Homme du XIXe siècle à la manière d’un Pierre-Joseph Proudhon ou d’un Giuseppe Mazzini pour certains, politiquement et culturellement avant-gardiste pour d’autres, Silvio Trentin fut, avant tout, par fidélité à ses principes et à ses amis, un homme aux multiples engagements assumés mais toujours mû par la révolte fondatrice de toute une vie contre la tyrannie.
    Il fut, en politique, un créateur et un porteur d’utopie, au sens de ces êtres porteurs d’idéaux qui s’efforcent d’ouvrir des perspectives nouvelles dans le mur d’airain de l’histoire des hommes. Mais, sa recherche constante de l’absolu risquait de lui faire refuser la part de compromis indissociable à toute action politique.

    Silvio Trentin a laissé une trace profonde pour toute une génération d’intellectuels et de militants d’avant-guerre dans le Sud-Ouest gascon et languedocien. Comme l’a rappelé l’historien Jean Estèbe :
    « Le sourire un peu mystérieux de Silvio Trentin a fasciné une génération de toulousains. Si le visage de ce libraire hors du commun, avec ses traits fins, son expression calme et énigmatique, rappelle les figures de Léonard de Vinci, sa vie, par beaucoup de traits, ressemble plutôt à celle de hautes figures du XIXe siècle français (et italien), Proudhon, Hugo [...], combinaison propre à séduire les lettrés dans les années 30 et 40 ».

    Avant même ses idées, qui n’étaient pas toujours comprises par tous, c’est le style et l’image de cet homme de la Vénétie, « méditatif jusqu’à la préoccupation, un peu ascétique », qui savait pourtant se montrer si fraternel et si chaleureux envers les humbles qui restent dans les mémoires.
    Son courage, sa ténacité, sa capacité de représenter le visage de cette autre Italie du Risorgimento, restée fidèle à la défense des libertés et à la tradition Garibaldienne d’un soutien actif aux peuples opprimés, lui permirent d’être la figure de proue et l’incarnation du combat des fuorusciti.
    Si le destin de Silvio Trentin nous interroge, c’est aussi parce qu’il nous offre désormais la singulière étrangeté d’un engagements militant mené tout au long d’une vie. Déjà, le libéral politique, Benjamin Constant notait au début du XIXe siècle, dans son texte fameux intitulé De la Liberté des Anciens comparée à celle des modernes que :
    « Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbée dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique ».
    Or, de nos jours, un engagement aussi absolu paraît correspondre à un modèle désormais bien lointain, si ce n’est révolu. A notre époque où l’individualisme et le rejet du politique ont amenuisé sa place dans la cité, Silvio Trentin nous offre le miroir d’une vie consacrée à la justice et à la liberté. Le rappel de l’engagement de Silvio Trentin et de ses compagnons fuorusciti, qui sacrifièrent leur confort, leur sécurité et souvent même leur vie au nom de leurs idéaux, est particulièrement important dans notre époque de « déconstruction » puisqu’il peut nous faire réfléchir sur les conditions propices à la renaissance d’une forte culture civique permettant aux citoyens de faire vivre et de défendre la justice, la liberté et la fraternité.

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    Posté par ARRIGHI Paul - Toulouse, le 12 septembre 2009

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