Homosexualité et politique

Sexualités et nationalisme

Sarah BRACKE

Jusqu’à il y a quelques années, les positions politiques paraissaient simples : les mouvements homosexuels trouvaient leurs allié-e-s parmi les progressistes, à gauche, dans la proximité des mouvements féministes, antiracistes... Puis, peu à peu, les choses ont changé : aujourd’hui, principalement en Europe du Nord, la défense des droits des homosexuel-le-s se fait surtout entendre à droite, si ce n’est pas à l’extrême droite, servant de munition pour nourrir les sentiments xénophobes, et plus particulièrement islamophobes. Ces droits feraient partie de l’identité même de la « nation » et seraient menacés par les « autres » – thèse soutenue par une partie des mouvements LGBT eux-mêmes. En ouverture de ce FOCUS, David Paternotte a souligné l’illusion consistant à situer les homosexuel-le-s forcément « à gauche » et à diagnostiquer un tournant « à droite » récent. Dans cette interview, Sarah Bracke soutient, elle, l’idée d’un retournement des alliances... mais qui remonte beaucoup plus loin.

L’instrumentalisation des droits homosexuels dans un agenda raciste, est-ce un phénomène nouveau ?

Sarah Bracke : Il nous faut retourner au point de départ : la question des sexualités a toujours été liée aux questions de nationalisme. La construction de l’État-nation est liée à un imaginaire hétérosexuel, celui d’une terre féminisée, qui doit être défendue par le soldat masculin. Il faut avoir cela en tête pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Les choses ont changé, bien sûr, mais on reste dans cette généalogie.

Dans cette première optique du nationalisme, les homosexuels ont été marginalisés. Par exemple, ils n’avaient pas leur place dans l’armée, étant considérés comme une sorte de cinquième colonne, alors même que l’armée est un lieu privilégié d’homosocialité. Les homosexuels étaient vus comme une menace pour l’identité nationale, pour la famille aussi, si importante pour le nationalisme.

Cet imaginaire a été développé dans un contexte de colonialisme. Ce sont les États européens qui ont instauré, dans les pays colonisés, des lois réprimant l’homosexualité, comme une partie de leur mission civilisatrice. Il existait tout un imaginaire d’homoérotisme concernant le Moyen- Orient, des fantasmes sur le harem, les eunuques, une masculinité non hétéro, utilisé pour démontrer que ces peuples-là devaient être civilisés. Cette idée de « sexualité sauvage » est comme un fil rouge des rapports entre l’Europe et ses colonies. Elle était encore très présente jusque dans les années 1950.

Je connais un peu moins bien la situation de l’Afrique, mais là aussi, il y avait tout un imaginaire d’une sexualité débridée, de polygamie...

Sarah Bracke : Dans les dernières décennies, le mécanisme s’est renversé. Tout à coup, l’Europe a prôné une sexualité plus ouverte, qui n’était plus présentée comme « sauvage » mais comme « libérée ». Il faut replacer ce changement dans un contexte géopolitique. En pleine guerre froide, l’Occident s’est positionné comme territoire de la liberté, en particulier dans deux domaines : la liberté d’expression et les relations entre hommes et femmes. Il s’agissait davantage de liberté que d’égalité.

Ce renversement ne s’est pas fait dans les pays de l’ancien bloc soviétique, où l’homosexualité reste réprimée... En même temps, l’Occident paraît plus pressé de vouloir sauver le gay égyptien que la lesbienne polonaise...

Sarah Bracke : Effectivement, ces pays-là n’ont pas ce passé colonial ni cette valorisation idéologique de la liberté. Il ne faut pas négliger non plus le poids de la religion ou un processus de légitimation d’un pouvoir fort, d’une masculinité forte, la volonté de retrouver une « âme nationale » qui serait menacée. Cette reconstruction de la nation passe par des relations de pouvoir de genre et sexualité, et notamment par une affirmation de la masculinité hétéronormative La Russie en est un exemple flagrant. Et pour l’Occident, il n’y a pas non plus ce passé de « mission civilisatrice » avec ces pays-là.

Si la droite se découvre comme défenseuse des droits des homosexuel-le-s, comme des femmes, cela a donc un rapport avec ce passé colonial ?

Sarah Bracke : En effet, il s’agit moins de défendre ces droits que de se différencier des migrants, des réfugiés, mais on voit parfois la véritable pensée ressurgir. Prenez la N-VA : publiquement, elle défend l’égalité entre hommes et femmes comme une de « nos valeurs » fondamentales.

Pourtant, récemment, on a pu entendre Bart De Wever, lors d’une réunion en plus petit comité, faire l’éloge de la femme de l’écrivain Willem Elsschot [1], restée au foyer en attendant son mari volage, pour mieux stigmatiser ces couples qui se séparent « trop facilement », par la faute des femmes, bien entendu... Voilà une tout autre vision de cette égalité que l’on prétend vouloir « enseigner » aux migrants ! Dans les cours que Francken voudrait imposer aux réfugiés, il y a l’égalité hommes/ femmes mais aussi l’acceptation de l’homosexualité, comme c’est le cas par exemple aux Pays-Bas dans les « tests » d’intégration que doivent passer les migrants.

Dans le mouvement féministe, certaines soutiennent ce type de discours mais d’autres y résistent. Qu’en est-il dans le mouvement LGBT ?

Sarah Bracke : Dans ce mouvement, à côté de nationalistes flamands convaincus, il y a aussi des militants qui, tout simplement, ne voient pas le piège. Il y a là un manque de lucidité politique, mais aussi sans doute une volonté de préserver des privilèges. Il y a moins de lesbiennes que de gays qui y tombent, la N-VA a d’ailleurs plus d’électeurs parmi les hommes que parmi les femmes. Comme pour les féministes blanches, au-delà du manque de lucidité, il peut y avoir une banale question d’intérêt de classe : si les femmes voilées sont écartées du marché du travail, cela donne autant plus de chances aux autres...

Cela c’est pour la droite, mais ne voit-on pas aujourd’hui une partie de la gauche également glisser sur ce terrain-là ?

Sarah Bracke : En effet. Il ne faut pas sous-estimer le racisme quotidien. Le racisme, comme le sexisme, l’homophobie... sont dans l’air que nous respirons. On a toutes et tous un travail à faire sur nous-mêmes pour nous en détacher. Et c’est encore plus difficile quand on est dans une position de dominants. Car les dominé-e-s vivent des expériences dures, pénibles, qui peuvent leur permettre de développer une conscience de résistance, à partir d’expériences personnelles communes. Quand on est dans une position de domination, on reste trop souvent aveugle aux rapports de force.

Un autre piège que vous soulignez, ce sont les effets des politiques d’austérité, qui créent ou aggravent la lutte pour les (maigres) subsides.

Sarah Bracke : En effet, on parle beaucoup de liberté d’expression, tout en oubliant toute la censure économique. L’austérité produit aussi de la censure. Ce sont les petites associations, souvent de groupes minoritaires, celles qui travaillent avec les populations les plus vulnérables, des minorités ethniques, qui ont du mal à survivre dès qu’on diminue leurs subsides. Elles sont alors reprises par des coupoles plus grandes, des groupes majoritaires, qui reprennent leurs thématiques en créant des « groupes de travail » sur le même sujet... mais avec leur propre agenda et leur propre parole. Il faudrait davantage résister à ce danger-là.

Propos recueillis par Irène Kaufer.

[1] Willem Elsschot est un grand écrivain flamand, à la vie plutôt dissolue, que De Wever n’hésite pas à utiliser pour une sorte de « réarmement moral » de la Flandre, basé sur la patience et la résignation des femmes. Ce que dénonce Ida Dequeecker dans une tribune parue dans De Standaard du 15 mars 2016 : « De prijs die Fine betaalde ».