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28.12.2015

Portugal : des ententes aux lendemains incertains

José-Manuel NOBRE-CORREIA

Des Européens attentifs à l’évolution des vies politiques des pays du continent et particulièrement à celle du Portugal se demandent comment expliquer que la gauche soit parvenue ici à des accords de gouvernement…

Partons d’un constat : les Européens qui s’intéressent à la politique portugaise sont pour une large part ceux qui ont débarqué à Lisbonne en 1974-75. Ils voulaient alors observer et même vivre de près la Révolution des Œillets [1]. Le plus souvent, désenchantés, ils ne sont plus revenus et ont pris leurs distances à l’égard du « jardin au bord de mer planté » [2]. Et, quatre décennies plus tard, ils gardent comme souvenir ce qu’était la société portugaise du milieu des années 1970…

Il faudra alors dire à ces Européens-là que le Portugal n’est plus ce qu’il était. En 1974-75, quand on débarquait à Lisbonne on était surpris de découvrir une société aux caractéristiques somme toute éloignées de celles des autres sociétés d’Europe occidentale. Les gens ne s’habillaient pas de la même façon, les habitudes de consommation étaient différentes et même en termes de comportement dans la vie quotidienne la dissemblance était évidente, alors que les infrastructures du pays étaient notoirement déficientes, voire médiocres. Le Portugal se trouvait alors plutôt en voie de développement sur le plan économique et quelque peu arriéré en termes socio-culturels…

Des mutations de fond

Aujourd’hui, au-delà des traits propres à l’identité culturelle d’une société avec neuf siècles d’histoire, plus grand-chose ne distingue les Portugais de ses voisins. Le réseau routier est un des plus performants d’Europe et les technologies appliquées notamment aux péages, à la banque et à la télévision ont quelques bonnes longueurs d’avance par rapport à celles de la plupart des pays « occidentaux ». Si l’enseignement obligatoire n’était que de quatre ans jusqu’en 1966 et de six jusqu’en 1986, il est aujourd’hui de douze ans. Et s’il n’y avait que quatre universités publiques au Portugal à la veille de la Révolution des Œillets, il y en a aujourd’hui 14 auxquelles sont venus s’ajouter 15 instituts polytechniques publics [3], sans parler des nombreux établissements d’enseignement supérieur privés inexistants auparavant.

Par ailleurs, un Service national de Santé a été créé sur tout le territoire national et permet à tous les individus d’accéder gratuitement à un « médecin de famille » et à des soins médicaux, dans la pire des hypothèses à des prix extrêmement réduits (malgré les coupes sèches effectuées par les précédents gouvernements de droite). Enfin, les trois quarts des foyers portugais sont aujourd’hui propriétaires de leurs logements, le parc immobilier ayant été considérablement élargi et rénové.

Pour ce qui est de la vie politique, les très nombreuses formations gauchistes existantes en 1974-75 ont plus ou moins disparu. Seul survit un MRPP (Mouvement de Réorganisation du Parti du Prolétariat-Parti communiste des Travailleurs portugais), malgré le fait qu’il ne soit jamais parvenu à aller au-delà de 1,1 % des votes exprimés à des élections législatives. Ces dernières semaines, il est toutefois tombé dans des procès internes de dénonciation, de « traitrise » et d’exclusion que l’on croyait d’un autre âge.

En revanche, une originalité de la scène politique portugaise est la naissance du Bloc de Gauche (BE : Bloco de Esquerda), issu de la convergence plutôt inédite en 1999-2000 d’une UDP (Union démocratique populaire : marxiste léniniste), d’un PSR (Parti socialiste révolutionnaire : trotskiste mandeliste) et d’un Política XXI (d’anciens du Parti communiste portugais et du Mouvement démocratique portugais, dissout en 1994), dans lequel s’est retrouvée la grande majorité de la gauche radicale. Aux dernières élections législatives du 4 octobre, il a atteint les 10,2 % des votes exprimés et est devenu le troisième plus important parti politique portugais, après le PSD (Parti social démocrate) et le PS (Parti socialiste).

Ce Bloc de Gauche est avant tout un parti d’adhérents jeunes, au niveau d’instruction élevé, résidant dans des grandes villes. Ses personnalités les plus en évidence à l’heure actuelle ont un âge situé entre 29 et 42 ans. Et quelques anciens leaders plus âgés sont des intellectuels brillants liés au monde universitaire. Le BE reste cependant un parti peu implanté sur le terrain, ne comptant à l’heure actuelle aucun bourgmestre (maire) et seulement 8 échevins (adjoints au maire) sur un total de 2086 que compte le pays.

D’autre part, alors que la plupart des partis communistes ont disparu en Europe ou sont en voie de disparition, le PCP ne se porte pas trop mal. Même s’il est toujours perçu à l’étranger et même en partie au Portugal comme une vieille réminiscence d’un léniniste partisan du « socialisme réel », surtout implanté auprès d’une population vieillie et peu instruite. Pourtant, son implantation sociale n’est pas négligeable : 34 bourgmestres (sur un total de 308 que compte le pays) et 213 échevins (sur 2086), outre un poids évident au sein du principal syndicat, la CGTP (Confédération générale des Travailleurs portugais). Ajoutons à cela, un rajeunissement évident de ses cadres et plus particulièrement de son groupe parlementaire, beaucoup de ses députés aux formations académiques poussées se situant dans les tranches d’âges des 30-40 ans. Autrement dit (et ce sont des points très importants) : au sein du PCP et surtout du BE, les responsables qui n’ont pas connu la dictature salazariste et les chemins douloureux de la résistance et de la clandestinité sont très nombreux. En outre, le niveau d’instruction de ces jeunes est sans commune mesure avec celui de l’ancienne génération de responsables, aujourd’hui bien souvent en retrait de la vie politique ou décédés.

La radicalisation de la droite

Toutefois, c’est cette gauche formée par le BE et le PCP qui, ensemble avec la droite du PSD et du CDS (Centre démocratique social), a provoqué la chute du second gouvernement du socialiste José Sócrates [4], le 23 mars 2011. La gauche de la gauche voulait ainsi s’opposer aux mesures de « rigueur » prévues par le quatrième PEC (Programme de stabilité et croissance) concocté par le gouvernement avec les institutions européennes [5]. Tandis que la droite voulait saisir l’opportunité pour, dans ce climat de « rigueur » de plus en plus pesant, saisir la balle au bond du mécontentement, provoquer la dissolution de l’Assemblée de la République, gagner les élections et accéder au gouvernement.

Malgré des origines prétendument démocrates-chrétiennes du CDS et sociales-démocrates du PSD, tous deux membres du PPE (Parti populaire européen), l’identité sociologique et idéologique de ces deux partis n’obéit toujours pas à des contours très précis, plus de 40 ans après le retour de la démocratie. En revanche, on a assisté pendant les deux gouvernements présidés par Pedro Passos Coelho [6], et surtout le premier, à une radicalisation considérable de la pratique comme du discours des principaux responsables des deux formations [7]. Des tournants qui ont d’ailleurs suscité des critiques de la part de certains anciens hauts responsables de ces partis.

Cette radicalisation s’est manifestée notamment dans les privatisations à tour de bras du nombreuses institutions ou entreprises publiques, livrées le plus souvent à des intérêts étrangers, voire même à des investisseurs aux contours flous, notamment chinois. Mais aussi dans les coupes claires effectuées dans les budgets d’institutions publiques et, en revanche, dans la générosité manifestée en matière de subventions et facilités accordées à des entreprises privées (notamment dans les domaines de l’assistance médicale et de l’enseignement). Ou encore dans l’hostilité permanente affixée envers le texte de la Constitution et le Tribunal constitutionnel, voire dans des pratiques manifestement en violation de la législation en la matière : dernier acte en date de cette nature, la privatisation de la compagnie aérienne nationale, la TAP, le lendemain même de la chute du second gouvernement Passos Coelho, malgré l’opposition manifestée depuis des mois à un tel projet par tous les partis d’opposition.

Pendant les gouvernements Passos Coelho, la paupérisation de la classe moyenne est devenue évidente et une partie des milieux les plus pauvres est tombée dans une misère noire. Les inégalités sociales se sont accentuées et pris des dimensions choquantes, alors que les revenus des milieux dirigeants montaient de façon éclatante : jamais, par exemple, on n’a vendu autant de voitures de luxe dans le pays ! L’avidité de la classe dirigeante devenait de plus en plus manifeste, tout comme son manque de scrupules, sa pratique à grande échelle de la corruption et de la fraude, des traits de caractère qui, alliés à l’incompétence de certains de ses leaders, ont provoqué des faillites ou des quasi-faillites de pas moins de quatre banques : BPN (Banque portugaise d’affaires) en 2008, BPP (Banque privée portugaise) en 2010, BES (Banque Espírito Santo) en 2014 et BANIF (Banque internationale de Funchal) en 2015.

Le sursaut de la gauche

Ces comportements de la droite gouvernementale et des milieux dirigeants du secteur économique ont provoqué une radicalisation du mécontentement d’une bonne partie de la population. Et les formations de gauche ont compris qu’il était urgent de procéder à un tournant de la vie politique, de mettre fin à l’austérité, à une politique de dépossession des infrastructures économiques et des leviers d’intervention dans la vie économique, de réduction de l’État et du secteur public à leurs plus simples expressions, d’appauvrissement de la majorité de la population, d’accroissement du chômage et d’explosion de l’émigration vers l’étranger [8]. Qu’il ne fallait dès lors pas que ce soient ces formations politiques de gauche à faire la courte échelle à la droite et à la maintenir d’une façon ou d’une autre au pouvoir.

Au lendemain des élections du 4 octobre, la conjonction de trois facteurs a permis à la gauche de se retrouver 40 ans après la grande rupture des années 1974-75 entre le PS, d’une part, le PCP et la gauche radicale (aujourd’hui représentée para le BE), d’autre part. D’abord, la coalition PSD-CDS, bien qu’étant la liste qui a recueilli le plus de votes, est restée minoritaire : 107 élus sur les 230 que compte l’Assemblée de la République. Le PS s’est classé en deuxième position (86 élus), bien loin de la majorité absolue qu’il espérait pour pouvoir gouverner seul [9]. Et, troisièmement, la Constitution ne permet pas la réalisation de nouvelles élections dans les six premiers mois d’une nouvelle législature.

Voulant se trouver au gouvernement et ne pouvant pas accepter d’être un partenaire en second de la coalition PSD-CDS ou même du seul PSD (une alliance avec le seul CDS ne lui permettant pas de disposer d’une majorité au parlement), le PS a été obligé de se tourner vers les formations à sa gauche. D’autant plus que, en fin de campagne électorale, lors d’un débat entre leurs deux leaders, le BE (19 élus) avait formulé trois conditions préalables pour célébrer un accord avec le PS. Et que, aux premiers moments de la soirée électorale, une fois connues les premières estimatives, le PCP (15 élus) avait affirmé par la bouche de son secrétaire général que le PS se trouvait en situation de former le gouvernement, à moins de ne pas le vouloir. L’ensemble PS-BE-PCP-PEV (Parti écologiste les Verts, qui s’était présenté aux élections en coalition avec le PCP : 2 sièges) disposait en effet d’une confortable majorité de 122 sièges sur un total de 230 que compte l’Assemblée de la République [10].

Quarante ans après le « mur de Berlin » qui s’est installé entre le PS et les formations à sa gauche, un tournant majeur s’est opéré dans vie politique portugaise : les partis de gauche se parlent et négocient entre eux [11]. Ce qu’on appelait au Portugal « l’arc de gouvernement », voulant signifier que le gouvernement ne pouvait théoriquement être formé que par le CDS, le PSD ou le PS ou bien par un accord entre deux de ces partis, cessait d’exister : tous les partis représentés au parlement sont désormais en droit de faire partie du gouvernement. Il n’y a plus désormais des partis de première et des partis de seconde, comme l’affirme le secrétaire général du PS et futur premier ministre, António Costa.

Des interrogations pour l’avenir

Toutefois, contrairement à ce que beaucoup à gauche espéraient, les quatre partis ne se sont jamais rencontrés ensemble et cherché à parvenir à un accord unique. Les négociations ont eu lieu entre le PS et chacun des autres partis, donnant lieu à trois accords bilatéraux entre le PS et chacun d’entre eux. Car aussi bien le BE que le PCP ont refusé d’entrer au gouvernement. Même si, ensuite, la gauche ensemble a élu un ancien leader du BE pour siéger au Conseil d’État (où la gauche radicale n’avait jamais été représentée) et un autre du PCP (qui en avait été écarté depuis dix ans) [12]. L’avenir du gouvernement du PS, constitué uniquement de personnalités membres du parti ou proches de celui-ci, reste pourtant fragile. D’autant plus que le BE se montre assez revendicatif et que PCP tient à affirmer ses réserves et sa distance à l’égard d’un gouvernement qui n’est pas le sien. Une première illustration de cette fragilité a été donnée lors du vote le 23 décembre du « budget rectificatif » de l’État, où BE, PCP et PEV ont voté contre, tout comme le CDS et le PAN, son approbation n’ayant été possible que grâce au vote du PS et à l’abstention du PSD.

Cette fragilité et ces divisons sont également illustrées par les candidatures à l’élection du président de la République dont le premier tour aura lieu le 24 janvier et, au besoin, le second tour le 14 février. Un seul candidat est issu de la droite, tandis (outre toute une série de candidats de moindre importance) quatre candidats au moins se disputent les électeurs de la gauche.

De l’issue de cette élection présidentielle et du sort du gouvernement socialiste actuellement en place dépendra l’avenir de la gauche portugaise. Et tout porte à croire que l’on pourrait assister à une recomposition dont on ignore évidemment les contours qu’elle pourra prendre : le PS parviendra-t-il à se maintenir comme principal formation de la gauche ? Ou court-il le risque de perdre ses électeurs de centre-gauche au profit du PSD et ceux de gauche en bénéfice du BE ? Le BE deviendra-t-il la formation pivot entre un PS social-démocrate et un PCP indécrottablement classique ? Sera ce BE la future formation de gauche montante au détriment du PS, sur sa droite, et du PCP, sur sa gauche ? À contre-courant des partis frères européens, le PCP parviendra-t-il à se maintenir comme formation politique la plus radicale avec une représentation parlementaire de poids ? Et maintiendra-t-il son influence dans la principale confédération syndicale portugaise ? Des réponses que seront données à ces d’interrogations et à bien d’autres dépendront l’avenir de la gauche portugaise. Mais aussi, soyons-en certains, l’avenir de la société portugaise…

(Fundão, 25 décembre 2015.)

[1] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Ce lointain parfum d’œillets… », in Politique, Bruxelles, n° 85, mai-juin 2014, pp. 18-19.

[2] Expression fort répandue tirée d’un poème de Fernando Pessoa.

[3] Si à l’origine, les instituts polytechniques étaient censés proposer un type d’enseignement différent des universités, aujourd’hui la principale différence est que les universités proposent un cycle d’études doctorales, ce que les instituts polytechniques ne sont pas autorisés à faire.

[4] Le premier ministre José Sócrates a été à la tête d’un gouvernement socialiste majoritaire du 12 mars 2005 au 26 octobre 2009 et, ensuite, d’un gouvernement socialiste minoritaire du 26 octobre 2009 au 21 juin 2011.

[5] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Portugal : après quarante ans, le grand tournant », in Politique, Bruxelles, n° 93, janvier-février 2016, pp. 12-15.

[6] Le premier ministre Pedro Passos Coelho a été à la tête d’un gouvernement PSD-CDS majoritaire du 21 juin 2011 au 30 octobre 2015 et, ensuite, d’un gouvernement PSD-CDS minoritaire du 30 octobre 2015 au 26 novembre 2015.

[7] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Les incertitudes des lendemains », in Notas de Circunstância 2, 11 novembre 2015.

[8] Selon l’INE (Institut national de Statistique) : 100 978 personnes ont quitté le Portugal en 2011, 121 418 en 2012, 128 108 en 2013 et 134 624 en 2014. Cette nouvelle vague d’émigration se caractérise par la jeunesse et la formation académique élevée de ceux qui ont quitté le pays. De tels chiffres ont permis que le gouvernement de droite PSD-CDS affirme que le taux de chômage avait diminué les derniers mois, « oubliant » de poids de cette vague d’émigration dans la baisse du chômage…

[9] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Cette jouissance éphémère… », in Notas de Circunstância 2, 8 octobre 2015.

[10] Le nouveau parti Personnes Animaux Nature a élu un député à l’Assemblée de la République.

[11] Des négociations au plan local ont eu lieu à diverses occasions entre formations de gauche. Mais jamais de telles négociations n’avaient concerné le gouvernement national.

[12] Le Conseil d’État est l’organe consultatif du président de la République.