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LE THÈME

L’utopie au XXIe siècle (introduction)

Décembre 1516, l’imprimeur de l’Université de Louvain publie, en latin, un petit ouvrage du juriste Thomas More : L’Utopie. Pour marquer ce cinq centième anniversaire, l’université, devenue depuis UCL et KUL, a décidé de déployer sur les deux années académiques 2015-2016- 2017 une série d’activités1. Le présent dossier est né dans ce sillage.

Mais au-delà de ce moment académique, le vocable « utopie » semble depuis quelque temps faire florès. Emblématique, Attac, le plus ancien mouvement altermondialiste, tiendra sa prochaine université d’été sous le mot d’ordre : Ré-enchanter la vie. La très sérieuse revue Alternatives économiques titre son numéro de juillet : De Thomas More à Nuit Debout. Changer le monde : 500 ans d’utopie. Et nous pourrions multiplier les exemples.

Après trois décennies d’un néolibéralisme plus ou moins triomphant, dans un monde parsemé de conflits guerriers, confronté à la menace climatique, à la résurgence d’idéologies rétrogrades et autoritaires, les résistances et alternatives se cherchent un nouvel horizon. La notion d’utopie resurgit avec vigueur : Tout autre chose !

En faisant de L’Utopie le thème de ce numéro, Politique veut donner un peu de grain à moudre. En partant de l’ouvrage de Thomas More, la portée de l’idée utopique sera mise à l’épreuve de quelques thématiques contemporaines.

En introduction, Anne Staquet rappelle que si les utopies sont souvent frappées du sceau du négatif, la littérature utopique avec sa critique du réel et sa promotion d’un autre futur stimule cet imaginaire indispensable à toute vie politique.

Sont ensuite illustrées et problématisées diverses thématiques : François Perl aborde les questions liées à la maladie et à la fin de vie. Il montre comment le texte de More contient déjà, à grands traits, une conception moderne de la santé et les bases d’une politique de santé publique. Dans une perspective humaniste, la maladie n’est plus perçue comme cette « pénitence » terrestre.

A contrario, Joanne Clotuche, souligne que le contexte hétérosexuel et patriarcal des relations hommes-femmes n’est pas remis en cause par More. La libération sexuelle, ce projet émancipateur de la gauche, reste un chantier largement inachevé et dont les retards sont patents.

Si More dote l’île d’Utopie d’une organisation démocratique contrastant avec l’absolutisme de son temps, elle n’en constitue pas pour autant un achèvement de la démocratie. John Pitseys examine la contradiction profonde qui travaille le couple utopie/démocratie. La volonté de supprimer la seconde finit toujours par affaiblir la première.

Tout le monde n’est pas le bienvenu en Utopie. L’étranger peut être réduit en esclavage ou utilisé comme mercenaire. Marc Jacquemain traite de la relation entre la citoyenneté qui appelle l’appartenance à une communauté et l’aspiration à un monde sans frontières. Une utopie sous contrainte en quelque sorte.

Travailler tous pour travailler moins, un principe au cœur de L’Utopie, devenu une réalisation concrète du mouvement ouvrier et redevenu aujourd’hui une perspective utopique. Luca Ciccia remet le tout en perspective en montrant les relations contemporaines entre travail, famille, communauté d’égaux et économie de besoins.

Isabelle Pauthier recourt à la fiction pour nous projeter en 2020. L’Union européenne, toujours en panne de projet, voit sa capitale bouleversée par l’implémentation d’une politique audacieuse. Comme chez More, le récit vaut autant par la description du présent que par la projection dans le futur.

En conclusion, deux articles mettent la notion d’utopie en perspective.

Pierre Ansay invite à prendre en compte les divers usages de la notion d’utopie, mais aussi ses contraires et dérivés : hétérotopie, dystopie, uchronie... Deux films récents, Les sentiers de l’utopie et l’emblématique Demain, illustrent le propos à l’ombre de Ricoeur, Foucault, Deleuze.

Entre le « principe espérance » et le « principe responsabilité » peut-on encore penser l’émancipation ? Gabriel Maissin tente de renouer le fil d’un possible, qui ne soit pas simple soumission au présent. Une certaine dose d’utopie peut-être utile.

Une brève biographie de Thomas More clôt le dossier et le met en relation avec quelques figures marquantes : Érasme, Campanella, Machiavel.

Ce THEME a été coordonné par Gabriel Maissin.