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FOCUS

L’art de l’équilibriste en tension

Edgar SZOC

Éviter le double écueil consistant à servir la soupe ou à cracher dedans, voilà l’objectif d’un regard extérieur mais amical sur 50 numéros [1] de POLITIQUE. Pour qui souhaite aborder ces plus de 3 000 pages sans tomber dans une recension fastidieuse ou un best of hasardeux, mais en cherchant à comprendre leur spécificité dans le paysage intellectuel et éditorial belge francophone, plusieurs angles d’attaque s’offrent, qui ramènent, chacun, leur part d’éclairage. On verra d’ailleurs — mais qui s’en étonnera ? — que les faisceaux ainsi recueillis sont... convergents et pointent vers une question centrale, qui est celle des modalités et des conditions d’existence d’un débat réussi.

Objet hybride

De tous ces angles, le plus facile, et sans doute pas le moins révélateur, c’est d’étudier la revue en tant qu’objet physique, dans ses mues successives. L’approche est d’autant plus légitime que, dès le début, la revue se présente comme particulièrement soucieuse de son apparence, du rythme de sa mise en page, et de l’alternance visuelle de ses rubriques, de ses illustrations omniprésentes – presque un dessin par page, avec dès le n° 2 (juin 1997) l’arrivée de ceux de Willy Wolsztajn en deuxième de couverture. Des dessins qui illustrent ou, à l’occasion, font contrepoint, voire sapent le propos principal : on se souvient des personnages à faux-nez qui parsèment le dossier consacré, une fois n’est pas coutume, aux libéraux et au « profil déroutant » du libéralisme social porté à l’époque par Louis Michel (n°11 – mai 1999). C’est d’ailleurs dans les huit pages d’interview de ce dernier qu’ils sont le plus nombreux, précisant, plus que le titre ou le chapeau — « “C’est une vraie refondation...” Jamais sans doute le président du PRL n’a à ce point contredit l’image courante du libéralisme... Troublant... » — le crédit que la rédaction accordait aux propos du futur ex commissaire en congé. Toujours dans le visuel, la rubrique photo en fin de revue est une des rares qui ait traversé l’intégralité des numéros (avec le Dictionnaire du prêt à penser de Mateo Alaluf). Elle atteste également de cette volonté de sortir du carcan strict, et souvent fastidieux, de la revue intellectuelle ou militante, et de faire sauter quelques frontières éditoriales. « Feu sur les articles kilométriques et sur le jargon. À bas les maquettes trop austères qui transforment la lecture en acte militant », clame ainsi Henri Goldman dans un numéro de relance (n°12, août 1999) scellant l’alliance — qui allait durer deux ans — avec les Éditions Vie ouvrière, et la fin du partenariat avec Luc Pire.

Bref, dès le début, la revue se présente extérieurement comme un objet hybride : une revue intellectuelle qui prendrait les apparences d’un magazine grand public — en plus au commencement, y avait même Kroll et Marc Moulin, comme dans Télémoustique. Cet aspect métissé se traduit également dans le format choisi. Avec cet A4 amputé d’un centimètre (deux centimètres jusqu’au n°11 [2]), POLITIQUE est en effet plus proche du Vif — mais sans y être tout à fait — que de la Revue nouvelle ou des Cahiers marxistes. Une proximité dans l’apparence, que renforce encore le passage au papier glacé depuis le n°21 (novembre 2001). Par parenthèse, sur le plan organisationnel, cette proximité voulue avec la presse professionnelle se traduit par un rapport décomplexé à la pige. Ainsi, dès l’encart placé dans le numéro zéro (février 1997) et intitulé Questions à nous-mêmes, Scénarios pour une revue à naître, on peut lire ceci : « À Politique, on a décidé de payer la copie. C’est le prix de l’exigence, de la diversité, de la disponibilité et – espérons-le – du talent ». Il semble toutefois que les contraintes financières et les difficultés à atteindre les 2 000 lecteurs initialement espérés aient rapidement eu raison de ce refus de la logique du don – Pierre Kroll a même remarqué que POLITIQUE est le seul lieu où il ait dû in fine payer (c’est-à-dire s’abonner) pour être publié [3]...

Revenons au visuel, et à l’éclairage que jette son évolution sur celle de la revue, quitte à tirer un peu sur la ficelle et à en surinvestir la signification. À ce jeu, le lecteur ne peut s’empêcher de relever l’évolution marquée dans le logo de POLITIQUE lui-même. À la typographie aux contours un peu flous, aux bords incertains, « imitation-machine » qui avait prévalu jusqu’au n°30, succède ainsi dès le numéro suivant, d’octobre 2003, un emblème beaucoup plus carré et massif, qui est encore le sien aujourd’hui. Comme si la fin des convergences, sonnée par la déroute d’Écolo aux élections fédérales de 2003, permettait à la revue de s’affirmer plus clairement, indépendamment des objectifs politiques – soudainement devenus incertains – de ses membres. Le divorce libérait en quelque sorte l’entremetteur de son rôle : la revue pouvait cesser d’être hantée par les effets politiques immédiats de ses articles et se réduire à n’être plus qu’un animateur démocratique (voir l’interview des codirecteurs dans ce numéro). Constituant un indéniable recul par rapport aux ambitions initiales des fondateurs, ce deuil de l’intervention au premier degré marque peut-être aussi l’entrée dans une maturité débarrassée de nostalgie. Il faudrait, pour s’en assurer, soumettre à nouveau aux membres du collectif éditorial, une déclaration d’Henri Goldman dans le numéro 20 (mars 2001), qui lançait les Assises pour l’Égalité : « Faire une revue, c’est un très honorable but en soi. Écrie, lire, discuter sont des activités plaisantes qui peuvent tout à fait se suffire à elle-même. Mais pas pour nous ». Quid désormais ?

De sujets politiques à ceux de société

Le deuxième angle retenu s’attachera uniquement aux thèmes des dossiers et à leur évolution : le ton est rapidement donné, dès le premier numéro : « La gauche comme ambition – Écolo et le PS à la croisée de quelques possibles ». La convergence des gauches sera la grande affaire des débuts de POLITIQUE. Au centre du projet, il y a en effet comme dans tout projet éditorial, tant soit peu durable, la rencontre d’un désir et de contraintes à peu près compatibles avec ce désir. Le désir, c’est celui de faire dialoguer les différentes composantes de la gauche (sans trop s’interroger sur les significations du terme, lui-même) et de prendre la mesure de leurs (dés)accords. Ce désir œcuménique repose sur un double constat : celui du sectarisme qui a pu gangrener l’extrême gauche dont sont originaires nombre des initiateurs du projet, en même temps que sur celui de la sclérose dogmatique de piliers repliés sur leur pré carré. Cette identité ouverte, plurielle, accueillante (mais aussi forcément en creux et dans la question, plus que l’affirmation [4]) ne pouvait se traduire, dans le champ politique, que par son homologue, à savoir les convergences, réincarnation du rassemblement des progressistes. La revue s’est d’ailleurs à ce point identifiée à son objectif politique, qu’elle a fini par le transformer en atout marketing : on se souvient par exemple des encarts d’abonnements invitant à « planter cinq fois par an un olivier dans [sa] bibliothèque ».

Quant aux contraintes compatibles avec ce désir œcuménique, elles tiennent aux réalités étriquées du marché éditorial francophone belge. Son exiguïté force en effet presque inévitablement toute publication généraliste à vocation indépendante des piliers ou des partis à courir plusieurs types de lièvres (lecteurs) à la fois. Ce qui est d’ailleurs plus simple quand ils sont rassemblés…

Au moment de regarder les évolutions, une tendance apparaît nettement dans le choix des thématiques. Au départ, très majoritairement centrées sur des analyses du monde politique, de ses enjeux, des anticipations et dissections des scrutins de 1999 et 2000 (majoritairement sous l’angle des convergences), elles se sont depuis lors émancipées de cette prise directe sur la vie des partis, pour aborder des sujets plus volontiers classés dans la rubrique « société ». En témoignent les dossiers consacrés à la laïcité, la RTBF, aux communautés juive et turque de Belgique, ou, très récemment, à l’immixtion du droit dans l’histoire, ou aux nuisances aériennes : trois ans sans élections (de 2000 à 2003), ça ouvre parfois des horizons… Dans ce – trop – rapide tour d’horizon, on ne peut évidemment pas éviter de mentionner les plusieurs dizaines de pages rendant compte des travaux des Assises pour l’égalité, qui ont précisément constitué l’antichambre des convergences à gauche (n°20, mars 2001, au n°29, mai 2003).

Dans la mesure où POLITIQUE ne s’attache pas tant à la recherche de la « ligne juste » ou à la promotion d’une quelconque orthodoxie, qu’à la défense du débat et à la confrontation en profondeur des points de vue de gauche, la question existentielle qui se pose à elle porte sur les procédures plutôt que sur la substance. Il s’agit en effet de trouver les dispositifs propres à mettre en scène un véritable débat — qui soit plus que l’alignement monotone des points de vue autorisés, et parvienne à faire du tout d’un dossier plus que la somme de contributions bigarrées à la fois antagonistes… et convergentes. Comment faire pour qu’il y ait rencontre, débat et, le cas échéant, convergences plutôt que lotissement ? Autrement dit, comment faire pour que POLITIQUE ne se transforme pas en ce qu’elle dénonce, et ne reproduise dans son fonctionnement même, une logique de Clé D’hondt [5] (réduite à la gauche) ?

La réponse à ces questions est de nature technique : elle tient dans la capacité à mettre en œuvre des formes de débats qui court-circuitent la langue de bois et empêchent aux débatteurs de se complaire dans des postures figées. Ainsi, une des formes les plus couramment adoptées consiste-t-elle à demander aux protagonistes de s’adresser une carte blanche avant de procéder à un face à face [6], ou encore de s’échanger une série de courriers/courriels, chacun ayant droit à un nombre donné de signes pour répondre à une position argumentée, tout en argumentant la sienne (on imagine, tout en le regrettant, que c’est le caractère astreignant de ce type d’exercices qui a provoqué sa raréfaction dans les derniers numéros). Autre technique utilisée, celle qu’on appellera « ABC », et qui consiste à diviser un texte initial en différentes parties, identifiées par des lettres, et à demander à des commentateurs/contradicteurs de répondre à chacune de ces parties : une méthode qui permet de compenser en clarté et pédagogie des enjeux ce qu’elle a de rigoriste. C’est, me semble-t-il, grâce à ces techniques et quelques autres que POLITIQUE a le plus innové dans le monde des revues, et c’est sans doute en travaillant à leur renouvellement qu’elle pourra continuer à apporter une contribution originale au débat public.

Liberté de ton

Reste, qu’en plus du choix de la méthode, celui des interlocuteurs est également capital. Il ne va cependant pas sans révéler une espèce de double bind consubstantiel aux objectifs même de la revue. Pour organiser la rencontre et le dépassement de clivages jugés obsolètes, ou en tout cas peu pertinents en regard des enjeux contemporains, ne se voit-elle en effet pas contrainte de faire appel à des contributeurs dûment étiquetés et à soupeser la participation de chacun d’entre eux ? Quant à eux — l’écologiste (tendance Convergences), le socialiste (climatique), le catho (sociologique, et d’ailleurs souvent sociologue), le trotskyste (souvent repenti) ou l’altermondialiste (un peu confiné à sa rubrique) —, leur parole n’est-elle pas rabattue sur le lieu d’où ils parlent (pour reprendre la question soupçonneuse de l’après Mai) ? Sur les sujets les plus sensibles, ils doivent en effet parvenir à sortir par le haut de cette injonction paradoxale qui exige d’eux indépendance vis-à-vis de leurs appareils et représentativité.

On pressent que le produit final occulte parfois des débats importants qui se tiennent en amont de sa publication, sur l’approche, l’angle de traitement ou tout simplement le choix des auteurs. Parfois — très rarement —, devant tel article un peu radoteur dont on sent bien que l’appartenance institutionnelle du signataire justifie plus sa publication, que la pénétration de ses vues ou le tranchant de sa plume, le lecteur garde-t-il la troublante impression que le dossier a aussi servi à ce que la gauche soupèse ses divisions — « division » au sens de désaccord, certes, mais surtout au sens de Staline parlant du Vatican ! Quitte à en laisser, parfois, sur cette promesse que l’on trouvait dans ce « Scénario pour une revue à naître » (n°0, février 1997) où POLITIQUE s’annonce comme hors des piliers et promet de « privilégier à tout moment ce qui se pense plutôt que qui le pense ». Depuis lors, et notamment depuis le rapprochement opéré avec le MOC dans la foulée des Assises pour l’égalité, la revue a intégré l’art d’être à la fois dans la mêlée et au-dessus. Ou, au choix, et de ne pas trop scier les piliers sur lesquels on est debout — un pied sur chacun…

Cet habitus clivé va parfois jusqu’à la nécessité d’apporter des explications lorsqu’un texte fort ne se trouve pas contredit par une réponse également forte. On lira sous cet angle la petite note suivant la recension très critique que François Ryckmans fait de Mobutu, Roi du Zaïre de Thierry Michel (n°19 – janvier 2001) : « Ce texte était rédigé pour le numéro 18 de Politique. Nous en avons retardé la publication dans l’attente d’une réaction de Thierry Michel, à qui nous avions transmis l’article de François Ryckmans. Thierry Michel n’a pas été en mesure de nous fournir une réponse pourtant promise. Il va de soi que ces colonnes lui sont toujours ouvertes. » Des fois qu’on aurait imaginé une prise de position unilatérale…

Cette dernière anecdote suggère d’ailleurs une dernière approche, en guise de clin d’œil un peu improbable, mais peut-être pas moins révélatrice. On y délaisserait les titres, les textes et tout l’appareil bien visible et bien en évidence, pour opérer une espèce de retour du refoulé depuis les marges, suivant ainsi la magistrale méthode d’Anthony Grafton dans son histoire de… la note en bas de page [7]. Bref, on s’intéresserait à ce qu’il y a autour, à tous ces caveat, préambules, avertissements ou mises au point qui disent au lecteur avec combien de grains de sel ils doivent prendre ce qu’ils ont lu (ou vont lire). Ainsi de cette Turbulence d’Abel Cohen (dont le secret du pseudonyme semble avoir été trop bien gardé pour oser s’aventurer à le révéler ici et maintenant), se gaussant ouvertement de la loi de compétence universelle, rebaptisée « Grand bordel universel », dans un numéro (23 – février 2002) entièrement (et plutôt positivement) consacré au sujet : « Selon les règles, les chroniques sont des espaces de liberté concédés à leurs auteurs sans aucune censure. Ceux-ci s’expriment alors sous leur seule responsabilité. » Bref, si l’équilibre subtil est rompu, on n’y est pour rien.

Orpheline d’un enfant mort-né — les Convergences — POLITIQUE doit continuer à profiter de la liberté de ton qu’offrent ce deuil et l’absence d’objectif politique à court terme qu’il implique. Dans le paysage politique actuel, et peut-être encore plus particulièrement à gauche, ce mordant est indispensable. Couplé à un renouvellement des techniques de mise en débat, il est en outre le meilleur garant de la vigueur démocratique d’une revue qui a suffisamment prouvé son indépendance pour ne plus avoir à ménager ni chèvre ni chou.

[1] du n°0 au n°49.

[2] Les maniaques se souviendront peut-être d’un numéro au format A4, le n°12, déjà mentionné, qui ne faisait qu’une vingtaine de pages.

[3] Dans une des polémiques stériles dont elle est coutumière, la « blogosphère » a même récemment fait ses choux gras de la situation. Ainsi, le bloggeur « The Mole » ironisait-il sur le fait que Mehmet Koksal, le journaliste précaire choisi pour témoigner de sa situation dans le numéro consacré à la précarité (n° 46, octobre 2006), n’ait, dans un premier temps, pas été payé pour ce faire. Voir le billet « Politique : faites ce que je dis, pas ce que je fais » sur http://molenews.hautetfort.com. Derrière l’anecdote un peu vaine, cette polémique est probablement révélatrice de la difficulté de POLITIQUE à se positionner sur les différents axes, pas toujours rectilignes d’ailleurs, qui vont de la revue bénévole à la revue professionnelle, ou de la revue militante à la revue intellectuelle.

[4] Voir, parmi d’autres nombreux exemples, cette mise en garde d’Henri Goldman, « Nous-mêmes sommes trop divers pour être plus en flèche. Que ceux qui souhaiteraient que nous nous engagions plus avant sur ce terrain [communautaire] veuillent bien nous en excuser. », n°5, février 1998.

[5] Imposée par la loi sur le Pacte culturel de 1973, la Clé D’Hondt est la règle mathématique qui permet de calculer le nombre de sièges attribués à chaque parti dans les conseils d’administration d’une série d’institutions culturelles (RTBF, centres culturels...).

[6] En forçant les protagonistes à dévoiler leurs cartes, la méthode donne des résultats (rétrospectivement ?) étonnants. Ainsi cette déclaration d’Elio Di Rupo dans un face à face avec Albert Faust (n°2, juin 1997) : « Je suis fou de rage quand j’entends certains de mes amis réclamer une politique keynésienne […]. » Même si la suite de la phrase mentionne les « dérives considérables du surendettement de l’État » qui seraient attribuables à ces politiques keynésiennes, on reste surpris…

[7] Anthony Grafton, Les origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page, Le Seuil, 1998.