LE POINT

Sauvons la solidarité

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Le psychodrame de l’avenir de la Belgique, commencé avec le docu-fiction du 13 décembre 2006 à la RTBF et qui se poursuit par la crise politique actuelle, a désormais percolé dans toutes les consciences, dans le pays et au-delà. Mais attention à l’erreur de perspective : ce n’est pas un sursaut de patriotisme.

Ce n’est ni le 21 juillet ni le 11 novembre. Et pourtant, on n’a jamais vu autant de drapeaux belges accrochés aux fenêtres. Ainsi, chacun se persuade que cette Belgique, qui faisait partie des vieux meubles et tenait bon malgré tous les rafistolages, pourrait bien disparaître. Et nous voilà plongés dans des torrents d’angoisse identitaire.

Nuançons. L’exhibition des drapeaux sur les façades, ce n’est pas partout. Pas en Flandre, bien sûr, puisque ce sont ses velléités émancipatrices qui sont à la base de cette réaction patriotique. Mais beaucoup moins en Wallonie. Et pas avec la même intensité dans tous les quartiers bruxellois. Il semble que le « réflexe belgicain » soit particulièrement développé auprès des classes moyennes francophones de la capitale, dont on pourra toujours prétendre qu’elles n’ont jamais fait leur deuil de la Belgique unitaire de culture française. Mais ne nous y trompons pas : dans le contexte actuel, la référence au drapeau belge n’est qu’une métaphore approximative du réel danger qui menace. La réforme de l’État dont rêve la majorité du monde politique flamand ne se contente pas de remettre en cause les symboles de remettre en cause les symboles de l’unité ou les droits culturels des francophones de la périphérie. C’est bien, quoi qu’on en dise, la solidarité interpersonnelle qui est dans le collimateur et, au-delà, le modèle de l’État social, c’est-à-dire de la variante la moins brutale du capitalisme. C’est ce qu’exprime la pétition « Sauvons la solidarité », sans aucune concession à la nostalgie patriotique, dont l’initiative revient à un syndicaliste flamand de Bruxelles-Hal-Vilvorde, la promotion aux deux grands syndicats et dont le succès, particulièrement en Flandre, a débordé largement ses milieux d’origine.

C’est annoncé : la Flandre rêvée par la droite flamande diminuera encore les charges sur le travail, reverra à la baisse la fiscalité des entreprises, négociera ses propres conventions collectives, dérégulera le marché du travail par le recours non balisé à l’immigration économique. Bref, utilisera l’argent public pour améliorer encore la valorisation du capital investi sur son sol. La nouvelle vulgate postule que chaque Flamand, devenu actionnaire de sa prospère communauté, y trouvera intérêt. Quant à ceux du bas de l’échelle qui n’ont matériellement rien à attendre d’une Flandre plus souveraine, on leur destine la revendication identitaire du « Flamand maître chez soi »… en entretenant dans ce but une fixation obsessionnelle sur les « allochtones », qui ne seront évidemment jamais assez flamands.

Comment qualifier un tel projet ? Nationalisme d’un autre âge ? Repli sur soi ? Égoïsme de nouveau riche ? Mais surtout : comment a-t-il pu séduire un des personnels politiques réputés les plus européens du continent ? Car cette orientation ne s’oppose pas seulement à la Wallonie larguée. Elle contredit aussi l’Europe en tant qu’espace de convergence sociale.

La construction européenne n’a-t-elle pas pour ambition de réduire la concurrence entre les États au profit de politiques plus et mieux concertées ?

Ceux qui d énoncent la Flandre au nom de l’Europe en marche…ont tout faux. L’Europe de la convergence sociale ne s’est jamais imposée comme la contrepartie indispensable à la construction du marché unique. La libéralisation des services publics, les effets de la mondialisation qui plonge l’Europe dans la jungle de la concurrence internationale ont débouché sur un autre modèle d’Europe : celle de la mise en concurrence de ses propres territoires. Pour promouvoir cette Europe-là, une alliance inédite s’est nouée entre des régions riches à haute productivité et des régions pauvres à bas salaires et faible protection sociale, souvent issues de l’ancien bloc communiste. Celles-ci entendent bien profiter de l’avantage concurrentiel que leur procure leur faible coût du travail pour attirer les investissements et accélérer leur modernisation. Pris en tenaille, les régions de vieille industrie n’auront plus le choix : elles devront s’aligner en organisant leur propre régression sociale. À terme, un nouvel équilibre social s’établira en Europe, mais à un niveau inférieur. La compétitivité européenne se reconstruira sur base d’une ponction réalisée sur ses propres travailleurs et allocataires sociaux.

Les patrons flamands qui peuplent le club de la Warande et sponsorisent les partis politiques dominants ne sont pas des boutiquiers archaïques. Ce sont des entrepreneurs modernes et plus européens que la plupart de leurs critiques. Ils constituent aujourd’hui la pointe avancée d’une Europe ultralibérale qui tournera la page du modèle rhénan de concertation sociale. Il ne faut pas les combattre au nom de la Belgique éternelle. Mais au nom d’une autre Europe conçue comme un espace de solidarité ouvert sur le monde.

(9 octobre 2007)