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Démocratie

Ministère de la peur et réalité augmentée

Jérôme JAMIN
Université de Liège

Si l’histoire nous invite à nous méfier de ceux qui cherchent à nous guider par d’autres voies que la raison, le ministère de la Peur privilégie l’anxiété, la proximité et l’émotion. Si l’éducation à la citoyenneté suggère un esprit critique, une capacité à prendre de la distance, et même un certain goût pour le doute et l’interrogation « illimitée », le ministère de la Peur encourage la réception brute des images, sans décodage ni analys e ! Il se méfie de tout ce qui n’est pas proche et immédiat, il associe d’ailleurs la proximité et l’immédiateté à la vérité ou, à défaut, à la légitimité. Si l’autonomie d’un individu, c’est sa capacité à se donner sa propre « loi » et ses nombreux efforts pour être acteur de son propre devenir, auteur de sa propre vie, en connaissance de cause, le ministère de la Peur invite l’individu à se laisser guider par ses angoisses, ses émotions et ses sensations, sans s’attarder sur les conséquences.

Pour briser l’éveil du citoyen et maintenir l’effroi à un niveau élevé, le ministère de la Peur utilise la réalité augmentée. Aux images de la terreur, il ajoutera un micro-trottoir sur la perception de l’horreur et des témoignages de victimes ou de proches. Aux images trop rares, il les proposera en boucle ! Aux images absentes, il offrira en complément des simulations ou des images de synthèse. Au nombre de morts trop peu élevé, il mentionnera les blessés graves « au pronostic vital engagé ».

Pour conserver l’anxiété du spectateur et susciter des émotions fortes, le ministère de la Peur utilise la réalité augmentée à un niveau tellement sophistiqué qu’elle finit par substituer un monde erroné aux faits indiscutables et aux logiques complexes (mais intelligibles) qui les précèdent. En matière d’attentats, par exemple, il organise un flux d’images qui laisse entendre que la menace est imminente, permanente et globale, bien avant tout le reste ! Loin devant tout ce qui fait que chaque jour des millions de gens meurent ou sont blessés pour toutes sortes de raisons. Et si vous lui opposez les chiffres pour minimiser le danger et faire chuter l’anxiété, il va se concentrer sur le caractère aléatoire, arbitraire et injuste d’une attaque terroriste, un peu comme si tous les gens atteints du cancer ou victime d’un accident de la route avaient choisi leur destin, contrairement aux victimes du terrorisme.

Officiellement, le ministère de la Peur ne veut pas effrayer les gens. Lorsqu’il y a beaucoup de morts, d’un coup, il prétend même être à leur côté en mélangeant le rôle du prêtre, du psy et du médecin de famille, « façon Jacques Pradel », en rappelant que « les téléspectateurs peuvent laisser des messages de sympathie sur son site Internet », que « des anonymes ont tenu à exprimer leur solidarité », que « la population est sous le choc », qu’« une chapelle ardente a été dressée », que « des proches sont venus se recueillir », que « les psychologues sont sur place », que « le Premier ministre a décrété un jour de deuil national » [1]…

Le ministère de la Peur n’est pas un complot, pas du tout ! Il est à peine une connivence, il est surtout un consensus, un accord, un consentement généralisé parmi les médias basé sur deux principes : d’abord, ce n’est pas le ministère de la Peur qui est responsable mais ceux qui consomment son flux anxiogène (un peu comme pour les armes à feu). Ensuite, il faut offrir ce que les gens consomment et éviter de leur proposer quelque chose de plus intelligent.

[1] Voir notre chronique « La mort, la souffrance et les médias » (n° 64, avril 2010)