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LE THÈME

Médias et public : les raisons d’un divorce

Martine VANDEMEULEBROUCKE
journaliste

Les médias font l’objet d’un procès à charge. Sur le banc des accusés, les journalistes jugés incompétents ou de parti pris. Sur celui des plaignants, le public qui serait floué dans son droit à une information de qualité. Mais les torts sont plus partagés qu’il n’y paraît.

Tous les ans, l’agence de communication Edelman publie son enquête sur l’état de la confiance de l’opinion publique. Tous les ans, le constat est le même : la population française se méfie de plus en plus des médias et des politiciens. Et lorsqu’en 2014, un sondage La Croix-Sofres demandait aux Français de classer des professions en fonction de leur crédibilité, les journalistes arrivaient quasi derniers, juste avant les partis politiques avec 23% de taux de confiance !

En Belgique francophone, le désaveu ne semble pas aussi net mais il n’y a pas de quoi pavoiser.

Une enquête publiée en septembre 2013 par l’hebdomadaire Marianne-Belgique montrait un taux de confiance de 50% dans les journalistes, loin derrière les pompiers, les militaires et les restaurateurs.

Il est de bon ton de s’en prendre aux médias aujourd’hui. La posture anti-médiatique fait même l’objet d’un consensus général. Si d’aucuns hésitent à condamner unilatéralement la classe politique de crainte de voir leur discours qualifié de poujadiste, ces précautions n’existent guère pour les journalistes.

Comment en est-on arrivé là ?

Parmi les raisons de cette rupture de confiance, on peut d’abord relever l’obsession actuelle de la désinformation, qui a pour résultat de rendre la notion de « vrai » de plus en plus floue. Le complotisme a le vent en poupe et contribue à disqualifier a priori le discours médiatique.

Il est désormais plus facile de décrédibiliser une version, qu’elle soit vraie ou fausse, et de proposer des explications alternatives tout en sous-entendant des manœuvres manipulatrices. En réalité, la désinformation, organisée, systématique est rare. La mésinformation, elle, se généralise. On est dans une « mauvaise information », suscitée par goût du sensationnel, l’absence de vérifications élémentaires et parfois le parti pris. Mais le résultat est le même.

Une autre explication est liée à l’image même des journalistes auprès du public, une image proche de celle de l’homme politique. Les médias sont considérés comme faisant partie des « institutions » et écopent donc du même discrédit. La critique est plutôt fondée. Si le rôle du journaliste consiste notamment à rendre compte de la diversité de la société, il faut bien reconnaître que « la vie des gens » apparaît peu dans les médias ou alors sous la forme caricaturale du micro-trottoir qui donne aux rédactions l’illusion d’être à l’écoute de leur public.

Mais combien de journalistes prennent-ils encore le temps de s’immerger dans le groupe social dont ils prétendent refléter les opinions ? N’est-il pas plus simple de s’adresser au porte-parole plus ou moins désigné de la communauté musulmane, des sans-papiers ou des chômeurs exclus ?

La diversité est peu présente dans le monde journalistique. Les journalistes restent majoritairement des hommes, « blancs », issus des classes sociales supérieures et les contenus médiatiques reflètent cette appartenance sociale. L’étude publiée en juillet 2015 par l’AJP (Association des journalistes professionnels) montre des femmes, des jeunes et des étrangers très peu présents dans l’actualité (18% pour les femmes).

Mais c’est surtout le critère socio- économique qui crée la différence. Dans les médias belges, les ouvriers, les inactifs sont quasi absents (5% des contenus médiatiques) contre 95% des cadres intellectuels et des sportifs.

L’enquête Edelman montre une corrélation très nette entre l’appartenance à une minorité très informée, issue généralement des classes sociales supérieures et le taux de confiance dans les médias. Autrement dit, ceux qui sont exclus de l’attention médiatique, les chômeurs, les ouvriers, les « invisibles » sont aussi ceux qui tiennent les discours les plus hostiles aux journalistes. Ce sentiment d’exclusion est renforcé par la conviction que ceux-ci ne jouent pas assez leur rôle de « chiens de garde » à l’égard des pouvoirs parce qu’ils font partie du « système ».

Vrai ? Faux ? Ce devoir de vigilance fait l’objet d’interprétations selon la lecture que chacun d’entre nous peut avoir du « bon travail » journalistique. Une actualité clivante comme le fut la saga de la crise grecque a donné lieu à des commentaires particulièrement rudes à l’égard des journalistes, chaque camp, pro ou anti-Tsipras, jugeant la couverture médiatique « inobjective ». Les gens attendent des médias qu’ils renforcent leurs préjugés. Le constat n’est pas nouveau mais, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, cette tendance se renforce.

Réseaux tribalisés

« Les gens ne semblent plus s’intéresser qu’à ce qui renforce leurs propres intérêts, constate Jean-Paul Marthoz, professeur de journalisme à l’UCL. Technologiquement, il est possible de s’engouffrer dans des réseaux tribalisés où on ne reçoit que les informations qu’on a envie de recevoir. Cela renforce l’atomisation de la société et compromet le débat démocratique ». Et même si, grâce à Internet, les médias n’ont jamais été aussi nombreux, dans les faits, cette pluralité ne sert pas le pluralisme. Aux États- Unis, 88% des Américains âgés de 18 à 34 ans reconnaissent s’informer uniquement par Facebook.

« Cela fait des années que je mets en garde contre une évolution de la société européenne vers le système médiatique américain et son dualisme, poursuit Jean-Paul Marthoz. À côté des 10% de gens très bien informés, il y a la masse d’Américains ignorants, mésinformés, habitués à regarder des émissions de télévision totalement décalées de la réalité ». Les télévisions publiques, généralistes, en Europe ont permis de contenir ce phénomène de rupture avec l’information mais jusqu’à quand ? On reproche d’ailleurs souvent aux médias de ne pas produire l’information que les gens demandent. Lorsque des sondages tentent de connaître les sujets peu ou mal couverts par les médias, les réponses laissent parfois rêveur. Trop de « mauvaises nouvelles », trop de politique, pas assez d’informations pratiques comme la sécurité routière, la pornographie à la télévision, les régimes alimentaires. Ce n’est pas le rôle des journalistes de répondre à la demande et de produire de l’information comme on produirait des fromages de chèvre. Mais les pressions vont en ce sens. Les éditeurs peuvent vérifier sur quel sujet, sur quel lien, les lecteurs ont « cliqué ». Ils peuvent déterminer si l’offre d’information correspond à la demande et cela ne va généralement pas dans le sens d’un journalisme de qualité.

« Vous me ferez relire votre article ? »

La méfiance envers les journalistes s’observe désormais chez tous les acteurs et dans tous les milieux. Du politique à l’associatif en passant par le monde de l’entreprise ou les universités, on retrouve les mêmes comportements visant à tenter de contrôler le travail journalistique : exigence de relecture préalable de l’article avant publication (sous prétexte d’éviter les « erreurs »), critiques pour avoir interrogé telle personne plutôt qu’une autre, attachés de presse « collés » au journaliste font désormais partie des « moeurs ». Dans un article publié dans Alter Échos [1] à ce sujet, Magali Ronsmans, consultante en relations publiques, confirme que les associations confondent de plus en plus « communication » et « information ». Elles ne sont pas les seules.

Cette confusion traduit bien sûr une méconnaissance du travail journalistique. Mais les rédactions ne portent-elles pas une part de responsabilité en privilégiant la mise en forme, l’habillage de l’article ou de l’émission sur l’analyse ? Ou en confondant les rôles ? « Aujourd’hui, tout le monde croit être journaliste », conclut Jean-Paul Marthoz. Les amuseurs publics, les experts, les auteurs de blog sont appelés à « décoder l’info ». « Il est temps pour les journalistes de reconquérir leur territoire et de marquer leur différence. Les écoles de journalisme ont un rôle essentiel à jouer en cessant d’entretenir la confusion entre journalisme et communication et en menant une réflexion approfondie sur la fonction du journaliste dans la société ».

Aux États-Unis, ce mouvement de réappropriation du métier et de ses exigences apparaît déjà dans les universités. Il reste à reconquérir le public.

[1] Alter Echos, “Médias et non-marchand : je t’aime, moi non plus”, n° 414-415, décembre 2015.