LE THÈME

Qu’est-ce que le précariat ?

François SCHREUER

Tout à la fois groupe social victime d’une précarité désormais durablement installée, bannière sous laquelle se regroupent de nouvelles luttes collectives et peut-être concept susceptible d’ouvrir un bouleversement des cadres traditionnels de la pensée sociale, le « précariat » ne se laisse pas saisir facilement. Voici une tentative d’explicitation du concept et de ses conséquences.

Un constat fait à présent consensus : la précarité est devenue durable. Comme le montrent de nombreuses études, les dix ou quinze dernières années ou vu le détricotage progressif de la sécurité d’emploi et la multiplication des statuts précaires, en fait ou en droit, si pas encore en stocks, au moins déjà en flux : la majorité des nouveaux entrants sur le marché du travail y sont confrontés et savent qu’ils ne sortiront que difficilement de cette situation. Comme l’écrit Robert Castel, « il est peut-être temps aujourd’hui de commencer à repenser la précarité. On a eu souvent tendance à se la représenter comme une situation atypique, plus ou moins marginale par rapport au marché régulier du travail, et le plus souvent provisoire. La précarité serait alors une étape dans un parcours professionnel. Mais si elle était en train de devenir un état ? [...] Elle devient un régime de croisière, ou une condition permanente, ou un registre "régulier" de l’organisation du travail. » [1] Le précariat regroupe, dans une première définition, descriptive, l’ensemble des personnes qui se trouvent durablement dans une situation de précarité, c’est-à-dire d’incertitude économique. Le précariat est donc d’abord synonyme d’avenir bouché, d’impossibilité à construire sa vie.

Chercheurs, pigistes, artistes, stagiaires, migrants, mais aussi étudiants, employés de fast-food, chômeurs, interimaires... et jusque tous ceux qui, malgré un "bon" emploi sont incapables de trouver un logement.

Cette définition extrêmement large rassemble de très nombreuses situations individuelles, depuis celles des « intellos précaires » [2], disposant d’un important bagage culturel et symbolique — chercheurs, pigistes, artistes, stagiaires,... qui, contre les idées reçues, galèrent malgré leurs diplômes ou leurs réseaux sociaux très étendus — jusqu’à celles des migrants « illégaux » dont les conditions de vie sont fréquemment dignes de celles du sous-prolétariat du XIXe siècle, voire confinent à l’esclavage [3], en passant par des très nombreuses situations intermédiaires : étudiants, employés de fast-foods, chômeurs, travailleurs intérimaires, flexibles, temporaires [4], dont un certain nombre sont des working poors, et jusqu’à tous ceux qui, malgré un « bon » emploi sont incapables de trouver un logement,...

Paradigme post-industriel

À première vue, cette hétérogénité radicale est déroutante. Est-il possible de dégager quelque point commun à tous ces habitants d’une périphérie supposée du travail salarié ? Peut-on aller plus loin dans la définition de ce « précariat » ? Plusieurs éléments nous font penser oui.

Qu’est-ce qui peut rassembler un « intello précaire » et un migrant illégal ? A priori pas grand-chose. Ce sont pourtant deux figures emblématiques, largement mises au premier plan dans les différentes symbolisations que les mouvements de précaires cherchent à former d’eux-mêmes à travers l’Europe. Et en Belgique, les participants à la dernière parade Euromayday, le premier mai à Liège, associaient effectivement une très forte délégation du mouvement des sans-papiers à d’autres plus attendues. Le développement de nouvelles solidarités entre précaires de tous bords relève sans toujours de pratiques minoritaires, peu visibles et souvent inscrites dans le cadre d’une action militante. Ces pratiques manifestent cependant une vivacité et une récurrence qui les rendents significatives. De façon plus générale, la précarité est en train de devenir une identité collective [5], non seulement de mouvements de lutte mais surtout de nouveaux modes de vie, privilégiant le retour à l’épanouissement personnel et aux relations humaines et cherchent souvent ouvertement à se dégager des cadres normatifs du salariat, voire à remettre en question le travail et son rôle de valeur régulatrice universelle. Ce serait toutefois une erreur, il faut le souligner, de voir dans l’émergence de cette contre-culture un réenchantement de la notion de précarité.

« Le démantèlement des législations sociales est présenté comme l’inévitable conséquence de la globalisation économique. Mais la libre circulation du capital et des biens n’est pas un fait de nature. Il s’agit du produit de décisions politiques, implémentées dans le droit commercial. » (Alain Supiot)

Mais surtout, le « précariat » semble un concept capable d’améliorer notre appréhension des mutations du capitalisme et de ses stratégies ; ainsi que des bouleversements que ce constat induit. Comme l’affirme l’activiste italien Alex Foti, « le précariat est à la société post-industrielle ce que le prolétariat fut à la société industrielle ». Salariat et précariat ne sont pas deux notions antinomiques, les réalités qu’elle recouvrent se chevauchent d’ailleurs largement, elles correspondent simplement à deux temps de l’analyse. Le salariat n’est pas mort (il s’étend, en fait), mais il ne permet pas, par exemple, de comprendre comment et pourquoi le capitalisme est en train de devenir cognitif [6] c’est-à-dire de rompre avec la distinction fordiste entre temps de travail et temps de loisir. Car l’intégralité de notre existence est désormais tendue non seulement vers l’accroissement de notre employabilité — c’est-à-dire la « responsabilité » des individus vers qui sont transférés le risque social et de la charge d’adaptation aux nouveaux modes de production — mais constitue même en tant que tel une source de revenus pour le capital [7].

Repositionnement face au capital

L’émergence d’un précariat, l’atomisation sociale dont il est consubstantiel, correspond aussi à un recul historique du rapport de force entre le capital et ses adversaires. Comme le souligne Marco Revelli, cette évolution se traduit notamment par la multiplication de conflits horizontaux mettant aux prises des acteurs qui devraient pourtant être alliés. L’enjeu principal de la situation présente est par conséquent de trouver des stratégies communes, d’opérer une jonction entre les pratiques de lutte collective héritées de l’ère industrielle et un cadre d’analyse du nouveau paradigme, porté aujourd’hui par les précaires : « [...] il faut une grande quantité de culture de solidarité, de savoir, de savoir-faire, de compétence. Mais c’est justement ce que nous avons [...]. Si cette force était réappropriée et utilisée pour se reproduire elle-même comme sujet collectif, au lieu de reproduire seulement le Capital, une part importante de la société parviendrait à se sortir de l’isolement. Si ces nouveaux sujets pouvaient communiquer avec les structures collectives restées actives dans les vieilles entreprises fordistes, nous aurions un début de la structure en réseau dont nous avons besoin. » [8]

La difficulté de cette jonction se trouve d’abord dans la définition du lieu de l’action. Car, comme le souligne Alain Supiot [9], « le démantèlement des législations sociales est présenté comme l’inévitable conséquence de la globalisation économique. Mais la libre circulation du capital et des biens n’est pas un fait de nature. Il s’agit du produit de décisions politiques, implémentées dans le droit commercial. » Or, poursuit-il, « la configuration légale des marchés a un impact infiniment plus important sur l’emploi que la législation du travail ». Par conséquent, « l’idée qu’une réforme du droit du travail va créer des emplois est une illusion : l’abrogation complète de toutes les normes au travail salarié aurait un impact des plus maigre sur le chômage ». Rien n’est inéluctable, mais l’inversion de la tendance suppose une redéfinition des termes du problème — l’institutionnalisation de la précarité par le droit ne mène nulle part — et surtout un passage de l’action au niveau supra-national, c’est-à-dire, dans notre cas, au niveau européen. C’est à ce niveau qu’il convient de créer de nouveaux droits sociaux et de construire des mécanismes de protection adaptés aux nouvelles formes de production et (surtout) de vie [10]. Ce passage sera cependant une manoeuvre à hauts risques. Il ne sera de plus envisageable que lorsque l’Union européenne se sera démocratisée.

On en est là.

Mots Clés : Précarité

[1] « Et maintenant, le ’précariat’... », Le Monde, samedi 29 avril 2006.

[2] Lire par exemple le texte de Mona Chollet, « Le paradis sur terre des intellos précaires » paru dans Le Monde diplomatique de mai 2006.

[3] Lire Jean-Jacques Bozonnet, « Esclaves en Italie », Le Monde, 23 septembre 2006.

[4] Lire Évelyne Perrin, Chômeurs et précaires au coeur de la question sociale, Paris : La Dispute, 2004.

[5] Identité extrêmement paradoxale, comme le montre Angela Mitropoulos, « Precari-us ? », Mute, février 2005.

[6] Mutation largement commentée par de nombreux auteurs. On peut relever les concepts de capitalisme informationnel (Manuel Castells, puis Jeremy Rifkin), d’économie de la connaissance (Dominique Foray), de capitalisme cognitif (Antonio Negri, Carlo Vercellone), voire, récemment, de pronétariat (Joël de Rosnay).

[7] Une des illustrations de ce phénomène est à trouver dans le concept de « web 2.0 ». Lire Tim O’Reilly, « What Is Web 2.0 », 30 septembre 2005. http://www.oreillynet.com/pub/a/ore....

[8] « Centralité du précariat », entretien avec Marco Revelli réalisé par Dario Azzellini, paru à l’automne automne 1997 dans la revue berlinoise Arranca !, dont une traduction a été publiée dans la revue Vacarme 09 (automne 1999) et est disponible en ligne.

[9] « Law and Labour, A World Market of Norms ? », in New Left Review 39, mai 2006. Notre traduction.

[10] Lire la « Plate-forme revendicative des associations de chômeurs et de précaires » (septembre 2006), http://www.cip-idf.org/article.php3....