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FOCUS Élections US : who’s really who ?

Trump à l’assaut de la Rust Belt

Charles VOISIN
consultant pour France 24 et conférencier spécialiste de la politique américaine

La clé pour Trump, celle qui lui ouvrirait les portes de la Maison-Blanche, est de conquérir la Rust Belt. Littéralement : « la ceinture de la rouille ». C’est du moins ce qu’annoncent les experts en mathématiques électorales. Explications.

L’élection présidentielle américaine est indirecte. Elle se joue État par État. Chaque État, en fonction de la densité de sa population, offre un certain nombre de Grands Électeurs. Il y en a 538 au total. Celui ou celle qui passe la barre des 270 remporte l’élection [1]. La Californie, le Texas, l’État de New York et la Floride sont les États où il y a le plus de Grands Électeurs en jeu. 55 pour la Californie étant le maximum, le minimum est de 3 pour les États les moins peuplés.

Le résultat dans la plupart des États est connu d’avance. En principe (et même si ce n’est pas une règle absolue), un État donné votera comme il a toujours voté. New York votera démocrate et le Texas votera républicain. La plupart des États bleus resteront bleus. De même, une majorité d’États rouges resteront rouges [2]. C’est le cas pour 31 d’entre eux qui votent pour le même parti depuis 1992 au moins. C’est pourquoi les candidats feront campagne dans les Swing States principalement. Faire campagne dans tous les États est une pure perte de temps et révèle une absence de stratégie.

Focus donc, comme à chaque présidentielle, sur les Swing States, les États indécis. Trump vise en particulier les Swing States du Nord-Est, une région qui souffre économiquement, ce qui a valu à cette zone le triste surnom de Rust Belt. Il y a l’Ohio et l’Indiana bien sûr mais le milliardaire cible aussi des États bleu comme le Michigan ou la Pennsylvanie (pas des Swing States donc) qui votent démocrate depuis 92.

La Rust Belt, c’est un ensemble d’États du Midwest et du Northeast situés près des Grands Lacs, dont le passé industriel est assez glorieux. Le présent, beaucoup moins. C’est une région qui décline depuis quarante ans, depuis le début des années septante. De manière attendue, le message populiste de Donald Trump et de Bernie Sanders y trouve une résonance particulière.

Walter Mondale, candidat malheureux à la présidence serait à l’origine de cette expression. En 1984 l’ex-sénateur démocrate et vice-président de Jimmy Carter fait campagne à Cleveland, dans une entreprise sidérurgique. Pour s’indigner du déclin économique de la région qu’il met sur le dos du locataire de la Maison-Blanche, aux métallos qui l’écoutent, il parle de Rust Bowl. « Reagan est en train de transformer notre Midwest, pays industriel, en Rust Bowl ! » Une référence au Dust Bowl, la catastrophe climatique qui a frappé l’Oklahoma au début du siècle. Un événement terrible qui força les habitants de cet État à prendre la route de la Californie pour chercher du travail. Mais au lieu de Rust Bowl, les journalistes entendent Rust Belt. L’expression restera.

La Rust Belt correspond à une zone mal délimitée qui va de Chicago jusqu’à Buffalo dans l’État de New York, en longeant le lac Érié. Son parcours sinueux est entrecoupé de métropoles qui perdent leurs habitants au profit de contrées plus heureuses. Detroit, Cleveland, Pittsburgh sont autant de coups de poinçons qui ponctuent cette ceinture du déclin.

Comme le fait remarquer Beltmag.com, une initiative journalistique consacrée à la région meurtrie, si le Nord-Est n’est plus le cœur industriel des États-Unis, la faute n’est pas vraiment celle de Reagan ou de l’Alena [3]. Le déclin s’est amorcé bien avant, dans les années 1970.

L’Ohio, le Michigan, la Pennsylvanie et l’Indiana font partie de cette ceinture de la misère. Quelques grandes villes ont fait la une des quotidiens internationaux récemment et ce n’était pas pour en dire du bien. Vous connaissez sûrement Detroit et Flint dans le Michigan. La première a fait faillite, la deuxième fait toujours la une car l’eau de ses habitants est contaminée au plomb. En dessous : l’Indiana. Carrier, le fabricant d’appareils de chauffage et de climatiseurs, a récemment annoncé la suppression de 1600 emplois. À Érié en Pennsylvanie, General Electric a annoncé fin 2015 le licenciement de 1500 personnes. Les friches industrielles et les maisons barricadées de ces villes fantômes servent de décor aux équipes de tournage des chaînes d’information en continu. Dans les journaux on peut lire des titres comme « La drogue remplace l’acier dans la Rust Belt ».

On dit toujours que pour être élu président il faut gagner l’Ohio. Dans ce cas, Trump doit remporter les comtés comprenant les villes de Cleveland et de Cincinnati que Mitt Romney n’a pas su teinter de rouge en 2012 et faire de même avec Philadelphie en Pennsylvanie. Des villes où les minorités sont très représentées. Ce ne sera pas chose aisée.

Pour convaincre, Mister Trump a récemment déclaré sur ABC vouloir faire payer plus d’impôts aux plus riches et s’est dit favorable à une augmentation du salaire minimum.

Si Trump remporte plusieurs de ces États du Nord-Est qui ont voté Obama en 2012, il deviendra le 45e président des États-Unis. Cela prouverait aussi une chose : c’est son approche des questions économiques qui fait la différence. Comme le fait remarquer John King de CNN, à la question « Qui est le meilleur candidat pour prendre en charge l’économie ? » les Américains répondent Trump et cela est encore plus vrai dans le Nord-Est.

Dans les années 1980, on a appelé Reagan Democrats les démocrates blancs du Nord qui, déçus par Jimmy Carter, ont voté pour Ronald Reagan. L’embêtant pour Donald Trump c’est que la démographie a changé. Les cols bleus du nord industriel ne constituent plus la moitié mais le tiers de l’électorat. Ainsi donc, en s’aliénant le vote des minorités comme il l’a fait, Donald Trump a peut-être sabordé sa campagne d’entrée de jeu et il ne lui est peut-être plus possible désormais de rectifier le tir.

N’empêche : la menace de la percée du Midwest est prise très au sérieux dans le camp Clinton. L’ex-secrétaire d’État aura bien besoin du soutien de Bernie Sanders, très populaire – en particulier avec la classe ouvrière blanche – dans ces États. L’autre clé du scrutin, c’est la mobilisation qui pourrait être plus forte chez Trump car sa campagne suscite beaucoup d’enthousiasme, notamment chez les Américains qui n’ont encore jamais participé à une élection.

[1] Il est donc possible de remporter le vote populaire et de perdre malgré tout l’élection. C’est ce qui est arrivé à Al Gore en 2000.

[2] Le bleu est la couleur des Démocrates, le rouge celle des Républicains.

[3] L’accord de libre-échange qui uni les États-Unis, le Canada et le Mexique.