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Royaume-Uni : la gauche après le Brexit

Pierre WALTHÉRY
sociologue, université d’Oxford

Le Brexit fut un électrochoc. Pour l’Europe, pour le Royaume-Uni. Mais peut-être surtout pour la gauche britannique qui serait entrée dans une crise profonde. Haro sur Corbyn, décrété déjà fini par les faiseurs d’opinion…

Les référendums ne réussissent pas au parti travailliste britannique. Voici deux ans, la consultation sur l’indépendance de l’Écosse avait préludé à sa défaite historique inattendue au profit du Scottish National Party aux législatives de 2015. Et, voici deux mois, la victoire à une courte majorité du camp Brexit a déclenché une guerre civile fortement médiatisée, avec pour résultat l’affaiblissement marqué du parti dans les intentions de vote.

Tout ceci se déroule alors que, plus que jamais, le Royaume- Uni aurait besoin de politiques progressistes. Qu’il s’agisse d’inégalité en matière salariale [1], de santé ou de pauvreté, les problèmes sociaux abondent dans un des pays les plus inégalitaires et les moins régulés de l’Union européenne.

D’un certain point de vue, pourtant, le parti travailliste ne s’est jamais aussi bien porté. Depuis l’été 2015 et la campagne de succession à Ed Milliband remportée par Jeremy Corbyn, le Labour a connu une croissance record du nombre de ses adhérents. Bon nombre de sections locales ont été revitalisées par un afflux de nouvelles recrues souvent plus jeunes que leurs prédecesseur-e-s et le retour d’anciens membres qui les avaient quittées au cours de la décennie précédente. Toutefois, les nouveaux membres ne sont pas tous également actifs et des frictions apparaissent parfois entre ces nouveaux venus et des « revenants » formés à la culture politique des années 70 et 80.

L’équation Corbyn

Le nom de Jeremy Corbyn est indissolublement lié à ce renouveau. « Backbencher » [2] durant la plus grande partie de sa carrière, son nom avait émergé in extremis sur la liste des candidats à la succession d’Ed Milliband après la défaite surprise des législatives de 2015. Corbyn cristallisait les espoirs de militants lassés de la centralisation du parti amorcée par Kinnock au début des années 90 et poursuivie par Blair et Brown. Cette centralisation, si elle avait transformé le parti en machine électorale efficace, avait progressivement autonomisé le groupe parlementaire travailliste basé à Westminster par rapport aux militants de base et, notamment, par rapport à ses fractions plus radicales présentes dans les grands centres urbains et dans les villes universitaires. En 2015, l’abstention par beaucoup de députés travaillistes lors du vote du Welfare Bill, selon les consignes de la direction de l’époque qui craignait de passer pour irresponsable auprès de l’opinion publique, a fait déborder le vase [3] et a conduit de nombreux militants à voter Corbyn.

S’il est clairement le produit de ce dernier groupe, Corbyn a su également séduire bon nombre de sceptiques par un style authentique qui sort du moule des politiciens professionnels de Westminster. Dernier exemple en date, « JC » (comme il est parfois surnommé) a été filmé refusant de surclasser son ticket et critiquant la privatisation des chemins de fer, assis par terre dans un train bondé et partageant durant trois heures le sort de centaines de navetteurs. Certains de ses adversaires ironisent sur le culte que lui portent ses supporters admiratifs d’une telle authenticité.

En revanche, le message de Corbyn passe mal auprès d’une plus large audience travaillée par une presse majoritairement favorable au Parti conservateur. En outre, le système électoral britannique [4] accorde un pouvoir démesuré aux « électeurs médians » susceptibles de faire basculer certaines circonscriptions dans un sens ou dans l’autre – les swing seats –, ce qui pousse à éviter les discours trop tranchés. Mais l’organisation mise en place par Corbyn depuis sa nomination a aussi subi des critiques : elle aurait manqué d’efficacité et contribué à brouiller son message ; son « intransigeance », liée à une carrière politique qui s’est plus déroulée dans le mouvement social que dans le parti, ferait aussi problème.

Mais, surtout, le parti est désormais confronté à une rupture majeure entre, d’une part, la direction et les militants et, de l’autre, une partie de l’appareil et la plupart des parlementaires.

Pour autant, la guerre de tranchées qu’une partie des parlementaires travaillistes mène ouvertement contre Corbyn depuis le référendum sur le Brexit – en démissionnant du Shadow Cabinet et en s’exprimant publiquement contre leur leader – est difficile à justifier, même d’un point de vue purement stratégique. Cette attitude, qui ignore l’importante mutation de la base du parti et qui s’inscrivait – à tort – dans un agenda d’élections législatives anticipées, a affaibli le crédit des « frondeurs » en interne. Traumatisés par la victoire du camp Brexit que certains attribuaient à l’apparente tiédeur de Corbyn durant la campagne, ils estimaient n’avoir plus de temps à perdre et ont provoqué de nouvelles élections à la tête du parti. Les résultats en seront connus le 24 septembre.

Deux pôles

Idéologiquement, le problème fondamental auquel se trouve confronté le parti est la conséquence du système électoral bipartisan majoritaire qui oblige le Labour à accepter la cohabitation de tendances opposées pour ratisser suffisamment large. Deux pôles se dégagent : un pôle « libéral social », en faveur du maintien de l’arme nucléaire, prêt à engager un second référendum sur l’UE et rallié aux politiques d’austérité par « réalisme » économique. Ce pôle trouve ses principaux soutiens dans les classes moyennes urbaines aisées. Un autre pôle, plus disparate, rassemble une gauche très critique de l’héritage thatchérien. De tradition plus collectiviste, elle est favorable au réinvestissement dans le NHS [5] et à la renationalisation des chemins de fer.

Il serait pourtant réducteur de résumer le conflit à une pure opposition entre « droite blairiste » et « gauche authentique ». Beaucoup des opposants à Corbyn le sont pour des raisons plus pragmatiques qu’idéologiques : ils estiment que le leader ne possède pas les qualités nécessaires pour mener le parti à une prochaine victoire électorale. Malgré tout, les coups que s’échangent les adversaires demeurent mesurés : chacun est bien conscient qu’un éclatement du parti mènerait à la catastrophe électorale.

Pendant ce temps, le parti conservateur, qui a écourté la campagne de succession à David Cameron, s’est mis en ordre de marche. Il a déjà désigné un nouveau Premier ministre et travaille à reconstruire la façade rassurante qui lui avait valu de remporter la victoire aux législatives de 2015 avec des résultats qui se font déjà sentir dans les derniers sondages.

« Only electoral humiliation can save the Labour Party now » titrait récemment le conservateur Daily Telegraph, résumant assez bien la pensée à laquelle se résignent certains opposants internes à Jeremy Corbyn dont le test électoral aura lieu au plus tard en 2020. D’autres demeurent optimistes et espèrent que le discours progressiste du nouveau leader et l’enthousiasme des militants finiront par convaincre les électeurs tentés par le parti anti-immigration Ukip dans les zones sinistrées, en particulier quand les retombées économiques du vote Brexit commenceront à devenir visibles. Quelques voix minoritaires défendent un troisième point de vue : rassembler toute l’opposition – les Libéraux-Démocrates, les Greens et le Labour, plus quelques « conservateurs de gauche » – autour d’une plateforme qui se présenterait aux élections et proposerait notamment l’introduction du scrutin proportionnel et un second référendum sur l’adhésion à l’UE, avec la perspective de reconfigurer le champ politique en trois, voire quatre partis. Quoi qu’il arrive, il est toutefois improbable que les rancœurs révélées par la présente crise disparaissent du jour au lendemain.

[1] http://goo.gl/bMSN96

[2] Parlementaire sans fonction ministérielle ni rôle dans le Shadow Cabinet, réplique du gouvernement en fonction constitué par l’opposition.

[3] 48 députés du Labour sur 216 votèrent néanmoins contre ce texte. Dont Jeremy Corbyn, seul parmi les candidats au leadership.

[4] Le système majoritaire uninominal à un seul tour, en vigueur au Royaume-Uni, aboutit à donner des majorités écrasantes à un parti qui ne serait que la plus forte des minorités. Dans un tel système, un parti qui obtiendrait 30% des votes dans toutes les circonscriptions pourrait ne disposer d’aucun élu.

[5] Le National Health Service, pilier de l’État-providence britannique.