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LE POINT

Blocage syndical et fracture de l’État

Mateo ALALUF
Sociologue

La grève des cheminots des 6 et 7 janvier avait été décidée par les représentants wallons, flamands et bruxellois de la CGSP et de la CSC-Transcom. Les ailes flamandes du front commun se sont cependant rétractées avant la grève, sans concertation interne. Les divisions profondes du monde syndical se sont ainsi révélées au grand jour.

La rupture de l’unité fédérale au sein des syndicats peut aussi entraîner la scission de la sécurité sociale et en conséquence celle de l’État.

Division d’abord entre les deux principales confédérations syndicales : la CSC privilégiant la négociation avec le gouvernement et la FGTB défendant la création, par l’action, d’un rapport de forces préalable à la négociation. Cette tension affectait aussi les divisions entre les centrales professionnelles et, bien sûr, entre Wallons et Flamands au sein de chaque syndicat.

L’augmentation de l’âge de la retraite et le saut d’index avaient provoqué une forte riposte syndicale. Mais, mis à part le retour à la négociation, les organisations syndicales n’ont jamais été en mesure d’exiger la chute d’un gouvernement dont les marqueurs annonçaient pourtant une régression sociale considérable. Sans objectif clair, malgré l’ampleur du mouvement, le consensus au sein du front commun syndical a toujours été fragile.

La proximité des élections sociales au mois de mai exacerbe aussi la rivalité entre organisations, soucieuses chacune de s’imposer. Le patronat et le gouvernement peuvent déjà tabler sur une accalmie jusqu’au printemps. Mais, pour la suite aussi, le blocage syndical paraît complet.

Le rapport de forces actuel permet-il de mener une opposition réelle face à une coalition gouvernementale décidée à en découdre, ou le mouvement doit-il se contenter de limiter les dégâts et faire le dos rond en attendant des jours meilleurs ? La CSC, à l’exception de la CNE, paraît acquise à cette position d’attente. La FGTB paraît davantage divisée entre une aile wallonne plus radicale et une aile flamande réticente. Comme celle-ci refuse de s’engager sans la CSC, la FGTB, soumise à de fortes tensions, se trouve bloquée.

Le plan d’action que vient de présenter Marc Goblet, secrétaire général de la FGTB, reflète le blocage syndical. Le plan garantit, selon ses termes, l’unité fédérale – entre Wallons, Flamands et Bruxellois – et interprofessionnelle – entre centrales. Il ajoute que « certains voulaient aller plus loin, d’autres moins, mais que le plan préserve la solidarité entre les régions et les centrales » [1]. Le plan se limite dès lors à des campagnes de sensibilisation autour de la sécurité sociale, de la fiscalité et des services publics ainsi qu’à l’établissement d’un mémorandum qui serait adressé aux partis en 2019. Aucune allusion n’est faite à des manifestations ou grèves avant les prochaines élections législatives. Si la CSC reste silencieuse, le plan d’action de la FGTB est inconsistant. Ce ne sont donc plus les syndicats qui impulseront l’opposition aux mesures d’austérité.

La rupture entre Flamands et francophones des deux syndicats lors de la grève des cheminots de janvier révèle non seulement la tension communautaire qui couve en leur sein mais menace les structures mêmes de l’État. D’autant plus qu’une large fraction du gouvernement désire s’attaquer aux organisations syndicales elles-mêmes. La pression est ainsi mise sur le droit de grève, l’indemnisation des chômeurs par les syndicats et leur personnalité juridique. Les syndicats sont en effet, avec les mutuelles, les dernières organisations dont la structure demeure fédérale. Ces organisations sont aussi les piliers du système de sécurité sociale. La rupture de l’unité fédérale au sein des syndicats peut aussi entraîner la scission de la sécurité sociale et en conséquence celle de l’État.

La temporisation syndicale accentue l’hiatus entre le mouvement social et les blocages d’appareil. Même la direction de la CGSP wallonne reconnaît le blocage des appareils syndicaux et ne voit d’autre moyen pour en sortir que « l’absolue nécessité de consulter nos membres au travers d’assemblées de mobilisation » [2].

Si bien que la prochaine action significative sera la Grande Parade du printemps de Hart Boven Hard et de Tout Autre Chose.

[1] Le Soir, 4/2/2016.

[2] La Tribune, février 2016