Le dictionnaire du prêt-à-penser

La peur du vert

Mateo ALALUF
Sociologue

LA PEUR DU VERT : Elle est symétrique à celle, naguère, du rouge. C’est à coup de phantasmes et d’amalgames que les communistes étaient jadis diabolisés. Aujourd’hui ce sont les mêmes procédés qui nourrissent la phobie des musulmans.

Alors que la guerre froide opposait des idéologies, après le 11 septembre 2001 la thèse du « conflit des civilisations » s’est imposée. Si bien que l’assimilation du terrorisme à l’islamisme et de l’islamisme à l’islam conduit, selon les termes d’Eric Fassin, à une « racialisation du monde » [1] de telle sorte que « les religions fonctionnent désormais comme des catégories raciales ». Cette évolution ouvrira la voie à la stigmatisation de groupes définis par leur appartenance religieuse. L’islam sera décrit en termes d’archaïsme et associé à une culture rétrograde si ce n’est à la « barbarie ». Cette même connotation caractérisera aussi les nouvelles « classes dangereuses ». Par-delà les oppositions politiques nos grilles de lecture cristalliseront et radicaliseront ainsi toutes les oppositions.

Ceux qui refuseront d’assimiler l’islam à l’intégrisme et au terrorisme seront soupçonnés de complaisance à son égard et dénoncés comme des partisans du « relativisme culturel », voire comme « munichois » pactisant à présent avec « l’islamo-fascisme » après avoir pactisé avec le nazisme.

Le « Manifeste des 12 » qui compte parmi ses initiateurs Caroline Fourest et Philippe Val, participe de cette vision et défend l’idée suivant laquelle le monde est confronté après les défaites successives du nazi-fascisme et du communisme à une « nouvelle menace globale de type totalitaire, l’islamisme » et préconise que la résistance contre celle-ci soit au centre du combat des démocrates. Le texte n’établit aucune distinction ni entre les diverses formes de l’islamisme (de celui de Recep Tayip Erdogan, Premier ministre turc, à celui de Ben Laden…), ni entre islamisme et islam [2].

Il ne faut pas oublier, avait dit en substance Maxime Steinberg, historien de la déportation des Juifs de Belgique, que pour leurs bourreaux, les Juifs c’était des judéo-bolcheviks. Cet amalgame alimentera la propagande antisémite jusqu’au génocide. À quoi servirait la mémoire si nous ne devions nous en servir dans le présent ? Peut-on aujourd’hui rester indifférents au racisme qui stigmatise l’immigration arabo-musulmane ? L’amalgame pervers opéré jadis entre Juifs et bolcheviks ne devrait-il pas nous rendre vigilants à celui opéré aujourd’hui entre islam et terrorisme ? Certes, Ben Laden, ses disciples et nombre de terroristes sont bien musulmans. Trotsky, Kamenev, Zinoviev, Sverdlov, Radek et nombre de leurs camarades (assassinés d’ailleurs par la suite par Staline) n’étaient-ils pas juifs ?

La peur du vert risque de faire des dégâts dont nous ne soupçonnons pas toute la portée. Nous manquons cruellement qu’il n’y ait pas d’avantage aujourd’hui « d’islamo-complaisants » stigmatisés comme tels par les nouveaux croisés de nos valeurs.

[1] De la question sociale à la question raciale, La découverte, Paris, 2007.

[2] Voir à ce sujet la « Carte blanche » de professeurs et chercheurs de l’ULB, « L’ULB en proie au dogmatisme » publiée dans Le Soir du 15 mars 2007.