Le dictionnaire du prêt-à-penser

Générations futures

Mateo ALALUF
Sociologue

L’expression s’est imposée en raison du caractère limité des ressources naturelles. Il faut, affirmait-on, les préserver pour sauvegarder les générations futures. Cette prise de conscience salutaire a cependant alimenté en même temps, selon la logique décrite par Albert Hirschman, la rhétorique réactionnaire [1]. La référence répétée aux générations futures s’est transformée en prêt-à-penser du néolibéralisme.

La dette publique est élevée par les néolibéraux au rang de mauvaise gestion et de gabegie des finances publiques. Le « pacte de stabilité » serait chargé de l’éradiquer par la diminution des dépenses publiques. Il faut arrêter, nous dit-on, de pourrir la vie des générations futures en leur laissant en héritage une dette gigantesque qu’ils auront à rembourser.

Pourtant, l’investissement public est financé par la dette et les sommes investies aujourd’hui porteront leur effet dans le futur. Si bien que l’interdiction d’emprunter est en train de dégrader l’ensemble de nos infrastructures, les dispositifs de protection sociale et les institutions culturelles. Ne vaut-il pas mieux s’endetter aujourd’hui pour permettre aux jeunes d’accéder demain aux soins de santé, à une éducation, à des transports publics de qualité, à une protection sociale réelle, à une justice accessible… ? C’est l’austérité budgétaire et non la dette publique qui plombe en réalité la vie des générations futures.

Pour les néolibéraux, il faudrait aussi augmenter l’âge de la retraite pour mettre fin à un système qui bénéficie aux seuls pensionnés actuels et qui serait voué à la faillite en raison du vieillissement de la population. Refuser de travailler plus longtemps ne serait dès lors rien d’autre que la réaction égoïste des vieux nantis qui ne se soucieraient guère de priver de pension les générations futures qui auront financé la leur.

Ce sont pourtant les jeunes, et non les pensionnés ni les travailleurs âgés, qui devront travailler plus longtemps et subiront les désagréments d’un régime de retraite dégradé. De plus, les tenants de l’allongement de la durée d’activité n’ont pu convaincre du fait que cette mesure serait la meilleure pour faciliter l’accès des jeunes à l’emploi. C’est pourquoi les jeunes se mobilisent aussi massivement contre l’allongement de la durée d’activité dans les pays de l’UE.

Enfin, selon ces mêmes experts, augmenter le salaire minimum conduirait à exclure les jeunes, dont le coût salarial serait trop élevé, de l’accès à l’emploi. Il faudrait non seulement se résigner à des bas salaires, mais diminuer encore, dans l’intérêt des générations futures, le salaire des jeunes pour leur permettre d’accéder au marché de l’emploi.

Pourtant, le souvenir du CPE, à savoir le contrat de première embauche proposé en 2006 en France par Dominique de Villepin, à l’époque Premier ministre de Jacques Chirac, avait soulevé la révolte de toute la jeunesse et entraîné l’abrogation de cette loi qui instituait un salaire minimum moindre supposé faciliter l’embauche des jeunes. Depuis lors, même si la proposition d’un salaire minimum différencié suivant les âges revient comme une litanie chez nombre d’économistes, rémunérer moins les jeunes pour un même travail peine à incarner l’intérêt des générations futures.

[1] Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, Paris, 1991.