LE POINT

Dérives identitaires

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

On aimerait croire que les péripéties estivales autour d’un vêtement de plage porté par des femmes musulmanes s’épuiseraient à la rentrée. Mais non. Au contraire : elles donnent le ton. Car si de plus en plus de personnalités politiques enfourchent le cheval de l’islamophobie, hard ou soft, si des magazines respectables n’hésitent jamais à souffler sur les braises, c’est que « ça marche ».

On aimerait croire que la rentrée sera une vraie rentrée sociale comme on les aime, avec des mobilisations larges contre le démantèlement des services publics qui s’opère – dans le rail, la Santé, la Justice… – au détriment de la majorité de la population, mobilisations qui permettraient d’éviter l’écueil du corporatisme. On aimerait… mais rien n’est moins sûr.

Car un nouveau vent qui souffle en Europe – et au-delà – nous suggère que « la question sociale » est dépassée. Avec le terrorisme et Daesh en arrière fond, on fait tout pour nous convaincre que l’essentiel, c’est désormais « la question identitaire ». Il ne s’agirait plus seulement d’isoler quelques centaines de déviants criminels du reste du corps social, mais de taper dans le tas en ciblant en bloc les musulmans, les migrants et leurs descendants.

Rien que pour cette année 2016, nous aurons déjà vécu une élection présidentielle en Autriche où un candidat d’extrême droite a été à deux doigts de l’emporter, le Brexit britannique au terme d’une campagne marquée par une xénophobie massive, l’émergence d’un Donald Trump qui surfe sur le racisme populaire d’une classe ouvrière blanche déclassée, la promesse d’un face à face présidentiel entre Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy qui font de la surenchère identitaire avec la bénédiction d’un Premier ministre socialiste et, en Belgique, la N-VA et le MR qui se font la courte échelle pour mettre ce genre d’obsessions à l’agenda dans une véritable frénésie législative que les partis socialistes alimentent malheureusement aussi.

Ces stratégies, qu’on veut croire simplement opportunistes, ne sont payantes qu’à cause du trouble qui se répand dans la population. Pour prendre son destin collectif en charge, on veut bien prendre des risques et mener bataille s’il y a une perspective réaliste de la gagner. Mais quels horizons nous sont proposés ? L’Europe ? Demandez aux Grecs ce qu’ils en pensent. La gauche au pouvoir ? Seule ou en coalition, la déception est générale. Quant aux luttes sociales classiques, elles ont souvent donné l’impression de diviser le peuple au lieu de l’unir.

C’est parmi les couches les plus fragiles de la société – ces « damnés de la terre » que chantait l’Internationale – que ce renouveau du racisme et de la xénophobie trouve ses recrues. Pour une gauche qui a fait de l’égalité en droit et en dignité la boussole de son action, c’est un échec grave. Comme le fut, en d’autres temps, l’orientation de la colère populaire vers une autre minorité européenne.

En Belgique, comme ailleurs, la gauche se retrouve au pied du mur. Il ne s’agit pas d’abord de se départager entre radicaux et modérés, car il devrait y avoir quelques principes de base qui ne devraient souffrir d’aucune modération. Mais on est à la recherche d’un nouveau « bloc historique  » qui puisse inverser cette spirale d’échecs. Gramsci, qui popularisa l’expression, l’imaginait comme une alliance de classes entre les salariés et les intellectuels, seule susceptible à ses yeux d’inscrire les luttes économiques dans un projet articulant le social et le culturel. Dans notre société fractionnée comme jamais, y compris à l’intérieur du bloc salarial, il s’agit d’une démarche consciente à promouvoir systématiquement : toute initiative politique doit être appréciée pour sa capacité à unifier le « peuple de gauche », ce que ne produit pas naturellement l’addition de petits combats catégoriels.

Toute initiative sera aussi appréciée pour sa capacité à abolir la « frontière identitaire » qui est en train de fracturer ce « peuple de gauche » en son coeur en y instillant des germes de racisme. Les forces politiques, syndicales et associatives qui s’en réclament ont largement de quoi balayer devant leur porte.