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12.01.2016

Complotisme : à la recherche du sens perdu

Jérôme JAMIN
professeur de science politique à l’Université de Liège, auteur de "L’imaginaire du complot" (Presses universitaires d’Amsterdam, 2009)

Il n’y a rien de plus pénible que de subir des événements tragiques expliqués ensuite par des causes minables, des faits élucidés a posteriori par quelques dysfonctionnements et autres erreurs humaines [1]. Vivre l’horreur à grande échelle pour ensuite découvrir une explication banale est totalement insatisfaisant pour l’esprit, surtout lorsque celui-ci est guidé par l’émotion, l’incompréhension et la peur. Nous dire que les massacres de Paris sont simplement le fait de quelques individus radicalisés est tout simplement inacceptable ! Et si quelqu’un ajoute qu’avec plus d’insertion socio-professionnelle, « ce ne serait sans doute pas arrivé », on ressent de l’indécence, non pas parce que l’on ne croit pas aux politiques publiques en la matière, mais parce que c’est insatisfaisant et trop vague en termes de lien entre des causes et des effets. Un fait divers tragique mérite toujours une petite explication : « la vitesse était en cause » ; « le chauffeur s’est endormi » ; « son cancer était incurable », etc. Un drame collectif d’envergure mérite en revanche une explication à la hauteur des événements, du sens fort pour répondre à de l’incompréhension forte. Si l’horreur est totale, les causes doivent flamboyer, elles doivent impressionner et fournir un soulagement : « c’était tragique mais la cause était terrible ».

La recherche de sens puissant pour répondre à une souffrance profonde réapparait à chaque fois qu’un drame s’empare d’un pays. De l’affaire Dutroux aux tueries du Brabant en passant par le 11 septembre et les massacres de Paris, c’est la même logique qui nous poursuit et qui anime notre désespoir. Pourquoi ? Parce que si seulement quelques individus peuvent changer à ce point notre vie, c’est tout simplement décevant, et par ailleurs, très angoissant. Si à lui-seul Marc Dutroux a pu modifier toute notre représentation de la société, de l’enfance et de la sexualité, en seulement quelques années, c’est terriblement décevant et cela révèle un aspect de notre société que l’on cherche à ignorer. Si seulement quelques terroristes opportunistes ont pu à ce point changer la France sur le plan juridique, légal, politique et diplomatique, en seulement quelques mois, c’est monstrueusement frustrant. Si une poignée de pirates de l’air ont pu provoquer l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center, et influencer la scène militaire internationale, c’est tout simplement décourageant !

Tout ce qui précède donne un goût amer parce que cela rappelle à quel point nos sociétés sont par définition incertaines, livrées à de l’indétermination et à du risque, et surtout à quel point on refuse cet état naturel auquel il est pourtant impossible d’échapper. Indiquer que le risque zéro n’existe pas est une maigre consolation pour une société profondément habituée à l’illusion de la certitude, et subtilement agrippée à une vision de la mort associée à l’accident, et donc à ce qui aurait pu être évité. En parallèle, et ceci aggrave cela, on a aussi du mal à admettre que les terroristes ont gagné ! On a du mal à reconnaître l’incertitude qui caractérise notre société, mais surtout les victoires implacables des terroristes qui s’accumulent au jour le jour. En quelques semaines, des individus armés ont réussi à jeter le trouble sur ce qui sépare des millions de Musulmans de quelques tueurs déterminés. Le 11 septembre avait initié le processus, les massacres de Paris l’achèvent. A l’issue de quelques fusillades, des hommes déterminés sont parvenus à nous glisser collectivement dans un univers fictif opposant l’Occident à l’Islam, la civilisation à la barbarie, nous et les autres. En matière d’efficacité : chapeau ! Les terroristes se sont aussi invités – longuement et profondément – au cœur de la campagne électorale américaine, au point d’afficher le candidat républicain Jeb Bush comme un modéré face à Donald Trump qui propose d’interdire l’accès du territoire américain aux Musulmans. Par ailleurs, ces assassins ont contraint des centaines de journalistes et d’analystes à aller davantage – dans leurs représentations en tout cas – du côté de l’Irak et de la Syrie pour comprendre ce qui s’y passe et nous rapporter, tous les jours, ce que cela va impliquer chez nous demain. Ces hommes armés ont même provoqué des frappes aériennes et dans la foulée une collaboration plus poussée entre la France et les États-Unis dans la région, entre autres ! Les terroristes ont fait émerger toute une littérature, des recherches scientifiques, des budgets pour l’intégration, pour les prisons, pour tout ce qui touche au risque de voir de nouveaux attentats, etc.

Beaucoup plus grave, ils ont aussi fait bouger les lignes politiques dans tous les camps, et surtout, ils ont contraint nos gouvernements de gauche comme de droite à s’emparer de thèmes politiques jusqu’il y a peu encore réservés à l’extrême droite voire aux partis ouvertement fascistes : projet de déchéance de la nationalité des terroristes français binationaux pour lutter contre l’ennemi intérieur, rhétorique sur la frontière qui nous protège contre l’ennemi extérieur, « Patriot Act » à la française au nom de la sécurité contre la liberté, etc. Sans oublier les équivalents belges actuellement en réflexion. Il ne manque que Guantanamo et le Waterboarding. Cette victoire des terroristes est d’autant plus forte que nous refusons collectivement de la reconnaître, heureux que nous croyons être dans l’illusion d’une société délivrée de l’incertitude.

Tout cela est décourageant ! Sauf si ce que l’on nous raconte est faux, que les médias nous mentent (volontairement ou non). Et que si le sens « officiel » n’est pas à la hauteur, c’est tout simplement parce qu’il ne reflète pas la réalité, et qu’il occulte les vrais enjeux derrière les attentats, les vrais acteurs et les vrais objectifs derrière les massacres. A la décharge de ceux qui développent des théories du complot, il faut reconnaître qu’elles fournissent du sens plus charpenté et des explications plus séduisantes que la dérive de quelques loups solitaires tombés sous l’influence d’un État islamique lointain. Un drame d’envergure exige un monde plein de sens, même s’il est effrayant.

[1] Article écrit pour La Libre Belgique, paru dans l’édition du 12 janvier 2016, rubrique Opinions.