Accueil du site  >Archives  >(n°95) : Le retour du (...)  >Attentats : les Thénardier de l’information
Le Fil

Attentats : les Thénardier de l’information

Jean-Jacques JESPERS

Le récit des divers épisodes des attentats du 22 mars et de la traque des djihadistes, tel qu’il a été produit et diffusé par les grands médias, nous en dit plus sur ces médias eux-mêmes que sur la réalité des faits ou sur leurs déterminants.

En adoptant, en juin 2015, sa recommandation intitulée Informer en situation d’urgence, le Conseil de déontologie journalistique n’imaginait pas qu’elle serait d’une brûlante actualité huit mois plus tard. Ce texte a-t-il inspiré les rédactions le 22 mars et les jours suivants ? Le CDJ y recommande notamment, en situation d’urgence, de « désigner un responsable chevronné qui contribue à classer les informations selon leur pertinence et leur crédibilité » et de « faire appel […] à des journalistes au fait des questions de sécurité, d’organisation policière voire de psychologie criminelle » [1]. C’est bien le rôle que les JT ont confié à Justine Katz ou à Dominique Demoulin, qui s’en sont acquittées, pour autant qu’on puisse en juger, avec sobriété et rigueur.

Moins de sobriété et moins de rigueur, en revanche, dans la scénarisation des émissions en continu. Ce choix a été contesté : ouvrir l’antenne sans interruption à « l’info » entretient évidemment une sourde angoisse. Mais comment faire autrement ? Difficile d’imaginer quels autres programmes (films, séries, jeux ?) les chaînes eussent pu diffuser en ces heures tragiques sans risque de télescopage malencontreux. Cependant, baigné par la nécessité de « meubler » le temps d’antenne et d’éviter tout zapping vers la concurrence, cet exercice de JT permanent dévoile un peu de la vraie nature des médias. Passons sur les slogans d’autopromotion (« toutes nos équipes sont sur le pont ! ») ou d’autres emprunts indécents au langage emphatique de la publicité, et arrêtons-nous à une mise en scène très répandue : l’envoyé spécial en direct. Cet envoyé en sait généralement moins que ses confrères restés à la rédaction (et qui parfois lui ont dicté son texte), mais qu’importe ! L’insert en direct ne vise pas à mieux informer, mais à démontrer la capacité de mobilisation de la chaîne et à donner au spectateur le sentiment – excitant, quoique fallacieux – d’être partie prenante à l’événement. C’est une technique de marketing plus qu’une méthode journalistique. Les chaînes s’en sont donné à cœur joie : tous les quarts d’heure, « en direct » d’un trottoir, un reporter dépité répétait qu’il n’avait rien à dire mais restait fidèle au poste. Ainsi les chaînes nous ont-elles fait entrevoir le véritable rôle qu’elles assignent à l’information « live » : moins un service d’intérêt général qu’un moyen de fidéliser la clientèle.

De Bruxelles à Paris

Une autre recommandation était formulée par le CDJ : « La liberté de la presse n’implique pas que toute information, même vérifiée, soit diffusée sans délai, notamment lorsqu’elle influencerait le comportement des acteurs, mettrait des vies en danger, ou conduirait à des dommages graves pour des personnes » [2]. La brochure belge n’a sans doute pas été lue à Paris : Le Nouvel Obs en ligne, en révélant la présence d’empreintes de Salah Abdeslam dans la planque de Forest, aurait précipité son arrestation à Molenbeek et donc, apparemment, la décision des djihadistes de faire sauter des bombes à Bruxelles plutôt qu’en France. À ce propos, les magistrats et les médias français et belges ont échangé quelques banderilles.

Cette histoire révélatrice n’est qu’un aspect de l’envahissement du champ médiatique belge, après le 22 mars, par les Français. Les attentats belges n’étant qu’une suite de ceux de Paris, ils devaient être racontés et analysés selon le framing parisien. Or l’interprétation et le commentaire, à Paris plus qu’ailleurs, sont la chasse gardée d’un quarteron de soi-disant experts et intellectuels médiatiques. Pour la seule journée du 22 mars, Acrimed a dénombré, sur les chaines françaises, 56 interventions de 27 d’entre eux [3]. Le public belge [4] a donc suivi, éberlué, les élucubrations péremptoires d’un Finkielkraut, devenu spécialiste de la structure sociale et démographique bruxelloise, de l’islam de Belgique, du terrorisme et de la sécurité publique après seulement trois quarts d’heure de balade à Molenbeek dans la voiture de… Alain Destexhe ! Ce même public belge a assisté aux querelles d’ego entre un Olivier Roy et un Gilles Kepel et subi les affirmations arbitraires, contradictoires et imprégnées d’idéologie de « spécialistes » autoproclamés, anciens policiers, anciens espions, entrepreneurs, islamologues improvisés ou « observateurs du terrorisme ». D’Alain Bauer à Paul Van Ostaeyer en passant par l’extra-lucide Claude Moniquet, ils se bousculent sur les plateaux télévisés dans le but de faire monter leur indice de notoriété, donc leur valeur marchande.

La géopolitique ignorée

Pas plus que les envoyés spéciaux « en direct », ces « experts » n’ont pour mission d’améliorer notre connaissance ou notre compréhension des événements. Leur rôle implicite serait plutôt de rassurer un public majoritaire en apportant une confirmation magistrale à ses intuitions. Pour cela, ils prennent soin de confiner leurs dissensions marginales dans les limites du consensus. Et au cœur de cette doxa, il y a le stéréotype selon lequel le non-dit du terrorisme, c’est la place de l’islam dans la société européenne. Ainsi, après les attentats, la majorité des commentaires a porté sur le « vivre-ensemble », de la radicalisation des jeunes au port du hidjab. C’est-à-dire sur des thématiques dites « de proximité ». La « proximité », règle d’or du marketing éditorial, consiste à tendre au public un miroir où il se contemple plutôt que de lui ouvrir des fenêtres sur le monde. Ce choix a notamment pour effet d’occulter la dimension première du terrorisme : la géopolitique. Le fait que les djihadistes soient recrutés par un mouvement politico-militaire pour effectuer des opérations politico-militaires (répliquer aux bombardements en terrorisant les citoyens des États qui attaquent Daech) sort du cadre de la « proximité ». Celle-ci n’inclut pas davantage une autre donnée de base, à savoir que l’état-major de Daech se compose d’anciens officiers de Saddam Hussein voulant se venger d’avoir été chassés par les Américains en 2003 et d’avoir dû subir depuis lors, en Irak, un régime qu’ils haïssent. La doxa ne s’accommode que du récit occidental de l’Histoire, considéré comme intangible et universel. Les deux siècles d’humiliations historiques qui alimentent les frustrations, rationnelles ou fantasmées, du monde arabo-musulman et, à travers une identification symbolique, le ressentiment de certains jeunes en Europe, tout comme le sentiment d’injustice que ceux-ci ressentent en constatant que les grands médias incitent davantage à la compassion pour les victimes de Paris ou de Bruxelles que pour celles – bien plus nombreuses – des bombardements au Moyen-Orient ou des attentats dans le Sud, tout cela n’est pas assez immédiatement lisible et ne permet pas un traitement assez « proche ».

Si les grands médias étaient moins focalisés sur la « proximité », ils auraient pu consacrer quelques instants de leurs JT permanents à éclairer ce malaise fondamental et à donner la parole à ceux parmi nous qui l’éprouvent. Ils ont préféré offrir des heures de publicité gratuite à des Thénardier de l’information pour vendre leurs causettes [5]…

[1] « CDJ, Recommandation : Informer en situation d’urgence », Bruxelles, CDJ, Carnets de la déontologie , n° 7, septembre 2015, p. 5.

[2] Ibidem.

[3] D. Souchon, O. Poche, « Attentats de Bruxelles : le bal des “experts” de l’expertise », Acrimed, 28.3.2016.

[4] 43% des téléspectateurs belges francophones regardent les chaînes françaises (source : CIM).

[5] Dans Les Misérables de Victor Hugo, les Thénardier cherchent à vendre la petite Cosette au plus offrant...