LE THÈME

Du complot à ses théories

Jérôme JAMIN
Université de Liège

Il y a toujours eu des théories du complot pour expliquer les rebondissements de l’histoire. D’ailleurs, à bien des égards, l’histoire est une suite de complots, de manipulations et d’entreprises diverses visant à s’accaparer le pouvoir. Mais, quelque part, il y a un passage à la limite.

Dans une perspective historique récente, les théories du complot qui mettent en scène les conflits et intrigues entre nations au XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe siècle ont laissé la place aujourd’hui à des récits faisant la part belle à l’action occulte de nouveaux acteurs telles les entités supranationales (industrie du médicament, industrie de l’armement, Monsanto…), les groupes « subversifs » rassemblés dans un ordre ou derrière une religion (francs-maçons, juifs, musulmans…) ou encore les grandes organisations internationales (ONU, Otan, FMI…). En élargissant encore la focale, on pourrait ajouter qu’il existe deux grandes catégories de complots : les complots imaginés avant la Révolution française et qui s’inscrivent dans une perspective religieuse opposant le bien et le mal, Dieu et le Diable, et les complots qui sont censés avoir eu lieu après la Révolution française et qui s’inscrivent dans une perspective laïque opposant des minorités d’hommes à des majorités d’hommes. La frontière entre ces deux catégories de complots n’est pas étanche, les hommes pouvant être les instruments du Diable dans certains discours qui précèdent ou qui suivent la Révolution française : « Jadis, le grand conspirateur était Satan, aidé par les forces du mal attachées à lui : hérétiques, juifs, infidèles, lépreux, sorcières… Puis, le mythe fut sécularisé mais sa structure resta intacte » [1].

Les complots existent, et il y a complot lorsqu’un petit groupe de gens puissants se mettent ensemble en secret pour planifier et accomplir une action illégale et inconvenante, une action qui a la particularité d’avoir une influence sur le cours des événements. La théorie du complot est donc une lecture du monde qui privilégie la recherche de complots pour expliquer ce dernier. Elle peut parfois viser juste et révéler un complot réel et incontestable (dénonciation par Attac de l’Accord multilatéral sur l’investissement, soupçon sur l’existence des armes de destruction massive de Saddam Hussein et les motivations réelles de l’administration Bush), elle peut stimuler l’esprit critique en nous invitant à ne pas croire aveuglément ce que l’on nous raconte [2], elle peut renvoyer à un monde « lu à l’envers  » où tout ce qui est présenté comme vrai est faux, et inversement.

C’est là que se trouve toute la difficulté ! Il n’y a pas d’une part quelques experts intelligents qui repèrent les analyses sérieuses, et, d’autre part, des gens farfelus qui mobilisent des théories du complot rocambolesques. Il y a un continuum, et on se situe tous quelque part entre un extrême qui rejette toute idée de complot, et un autre extrême qui pense que nous sommes tous manipulés.

Des gens lucides

Dans les théories du complot, on repère à chaque fois un premier groupe d’individus occultes et puissants qui cherchent à dominer le monde, un deuxième groupe, majoritaire, formé de gens manipulés sans le savoir (le peuple, la population, les « gens »…), et enfin un troisième groupe, souvent plus petit, composé de gens courageux qui connaissent la vérité et qui se battent contre le complot. Il existe d’ailleurs un lien fondamental entre l’importance et la gravité du complot dénoncé par les gens courageux et le rôle de héros voire de surhomme qu’une telle dénonciation donne aux protagonistes de la troisième catégorie. Ces gens lucides qui voient ce que les autres ne voient pas deviennent de véritables prophètes  : « Le bouc émissaire supporte la faute quand ceux qui le dénoncent sont traversés par un sentiment de vertu et d’unité totale [3]  » [4].

Sur le plan du mode de raisonnement, si le scientifique considéré comme « normal » cherche la vérité par déduction et induction et par observation, il teste aussi son hypothèse et est prêt à l’infirmer si les preuves ne vont pas dans le bon sens. Il en va tout autrement pour celui qui voit des complots partout – le « théoricien du complot » ou le « complotiste » – qui, en revanche, connaît la vérité dès le départ et se contente de chercher des confirmations de cette vérité. En réalité, les camps ne sont pas aussi tranchés. Il y a une multitude d’analystes qui empruntent chacun à des degrés divers des éléments factuels incontestables, des travaux scientifiques, mais aussi parfois des sources plus « alternatives », des commentaires et des analyses qui dénoncent les discours officiels.

Quelques exemples : certains théoriciens du complot considèrent que le gouvernement américain ou la CIA ont eux-mêmes organisé les attentats du 11 septembre 2001 et, à ce titre, ils collectent systématiquement tous les éléments troublants qui contredisent la version officielle. D’autres pensent que l’Occident est l’oeuvre de Satan et prennent pour preuve la pornographie, la légalisation de l’avortement, l’euthanasie, l’homosexualité et tout ce qui, à leurs yeux, affiche un monde sans Dieu et sans valeurs. D’autres, enfin, pensent qu’Israël vise à dominer d’abord le Moyen-Orient et ensuite le reste du monde et à ce titre, ils sélectionnent dans l’actualité tout ce qui corrobore cette analyse, notamment au niveau de l’appui des États-Unis à Israël.

Le théoricien du complot n’est pas fou. Il pense simplement qu’il a raison et ne cherche, et ne sélectionne dès lors, que les sources qui confirment son point de vue. il n’a pas besoin d’établir une démonstration. Ce type de raisonnement permet par exemple aux négationnistes d’affirmer que l’existence de l’État d’Israël est la preuve que la Shoah était bel et bien une invention ! Elle était destinée à culpabiliser les Occidentaux et donc à favoriser les accords nécessaires à la création de l’État juif après la Deuxième Guerre mondiale. La vérité de départ qu’ils ne démontrent pas, c’est le fait que la Shoah est une imposture, mais ensuite tout ce qui suit est interprété en vue de confirmer cette vérité de départ. Ainsi la meilleure preuve que les chambres à gaz n’ont pas existé, c’est précisément qu’Israël existe… le complot a réussi.

Une réflexion circulaire

Si l’analyse scientifique « classique  » mobilise un ensemble de données empiriques avec pour objectif de mettre à jour des théories ou des lois plus générales, l’auteur des théories du complot va privilégier la déduction et formuler des hypothèses, mais avec des prémisses non établies, et qui joueront cependant un rôle important. En d’autres termes, la conclusion précède toujours la démonstration et, à chaque fois, on commence la démonstration en fournissant d’emblée l’explication, ensuite on organise les faits – on fait une sélection orientée – pour corroborer cette explication. Les théoriciens du complot se fondent en fait sur une réflexion circulaire [5] qui implique un aller-retour permanent entre une affirmation de départ non démontrée et l’accumulation minutieuse de multiples éléments troublants susceptibles de donner du crédit à ce qui reste cependant non démontré.

Par exemple, il est incontestable que les États-Unis soutiennent massivement l’État d’Israël et il est possible d’accumuler de multiples preuves de cette réalité. Cela ne démontre cependant pas qu’Israël vise à dominer d’abord le Moyen-Orient et ensuite le reste du monde. Il est il est tout aussi incontestable que la pornographie, l’homosexualité ou l’avortement font partie de la vie des Occidentaux – parmi plein de choses – mais cela ne démontre pas que c’est l’œuvre de Satan et que c’est le fruit d’une conspiration, ni que tous les Occidentaux sont forcément en accord sur ces questions.

Pour penser de cette manière, les théoriciens du complot laissent entendre que tous les phénomènes sociaux, politiques et historiques sont l’effet et les conséquences directes de l’action consciente, volontaire et délibérée de quelques hommes, ce qui implique que « rien n’est dû au hasard », que « ce qui est compliqué est en fait un écran de fumée ou une manipulation », qu’« il n’y a pas de fumée sans feu », et qu’il y a toujours quelqu’un qui tire les ficelles. Dès lors, à partir du moment où des hommes font l’histoire, des hommes seulement et pas les hommes en général, il est possible de tout expliquer à partir d’une cause, d’une action, d’une source, d’une prémisse unique.

Raoul Girardet a bien résumé la situation : si quelques individus fomentent un vaste complot mondial, «  tous les faits, quel que soit l’ordre dont ils relèvent, se trouvent ramenés, par une logique apparemment inflexible, à une même et unique causalité, à la fois élémentaire et toute-puissante » [6]. Exemple : l’État islamique en Syrie et en Irak ne peut pas être le fruit d’une multitude d’erreurs stratégiques dans la région depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, il ne peut être que l’aboutissement d’un projet qui profite soit aux Américains, soit aux Israéliens, soit à Bachar El Assad. Le chaos est toujours vu comme un chaos volontaire.

La force de la simplicité

En considérant que le monde n’est pas tel qu’il est mais qu’il obéit à des logiques invisibles liées à des pratiques occultes, les théories du complot développent une « herméneutique de la suspicion  » où les faits avérés deviennent des faux (ou des manipulations), où les événements deviennent des fictions et où les certitudes se transforment en doutes. En effet, une fois le principe du complot accepté, « toute preuve relative à un élément devient une contre-preuve dans un univers lu à l’envers » [7]. Cette tendance est d’autant plus forte que les médias nous ont habitués à quelques erreurs aux mieux, et à quelques mensonges caractérisés au pire !

Les théories du complot contiennent souvent une part de vérité, et le complot doit toujours reposer sur un minimum de réalité pour être reconnu. C’est ici que les petits détails sont utiles. À chaque drame, à chaque conflit, à chaque attentat, il y a toujours des incohérences, des zones d’ombre et d’autres éléments qui alimenteront ensuite la suspicion chez ceux qui sont persuadés dès le début qu’il y a un complot à l’œuvre.

En fin de compte, pourquoi un tel succès, à travers les âges et jusqu’à aujourd’hui ? Les théories du complot ont pour origine la volonté d’expliquer avec de nouvelles théories ce que d’autres façons d’interpréter le monde ne parviennent plus à expliquer. Elles sont facile à comprendre et ont réponse à tout, étant à la fois généralisantes, globalisantes et totalisantes.

Face à l’État islamique et son développement fulgurant au rythme de ses décapitations et des attentats qu’il revendique en Europe, face aux grandes puissances qui agiront de façon très différente en fonction de paramètres froidement égoïstes (pétrole, finance, alliances…), face au réchauffement de la planète et à la toute-puissance des marchés, il y a de quoi être plongé en permanence dans l’incompréhension devant un monde trop complexe. En revanche, les théories du complot proclament au grand jour la simplicité jusque-là occultée du monde. Elles nous rassurent lorsque le monde nous fait peur et que les explications officielles ne sont pas à la hauteur.

[1] L. Boia, Pour une histoire de l’imaginaire, Les Belles Lettres, 1998.

[2] Comme Michel Collon qui oppose la théorie du complot à la théorie de la naïveté dans son livre Je suis ou je ne suis pas Charlie, Investig’Action, 2015.

[3] C. Berlet et M. Lyons, Right-Wing Populism in America, Guilford Press, New York, 2000.

[4] On trouvera un exemple éloquent de ce phénomène avec l’ascension fulgurante de Thierry Meyssan suite à la sortie de son livre L’effroyable imposture. Aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone, éditions Carnot, 2002. Voir aussi l’article "11 septembre : l’anesthésie de la raison", dans ce numéro.

[5] Sur ce type de raisonnement et la réflexion circulaire, voir A. Goldschläger et J. Lemaire, Le complot judéo-maçonnique, Labor/Espace de libertés, 2005. NDA : Une erreur s’est glissée dans la version papier de ce texte, où il manque la référence de cet ouvrage.

[6] R. Girardet, , Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986.

[7] A. Goldschläger et J. Lemaire, op. cit..