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LE THÈME

Utopie et formation de l’imagination politique

Anne STAQUET

Critiquer nos sociétés et en imaginer de meilleures, tel est le rôle, utilitaire et subversif, des utopies. On aurait tort de les prendre au pied de la lettre – en les qualifiant par exemple de totalitaires – car il s’agit avant tout de fictions. Elles ne visent pas un monde idéal, elles proposent simplement un monde où il ferait mieux vivre.

Comment la notion même d’utopie – que le dictionnaire du Centre national de ressources textuel et lexical définit comme un « Plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun » – peut-elle avoir acquis une connotation essentiellement négative ? Ce n’est en effet quasiment plus que pour déconsidérer une idée ou un projet que l’on parle aujourd’hui d’utopie. Dans ce sens, la commémoration du 500e anniversaire de l’Utopia de Thomas More est une exception notable. On pourrait supposer que c’est parce que le plan en question n’est pas concret ou réaliste, mais imaginaire. À l’heure où l’idéologie économiste domine largement le monde, il serait logique qu’on cherche une politique qui soit directement applicable. L’idée de crise dont on ne sort pas [1] (et là aussi la notion se comprend avant tout au sens économique) justifierait de laisser les perspectives irréalistes ou irréalisables pour plus tard, quand on serait en période « normale ». Mais cette explication ne tient pas bien longtemps. En effet, tout d’abord, un des reproches adressés au communisme – fortement qualifié d’utopie –, c’est justement d’avoir tenté de se réaliser. Ensuite, on sait qu’avant de devenir concrets et applicables, les plans doivent d’abord être conçus. Enfin, la notion d’imagination est aujourd’hui, au contraire, fortement connotée positivement. Faut-il donc conjecturer que l’idée de viser le bonheur de chacun dans un projet politique serait ce qui poserait problème aujourd’hui ? Voilà qui serait bien dérangeant pour nos valeurs et l’idée qu’on se fait de nous-mêmes.

Réalité et fiction : un rapport particulier

Revenons-en à une époque où l’idée d’utopie n’était pas encore utilisée de manière péjorative, au temps des utopies classiques [2]. Que fait Thomas More quand il crée l’utopie ? Il rédige un texte en deux parties, dont seule la dernière est encore connue aujourd’hui. La première partie du texte n’en est pas moins importante. Elle consiste en une discussion entre trois personnages, More, Pierre Gilles et Raphaël Hythlodée. Cette discussion comporte trois éléments majeurs pour comprendre ce qu’est une utopie.

Pierre Gilles et Thomas More sont des êtres réels, mais devenus ici des personnages fictionnels, alors que Hythlodée est une pure invention. L’utopie se pose donc dans un rapport particulier entre réalité et fiction, refusant de se positionner sur un seul de ces plans. L’évolution du terme, où le caractère imaginaire prend le dessus, trahit donc le projet initial.

Une part importante de cette conversation consiste en une critique soutenue de la société de l’époque. Comme on peut s’en douter, les différences d’époque sont telles qu’une partie de la critique n’est plus aussi pertinente aujourd’hui (comme les dangers à trop miser sur l’élevage des moutons au détriment de l’agriculture qui nourrit le pays). Par contre, d’autres critiques sont loin d’être dépassées, notamment la réduction du temps de travail à 6 heures par jour, pour promouvoir l’éducation permanente et le loisir. On ne peut donc éliminer la partie critique de l’utopie sans la dénaturer profondément. Or, cet élément aussi est absent de l’idée actuelle d’utopie.

La discussion se termine sur un désaccord entre More et Gilles, d’une part, et Hythlodée de l’autre. Les premiers voudraient que leur ami devienne conseiller des princes, tant sa sagesse et sa connaissance d’autres manières de vivre est importante. Le dernier considère ce rôle comme impossible à tenir, car les dirigeants ne veulent ni sagesse ni idées neuves, mais des confirmations et des flatteries. Il faudrait un roi sage pour qu’il soit capable d’écouter un conseiller sage ! La première partie pose donc fondamentalement la question de la politique. Comment peut-on transformer la société ? Est-il possible d’y apporter de petites améliorations ou faut-il plutôt partir sur des bases neuves et saines ? La question reste ouverte, aucun des personnages ne prenant le dessus et ne parvenant à convaincre les autres.

Quant à la seconde partie du texte de More, elle est connue. On y décrit une société fantaisiste où l’on ne retrouve plus les défauts mis en évidence dans la première partie. Cette société inventée tient compte des critiques abordées précédemment, mais ce qui change n’est pas la nature humaine. En effet, les habitants ne sont pas, comme par magie, devenus meilleurs ou raisonnables et, de ce fait, différents de l’ensemble de la société. S’ils sont en un certain sens meilleurs, car plus raisonnables ou plus portés à penser au bien-être de l’ensemble, c’est uniquement à cause de leur éducation et de la manière dont ils vivent. C’est donc l’organisation de la société qui modifie même le caractère et les passions des hommes. L’idée tout à fait révolutionnaire pour l’époque selon laquelle les êtres sont ce qu’ils sont parce que la société les a modelés est donc déjà présente dans l’utopie. L’utopie est donc bien fondamentalement de nature politique.

La société meilleure et non la société idéale

Cette conception de l’utopie reste présente dans les utopies successives. Il n’est donc pas faux de dire que Thomas More est l’inventeur d’un genre littéraire. Une seule différence notable avec ses successeurs : chez ceux-ci, l’utopie n’est plus composée de différentes parties, les éléments critiques apparaissent directement dans la description de la société.

On peut donc définir l’utopie par ses deux fonctions : la critique de la société combinée à la description d’une société imaginaire où les défauts présentés ne se retrouvent pas grâce à une organisation sociale différente [3].

Mais, objecteront certains, définir l’utopie de la sorte, c’est escamoter le caractère idéal de l’utopie ! Dans ce cas, en effet, l’utopie devient une société différente, meilleure sur certains points, mais nullement la société idéale. C’est pourtant bien ainsi que la considère Thomas More. Il termine son ouvrage de manière très claire à ce propos : « Sans pouvoir donner mon adhésion à tout ce qu’a dit cet homme, très savant sans contredit et riche d’une particulière expérience des choses humaines, je reconnais bien volontiers qu’il y a dans la république utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cités. Je le souhaite plutôt que je ne l’espère » [4]. L’auteur en effet précise qu’il n’est pas d’accord avec tout ce qui se trouve dans cette société, même s’il adhère à bien d’autres innovations.

On balaie habituellement cet argument en considérant que cette phrase est une mesure de protection de la part d’un auteur qui assure aussi des fonctions politiques importantes et qui ne pouvait donc pas se permettre d’admettre officiellement certaines transformations de la société. L’idée est loin d’être absurde. On sait en effet que la parole n’est pas libre à l’époque. Cependant, considérer qu’il suffit de dire à la fin d’un texte qu’il y a des choses qu’on n’approuve pas ou donner à un propos la forme d’une fiction, c’est non seulement fort mal connaître l’époque et les persécutions dont ont souffert nombre d’auteurs de l’époque, mais aussi considérer le pouvoir comme fort idiot et se laissant avoir bien facilement.

En outre, de nombreux autres éléments du texte s’expliquent mal de la sorte. Pourquoi, en effet, More se met-il en scène dans sa fiction ? S’il s’agissait de se protéger, il aurait mieux valu utiliser le stratagème habituel d’un manuscrit découvert au fond d’un vieux coffre. De plus, pourquoi nommer son sage marin Hythlodée, dont l’étymologie grecque donne « professeur dans l’art de conter des sornettes  » ? Pourquoi appeler l’île « Utopie », littéralement lieu de nulle part ? Pourquoi nommer la ville principale « Amaraute » c’est-à-dire la ville brouillard ? Le fleuve « Anhydre », ou sans eau ? Simples jeux de mots d’un écrivain connaissant particulièrement bien le grec ancien ? On pourrait peut-être le croire s’il n’y avait dans le texte de More que des invraisemblances d’ordre linguistique. Or, il n’en est rien.

Les villes, est-il précisé, sont entourées de hautes murailles. Mais pourquoi les protéger de cette manière alors qu’elles sont solidaires entre elles et que l’île est déjà entourée de récifs si dangereux qu’aucun navire n’a pu l’atteindre sans l’aide des Utopiens  ? Si c’était là la seule incohérence, on pourrait passer par-dessus, mais elles s’accumulent. En effet, les Utopiens accordent bien plus de valeur à la sagesse qu’aux apparences et aux richesses, comme le prouve notamment le fait qu’ils fabriquent en or leurs pots de chambre. Or, avant que les jeunes gens se marient, ils sont montrés nus l’un à l’autre au cours d’une étrange cérémonie, afin de ne pas être trompés sur la marchandise, mais ils ne se connaissent pas et leur caractère leur reste inconnu avant le mariage. Voilà à tout le moins une manière fort peu sage d’appareiller les corps et d’oublier les âmes, sans compter le scandale que devait représenter ce type de cérémonie à l’époque. Autre élément étrange [5] du mariage, c’est l’extrême sévérité avec laquelle est puni l’adultère : la personne volage est condamnée à l’esclavage. Mais le plus étonnant, c’est que son conjoint peut lui pardonner, mais la conséquence en sera qu’il devra alors la suivre en esclavage !

Par ailleurs, comment comprendre que l’utopie puisse être la société idéale de Thomas More, alors qu’il y précise que les Utopiens y vivent en suivant les préceptes de l’épicurisme, jouissant de tous les plaisirs qui ne sont pas suivis de déplaisirs plus grands, alors qu’il impose à sa maison et à lui-même une extrême austérité, n’hésitant pas à s’affubler d’un cilice et préférant mourir la tête tranchée plutôt que de reconnaître, même formellement, l’autorité religieuse d’Henri VIII au détriment du pape ?

Une fois de plus, le terme d’utopie s’est écarté du genre littéraire inauguré par More. L’utopie n’est pas une société idéale à réaliser, pas plus qu’elle n’est un traité politique camouflé en fiction. L’élément fictionnel ne peut y être réduit à une simple mesure de prudence. Il y joue un rôle déterminant.

Envisager les utopies comme des fictions n’en détruit pas la portée politique, au contraire. En effet, dans la perspective d’un traité du meilleur gouvernement, les utopies apparaissent comme totalitaires. Personne, ni à l’époque ni aujourd’hui, ne peut trouver enviable la vie en Utopie et ne serait prêt à s’y installer ou à construire cette société que l’on affirme pourtant idéale. Or, si la notion même d’utopie est déconsidérée aujourd’hui, c’est, me semble-t-il, parce que les utopies sont considérées comme totalitaires.

Les contre-utopies ont accentué cette compréhension des utopies, en décrivant des sociétés qui sont dites idéales par leurs membres et qui, en fait, apparaissent clairement comme totalitaires aux yeux du lecteur. Or, les anti-utopies, contre-utopies ou dystopies, ne décrivent jamais une société idéale. Elles se contentent de décrire une évolution possible de leur société en accentuant les dangers de celle-ci. Elles jouent sur la peur que l’on peut avoir d’une évolution sociale possible de la société, comme le rôle de la génétique pour Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1931) ou de la guerre perpétuelle pour 1984 de Georges Orwell (1949). Ce faisant, non seulement elles ne montrent nullement l’aspect totalitaire des utopies (car elles n’en sont ni la caricature ni la parodie), mais surtout leur message politique est fondamentalement conservateur. Il consiste à mettre en évidence les dangers des évolutions possibles de nos sociétés. Autrement dit, elles affirment indirectement qu’on est bien comme on est et qu’il faut éviter de tenter de changer la société, ce qui pourrait conduire au pire bien davantage qu’au meilleur.

De la fiction au politique

Comment les utopies fonctionnent- elles alors sur le plan politique  ? D’une part, si elles ne sont pas l’opposé des anti-utopies, elles ne sont pas progressistes du fait que les autres sont conservatrices. D’autre part, le fait qu’elles maintiennent fortement des éléments fictionnels donnerait à penser qu’elles sont davantage du côté de la littérature que de la politique et que, si elles ne sont pas totalitaires, elles n’ont pas non plus d’effets politiques sur notre société.

Or, considérer ainsi les choses, c’est oublier qu’à côté des aspects fictifs, il y a aussi, dans les utopies, une grande importance accordée à la réalité. More et Pierre Gilles existent bel et bien et sont réellement amis. Surtout, les éléments critiques de la société sont essentiels et combinés avec l’imagination d’une société différente où les défauts seraient résolus par une organisation différente. Certes, cette société organisée différemment n’est pas la société idéale que l’auteur ou le lecteur souhaiterait voir réalisée. Mais cela en détruit-il toute portée politique ? Je ne le crois pas.

Lorsqu’on lit une utopie, on est d’abord amené à réfléchir aux critiques énoncées par l’auteur. Qu’on les approuve ou pas, on se met à penser aux critiques qui nous semblent pertinentes, à celles qui le sont moins et à voir aussi quels sont les défauts de notre société. Et il est évident que critiquer sa société est un élément important de la pensée politique. Mais transformer la société, ce n’est pas seulement critiquer, c’est aussi construire et proposer d’autres manières de vivre. Or, la description de la société utopique nous montre qu’une organisation différente de la société permet d’éviter ses défauts, même si c’est éventuellement au détriment d’autres aspects qu’on apprécie. Le lecteur va donc inévitablement se demander comment la société pourrait être organisée pour que les défauts qui nous semblent majeurs disparaissent sans que l’on perde les avantages que l’on trouve aussi essentiels. Autrement dit, le simple fait de lire des utopies nous amène à réfléchir à l’organisation de la vie publique. C’est là fondamentalement de la réflexion politique au sens premier du terme.

De plus, les utopies nous empêchent de tomber dans le travers qui consiste à hiérarchiser des valeurs sans pour autant imaginer une organisation concrète de la société. Elles n’imposent donc pas une morale qui devrait s’appliquer en politique, mais amènent à une véritable réflexion politique. Et, on l’a vu, les utopies vont loin dans le détail. Elles suscitent donc fortement non seulement la critique, mais aussi l’imagination politique. Or, y a-t-il de meilleurs moyens pour que nous nous appropriions la vie publique que de nous amener à critiquer notre société et à en imaginer de meilleures ? C’est là, fondamentalement, repolitiser la société. Et c’est peut-être aujourd’hui qu’on en a le plus besoin.

[1] Il faudrait certes se demander si une crise perpétuelle ou même de longue durée n’est pas une contradiction dans les termes, mais un tel questionnement nous entraînerait trop loin.

[2] L’autre ouvrage emblématique étant La Cité du Soleil de Campanella (1602).

[3] Le plus souvent, l’utopie est caractérisée par son organisation sociale. C’est de là que vient l’idée que la mise en commun des richesses est un élément irréductible des utopies. Mais définir ainsi l’utopie par un contenu a l’inconvénient majeur d’éliminer toute une série d’utopies et, en plus, d’empêcher d’imaginer d’autres organisations sociales. S’il est vrai que plusieurs utopies classiques proposent des sociétés où les richesses sont également réparties, c’est parce qu’une critique décisive de l’époque est l’importance de la misère et la grande inégalité des richesses. J’ai approfondi cette question dans mon ouvrage L’utopie ou les fictions subversives.

[4] Le lecteur souhaitant trouver de nombreuses autres incohérences pourra consulter le chapitre dédié à More dans mon ouvrage.

[5] Utopia est rédigée en latin et ceux qui peuvent la lire sont ceux qui bénéficient de loisirs et appartiennent à une certaine frange de la société. Ils n’ont donc aucun intérêt à la réduction du temps de travail à 6 heures par jour pour tous et à une vie simple, afin que tous aient du temps à consacrer aux loisirs.