Le dictionnaire du prêt-à-penser

Expliquer, c’est excuser

Mateo ALALUF
Sociologue

EXPLIQUER C’EST EXCUSER : expression emblématique de la morale néoconservatrice qui, après avoir baptisé le discours sociologique de « sociologisme », l’accuse de laxisme et de prétexte pour excuser les coupables. Ainsi, comprendre les « émeutes de banlieue » (Nicolas Sarkozy) ou, dix ans plus tard, les attentats terroristes de janvier, puis ceux de novembre 2015 à Paris (Manuel Valls), ne serait rien d’autre que vouloir les excuser [1]. L’explication ne serait que synonyme d’excuse.

« L’excuse sociologique » servirait donc à déresponsabiliser les terroristes, les criminels et autres délinquants. Pire, elle établit implicitement une complicité entre ceux qui s’efforcent d’expliquer et ceux qui commettent un acte terroriste. Le soupçon porté sur ceux dont le métier est d’étudier le monde social permet en conséquence de les disqualifier et de criminaliser toute tentative de compréhension. Les djihadistes ne pourraient être que des fous ou des bêtes féroces. Toute explication sociale ou culturelle ne servirait qu’à justifier leurs actes odieux. Pour lutter contre le terrorisme, il faudrait donc dénoncer d’abord le « sociologisme », autre nom d’une « culture de l’excuse ».

Dans un livre récent, Bernard Lahire démonte ce prêt-à-penser anti-sociologique [2]. « Comprendre le monde tel qu’il est, écrit-il, n’est pas excuser les individus qui le composent ». Les actes et comportements individuels n’ont de signification que dans des réseaux de relations complexes et des histoires emboîtées. Les attentats sont les derniers maillons d’une chaîne qu’il s’agit de reconstituer. Faudrait-il s’interdire de comprendre et d’expliquer pour établir la responsabilité morale et juridique ?

Étudier le chômage ne rend pas complice des licenciements qui en ont été la cause et encore moins des chômeurs qui en sont les victimes ou de ceux d’entre eux supposés en abuser. Il faut arrêter de confondre explication et justification. Tout comme il faut étudier le chômage pour tenter de le résorber, il faut aussi comprendre et contextualiser le terrorisme pour le combattre. La gauche, explique encore Bernard Lahire, a été historiquement liée au développement des sciences sociales. À l’opposé, nombre de régimes dictatoriaux ont interdit l’enseignement de la sociologie. C’est en montrant que les inégalités et les systèmes de domination (coloniale, de classe, masculine…) n’étaient pas naturels mais des produits de l’histoire que l’ordre inégal des choses a pu être combattu.

La rupture avec les fausses évidences contrarie les groupes dominants. La mise à jour des déterminismes sociaux replace les individus dans les rapports sociaux qui sont aussi des rapports de force. La vision d’un monde enchanté d’individus libres et responsables risque alors de perdre sa capacité de conviction et sa légitimité.

La sociologie gêne parce que les professionnels de la justice aimeraient pouvoir trancher sans autre forme de procès et que, contrairement à l’économie et aux sciences politiques, elle a conservé sa capacité critique sans se transformer en discipline d’accompagnement des nouvelles formes de gouvernance.

[1] « Expliquer le djihadisme, c’est déjà vouloir un peu excuser » (Manuel Valls, 26/12/2015).

[2] Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », La Découverte, 2016.