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Le flou ou la réinvention du monde

Hugues LE PAIGE

« La pensée occidentale tournée vers la connaissance instrumentale n’a cessé depuis ses origines de vouloir que le réel soit représenté de la manière la plus exacte. […] L’histoire de la peinture est ensevelie sous la « tyrannie du visible » [1] de l’iconologie positive attachée à la seule signification des images ».

Dans un essai posthume, Michel Makarius, écrivain, philosophe et historien de l’art décédé en 2009, part de ces constats pour nous tracer les contours d’une brillante Histoire du flou [2] qu’il n’eut pas le temps d’achever mais dont les trois essais qui constituent cet ouvrage nourrissent une réflexion stimulante.

Pour Makarius, « le flou est un écart par rapport au net ; il renvoie donc implicitement à un modèle dont la pleine visibilité s’est brouillée  ». Il est, en quelque sorte – et paradoxalement pour la pensée classique – déterminant dans l’appréhension du monde. Pour l’auteur, le flou « retrace l’érosion des certitudes du visible et la mise en cause de ses frontières ». De la Renaissance au XIXe siècle, de Léonard aux impressionnistes, le flou va s’immiscer dans le jeu entre l’ombre et la lumière, qu’il s’agisse d’un combat ou d’une symbiose. Avec l’invention du sfumato (dissipation du contour de la figure dans une atmosphère ombreuse) et celle de la perspective aérienne, Léonard de Vinci invente le flou tel qu’on l’entend encore aujourd’hui. Peu après, «  avec la révolution du Caravage, écrit Makarius, l’espace pictural devient [alors] un champ de force se déployant dans la durée où le jour le dispute aux ténèbres. À son comble dans la peinture impressionniste qui l’exemplifie, le flou se révèle donc comme un effet de lumière. »

Le symbolisme, l’abstraction et ensuite l’hyperréalisme construiront d’autres réalités visuelles à travers lesquelles flou et net se délimiteront. Mais entre-temps, au XIXe siècle, lorsque « la photographie rivalise avec la peinture, le flou est plus qu’une catégorie formelle de l’art : il devient un modèle d’être du réel ».

Si, aux débuts de la photographie, le flou est considéré comme un ratage – son usage est alors soumis à « un devoir de netteté », rappelle l’auteur – le pouvoir de représentation passe à un stade supérieur tandis que le flou change de registre : ce que l’image perd en netteté, elle le gagne en vérité. Le photographe pragois Josef Sudek (1896-1976), auquel le musée du Jeu de Paume à Paris, consacre actuellement une grande exposition, aura été l’un des premiers à se réapproprier le flou dans une démarche intimiste avec son environnement immédiat – son atelier – où, à partir de 1940, la guerre le confine. Mais chez Sudek, l’usage du flou vaut pour d’autres sujets. Ce qui fait justement dire à Michel Makarius qu’« à l’inverse de celle, nette, qui donne à voir une réalité figée dans sa pleine visibilité, la photographie floue invite le spectateur à réinventer les formes du monde qui lui échappent ».

Aujourd’hui, comme dans le travail de l’artiste contemporain Gerard Richter, « le flou signifie le doute jeté sur le monde et sa représentation ». Mais, en conclusion, Michel Makarius posait déjà en 2008 la question centrale : « Plutôt que l’art, n’est-ce pas la réalité qui est en crise […]. Comment ne pas voir que la “réalité” s’est résorbée dans son image et qu’elle ne devient effective qu’à la seule condition d’être reproduite et médiatisée ? »

Retrouvez Hugues Le Paige sur les blogs de POLITIQUE : http://blogs.politique.eu.org.

[1] Expression utilisé par G.Didi- Huberman, Devant l’image, Paris, Minuit, 1990.

[2] Michel Makarius, Une histoire du flou – Aux frontières du visible, Les marches du temps, Le Félin, 2016.