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IDÉES

Mixité et non-mixité avec Christine Delphy

Nadine PLATEAU

La question de la mixité est revenue à l’agenda depuis une bonne dizaine d’années.

Mixité sociale à propos des écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, prônée depuis le choc PISA qui a démontré le lien entre performances des élèves et indice socio- économique des écoles et dénoncé l’absence d’hétérogénéité sociale de notre système scolaire. Mixité sexuée à propos des associations dont certaines non mixtes se voient reprocher de discriminer leur public.

À l’encontre de cette conviction de l’excellence incontestable de la mixité, des voix s’élèvent, minoritaires, pour contextualiser les phénomènes de non-mixité et proposer des alternatives à la mixité.

Je pense à ceux et celles qui, par rapport aux inégalités sociales à l’école, estiment plus important de donner des moyens financiers et humains supplémentaires aux écoles à indice socio-économique faible plutôt que de tenter de mêler des publics scolaires socialement inégaux et d’ainsi éviter que se reconstituent les hiérarchies sociales.

Ou encore à d’autres qui revendiquent pour les femmes en particulier des espaces de non-mixité dans une perspective d’émancipation.

On croyait ce débat dépassé. Il est vrai que, dans les années 1980 et 1990, il avait perdu de sa virulence par rapport aux années 1970. Comment comprendre ce retournement, ce regain d’intérêt pour l’idéal de mixité ? Quels sont les enjeux aujourd’hui de la mixité et de la non-mixité ?

Christine Delphy, qui a traité à plus d’une reprise dans son œuvre cette question de la non-mixité – tant celle subie de notre société patriarcale que celle revendiquée par les féministes – servira de fil conducteur pour saisir l’évolution du contexte dans lequel mixité et non-mixité s’enracinent et les enjeux du mélange ou de la séparation des sexes. En effet, des années 1970 à aujourd’hui, tension et indifférence par rapport à ces questions se sont succédé.

Années 1970 Non-mixité patriarcale et gauche paternaliste

Dès les années 1970, Delphy dénonçait le monopole masculin qui donne la parole aux hommes pour parler des femmes à partir de lieux dont elles sont exclues.

Dans un article célèbre intitulé « Nos amis et nous. Fondements cachés de quelques discours pseudo- féministes » écrits en 1977 [1], où elle critique le paternalisme de la gauche masculine qui soutient le féminisme mais veut lui imposer sa conception du féminisme pour en fin de compte le contrôler, Delphy développe une argumentation de la non-mixité qui, si elle est théoriquement acceptée par ces « amis de gauche des féministes », est dans les faits et implicitement sans cesse rejetée par leurs prises de position.

S’il semble évident qu’à cette époque les ennemis – les réactionnaires, les gens de droite – contestent et ridiculisent les féministes, force est de constater, nous dit Delphy, que ces amis qui reconnaissent que les Noirs et les peuples du Tiers-Monde doivent se libérer eux-mêmes et qui s’abstiennent de leur prodiguer des conseils sur la bonne manière de lutter, se permettent de faire irruption dans des manifestations de femmes, de leur faire la leçon en contestant par exemple leur conception de la non-mixité qu’ils qualifient de dogme.

Le précédent la non-mixité de la lutte pour les « civil rights »

Delphy avait résidé de 1962 à 1965 aux États-Unis, elle y avait côtoyé des militant-e-s des civil rights. Revenue en France, elle va progressivement, à partir de ses premiers travaux sur les agricultrices, développer l’idée que « les femmes constituent une classe et qu’il existe dans le patriarcat une exploitation et un antagonisme structurels » [2].

Elle s’appuie sur son expérience états-unienne et son observation de la « révolution noire » pour fonder en théorie la lutte non mixte du féminisme. Tant que les organisations des droits civiques étaient composées de noir-e-s et de blanc-he-s, commente-t-elle, « on a fait comme si l’inégalité intrinsèque caractérisant les rapports entre Noirs et Blancs était annulée dès qu’on entrait dans le local de l’organisation » [3].

Ce qui signifiait nier les ressources politiques et psychologiques supérieures des Blancs qui occupaient de ce fait une place privilégiée dans ces organisations en donnant une définition officielle de l’oppression tandis que les Noirs, seuls concernés, n’étaient pas en position d’en proposer une autre.

Seule la non-mixité permettait de prendre distance par rapport au prestige de la blancheur et par conséquent d’échapper à une perception négative de soi.

La non-mixité, conclut Delphy, « était la condition logique et historique de la lutte contre la haine de soi » [4]. Elle offrait un espace de dignité, de confiance, de positivité (pensons au slogan « black is beautiful  ») où un vrai processus de libération pouvait être mené entre opprimé-e-s à l’abri du logos dominant.

Racisme et sexisme

L’analogie entre le mouvement noir et le mouvement des femmes est évidemment frappante. Racisme et sexisme sont des formes spécifiques d’un système de domination fondé sur l’essentialisation ou la naturalisation des différences et sur leur hiérarchisation.

La cécité relevée par Delphy dans la perception que les Noir‑e‑s ont d’eux-mêmes au sein d’organisations mixtes avant de passer à la prise de conscience dans la non-mixité, se retrouve chez les femmes dont le combat, souligne-t-elle « consiste autant à découvrir les oppressions inconnues, à voir l’oppression là où on ne la voyait pas, qu’à lutter contre les oppressions connues ».

La non-mixité décille le regard, enclenche un processus dynamique de libération car un véritable renversement de perspective peut s’opérer : le vécu des opprimé‑e- s, désormais reconnu et pensé au sein d’un système, devient la base de la réflexion collective et de l’action militante.

C’est ce regard novateur du féminisme en tant que mouvement politique engagé qui, loin de se contenter de démasquer l’idéologie patriarcale, sera producteur de savoirs et de stratégies.

Au cours des années 1970, Delphy centre sa réflexion sur la classe des femmes car celles-ci, qu’elles soient féministes ou pas, socialement et économiquement privilégiées ou défavorisées, ont des intérêts communs. C’est qu’il faut à cette époque démonter les discours de gauche sur la dimension bourgeoise du féminisme, prouver que le genre existe en tant que rapport hiérarchique et asymétrique entre les femmes et les hommes et contester le schéma classique de la subordination de la catégorie d’analyse du sexe par rapport à celle de la classe sociale.

Telle est vraisemblablement la raison pour laquelle, dans ces années-là, elle ne parle pas des conflits d’intérêts entre femmes, conflits devenus bien visibles depuis et qu’elle prend désormais en compte dans ses analyses de l’imbrication du racisme et du sexisme.

Années 2000 La mixité : un regain d’intérêt

Le débat autour de la mixité des piscines ou plus récemment du cours d’éducation physique et sport (EPS) dans l’enseignement secondaire semble à première vue opposer les partisan-e-s progressistes et modernistes de la mixité à des adeptes réactionnaires et traditionalistes de la non-mixité.

En réalité, les choses sont plus compliquées. D’abord, il faut noter que les pratiques non mixtes n’ont pas gêné grand monde ni suscité de grandes controverses avant ce second millénaire. Il y a toujours eu et il y a d’ailleurs toujours des saunas, des clubs de fitness non mixtes (on peut même ajouter certaines heures dans certaines piscines). Quant à la non-mixité institutionnelle des cours d’EPS, il n’y a pas eu de réflexion – sauf dans certains milieux féministes – sur l’étrangeté de notre système par comparaison avec la majorité des autres pays européens.

Pourquoi tout à coup, cette non-mixité, quels que soient les arguments utilisés pour la justifier (pudeur, sécurité, danger de la promiscuité hétérosexuelle…), est-elle devenue suspecte ? Pourquoi l’égalité des femmes et des hommes serait- elle menacée par la séparation des sexes ?

La mixité, gage de l’égalité ?

La revendication de mixité est en réalité historiquement liée à celle d’égalité des femmes et des hommes. Delphy, qui tient à rappeler que « la non-mixité est d’abord une institution du système patriarcal – qui exclut les femmes par principe, en les considérant comme ne faisant pas partie de la société politique de jure – en France jusqu’en 1945, ou aujourd’hui de facto » explique que « contre cet accaparement du pouvoir, une idée répandue est que “ça manque de femmes” et que leur présence, la mixité, suffirait à rétablir l’équilibre et à assurer l’égalité ». [5]

Cette idée a été partagée par de nombreuses féministes y compris dans notre pays si bien que, depuis les années 1970, la mixité est chez nous entourée d’une aura féministe et progressiste.

Il est significatif qu’un colloque consacré à l’enseignement en 1979 était intitulé « comment réaliser la coéducation, gage de l’égalité entre les hommes et les femmes ? » et que les participant‑e-s à ce colloque avaient l’intime conviction que la co-présence des filles et des garçons dans les classes allait transformer les mentalités et réaliser l’égalité.

La vision actuelle qui sous-tend le discours en faveur de la mixité se situe dans la droite ligne de cette conception qui opposait une non-mixité archaïque excluant et infériorisant les femmes à une mixité moderne leur donnant des chances égales aux hommes.

Pourtant, nous savons pertinemment bien que, s’il est vrai que les femmes ont désormais un accès égal à l’enseignement, que la parité a été instaurée en politique et que le principe « à travail égal, salaire égal » est inscrit dans la loi, il se produit chaque jour des inégalités réelles en termes de reconnaissance, de redistribution et de représentation (écart de salaire, plafond de verre, sous-représentation des femmes dans la prise de décision…).

L’accès des femmes dans les espaces jadis réservés aux hommes s’est fait sur le mode du rattrapage et semble voué à l’échec car chaque fois que les femmes franchissent une barrière, une nouvelle surgit.

Face à l’inégalité structurelle inhérente à une société patriarcale et capitaliste, la mixité per se ne peut assurer l’égalité des sexes. De ce point de vue, l’opposition entre les dits modernistes et conservateurs perd donc de son sens. La pratique non mixte peut être elle aussi porteuse d’émancipation et in fine d’égalité.

L’universel et le particulier

Une autre tension présente dans le débat mixité/non-mixité est celle qui oppose universalisme et particularisme. Il y aurait d’un côté les tenant-e-s de la mixité comme pratique universaliste, générale, valable pour toutes et tous et, de l’autre, celles et ceux de la non-mixité, voulant défendre des intérêts spécifiques, communautaires ou identitaires.

Ici aussi, il faut affiner l’analyse et tout d’abord rappeler que le féminisme depuis Beauvoir n’a cessé de critiquer le fameux concept d’« universel ». Comme l’écrit Delphy : « L’universalisme prétend asexuer. S’agit-il d’une véritable asexuation ou de ce fameux masculin neutre, c’est-à-dire de ce masculin qui se fait passer pour neutre mais qui ne l’est pas ?  » [6]

Sous couvert d’universel se profile un masculin reflétant le vécu et les savoirs des hommes qui fonctionne de manière à ce que les femmes soient ou se sentent exclues ou discriminées. L’universel n’est donc rien d’autre qu’un particulier.

Mais critiquer l’universalisme pour ce qu’il est, à savoir un faux universalisme, ne signifie pas pour autant adhérer au particularisme. Et reconnaître des spécificités n’entraîne pas automatiquement l’abandon d’une dimension universaliste.

Au contraire, affirme Delphy : « Nous croyons à l’universalisme, c’est-à-dire aux droits humains ; ce que nous ne croyons pas, c’est qu’ils existent déjà et que l’universalisme soit réalisé. L’universalisme reste un projet, et d’une certaine façon une utopie pour laquelle il faut se battre. »

Tout le travail militant des antisexistes – c’est vrai également des antiracistes – consiste précisément à « désessentialiser  », « départiculariser » les notions de genre et de race : en les pensant parmi d’autres formes de domination, on peut universaliser la pensée de la domination.

Le genre est d’ailleurs un rapport social parmi d’autres, une forme spécifique de domination parmi d’autres. D’où la nécessité d’une approche intersectionnelle [7] afin d’étudier comment les rapports sociaux se construisent simultanément dans des configurations différentes.

Pour Delphy, il n’y a donc pas d’opposition entre prise en compte de spécificités de groupes opprimés et lutte à visée universelle : « Le féminisme ne peut vivre que s’il devient vraiment universel et prend en compte toutes les femmes, toutes leurs situations et toutes leurs révoltes  ».

Retrouver la pratique non mixte

En 2004, Christine Delphy écrit dans Le Monde diplomatique : « Trente-trois ans après, le mouvement féministe vit toujours sur les renversements de perspective accomplis dans les premières années grâce à la pratique non mixte. Celle-ci se révèle nécessaire parce que les hommes n’ont pas le même intérêt – ni objectif ni subjectif – à lutter pour la libération des femmes. […] L’un des objectifs cruciaux aujourd’hui vise à retrouver l’élan lié à la spécificité des principes de non-mixité. ».

Si, trente-trois ans plus tard, Delphy renouvelle son plaidoyer pour la non-mixité, c’est aussi parce que cette pratique donne du pouvoir pour peser dans les combats collectifs mixtes : « La non-mixité voulue, la non-mixité politique doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte, car il y en a et il en faut, ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination. »

La non-mixité reste l’espace d’empowerment des femmes afin qu’elles puissent apparaître dans l’espace public, encore toujours majoritairement masculin, pour y participer à la construction d’une culture commune.

[1] Christine Delphy, L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat. Éditions Syllepse, Paris, 2009, pp. 159-205.

[2] C. Delphy, « Nos amis et nous », in L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat, Éditions Syllepse, Paris, 2009, p. 171.

[3] Ibid., p. 172.

[4] C. Delphy, « Rapports de sexe et universalisme  » in Un universalisme si particulier. Féminisme et exception française (1980-2010). Éditions Syllepse, 2010, p. 295.

[5] Ibid., p. 307.

[6] Ibid., p. 79 (souligné par moi).

[7] Qualifie la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. Le terme a été forgé par l’universitaire féministe américaine Kimberlé Crenshaw dans un article publié en 1991.