Le dictionnaire du prêt-à-penser

Allochtone

Mateo ALALUF
Sociologue

ALLOCHTONE (2) : En 1492, en découvrant l’Amérique, Christophe Colomb découvrait aussi ses habitants : les autochtones, du grec, ceux de la terre d’ici. L’entreprise coloniale, en particulier par la traite des esclaves, a développé la mobilité des autochtones. Par la suite, l’appel de main-d’œuvre lié à l’industrialisation deviendra le ressort des migrations contemporaines. En quittant leur pays pour occuper en Europe occidentale les emplois les plus pénibles, insalubres et dangereux, les autochtones deviendront au fil du temps des allochtones.

Il aura fallu attendre près de 500 ans pour qu’une sociologue hollandaise, Hilda Verway-Jonker, fasse état, dans un rapport adressé à son ministre en 1971, de cette métamorphose. Les allochtones, du grec, ceux de la terre d’ailleurs, devaient désormais se substituer aux immigrés. Cette population découverte par notre sociologue englobait suivant la définition qu’en donnera le bureau central des statistiques : « Les personnes résidant aux Pays-Bas et dont au moins un parent est né à l’étranger ». Dans son usage commun, le terme désignera les travailleurs immigrés, les réfugiés, leurs enfants et leurs petits enfants, « en particulier ceux qui présentent des signes distinctifs faisant ressortir leur différence d’avec le stéréotype du Néerlandais ». Dans ce sens, précise l’encyclopédie libre Wikipédia, allochtone est synonyme d’étranger. Le Bureau central des statistiques affine encore cette définition en distinguant allochtone occidental et non occidental.

La proximité linguistique aidant, la Flandre ne pouvait pas échapper à cette tentation d’assimiler une partie de sa population à un pays d’origine supposé. Seront ainsi définies comme allochtones selon un décret voté en 1999 par le Parlement flamand : « les personnes résidant légalement en Belgique, qu’elles aient ou non la nationalité belge, pour autant qu’au moins un de leurs parents ou grands parents n’est pas né en Belgique et qu’elles se trouvent dans une position défavorisée ».

Enfin, cette contagion terminologique ne pouvait pas épargner la Belgique francophone. On y usera même de l’expression personnes d’origine allochtone. Comme le précise justement Jacques Mercier dans son « dico » de La Libre Belgique (20/12/2006), « réduire l’autre à son origine culturelle » donne à ce terme une connotation raciste.

Tout comme la colonisation n’avait pas fait le détail parmi les colonisés, nous n’en faisons pas davantage parmi les immigrés. En les définissant comme allochtones nous les réduisons à un bloc indifférencié, même si ceux-ci ont des histoires, des langues, des nationalités, des cultures, des croyances, des habitudes... diversifiées et éloignées les unes des autres. Sans parler des nationaux tout aussi hétérogènes : Wallons, Flamands, Bruxellois ou germanophones, Liégeois, ou Anversois, jeunes, vieux, riches ou pauvres, catholiques, protestants, juifs, musulmans, agnostiques ou athées, de gauche ou de droite…

Le racisme procède par construction de populations postulées comme homogènes dans leur différence. Il construit des différences qu’il naturalise de manière disqualifiante. Ce type spécifique de phantasme collectif perpétue et justifie l’aversion et les préjugés envers les groupes discriminés.

En opposant ceux de la terre d’ici à ceux de la terre d’ailleurs, la désignation comme allochtone induit cette représentation phantasmée des populations réduites à deux groupes homogènes et perpétue la stigmatisation. Jacques Mercier tire le signal d’alarme : « D’urgence, écrit-il, cherchons une autre façon de définir les hommes, nos égaux ». Tout compte fait, les expressions courantes « issu de l’immigration » ou « d’origine étrangère » ne sont pas si mauvaises.

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