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La boucle hypnotique et la bonne distance

Hugues LE PAIGE

Le dispositif est désormais classique et immuable : l’écran est divisé en deux parties verticales. À gauche le journaliste « en direct/live » qui, le plus souvent, est contraint de raconter son impuissance à voir et à comprendre ce qui ne se déroule pas sous ses yeux, à droite des images répétitives et souvent peu explicites, captées par des téléphones portables ou des caméras éloignées, mais qui veulent installer la mise en scène de l’événement tragique (éclairages de nuit, flou des mouvements, gyrophares d’un bleu glacé, sons composés de sirènes hurlantes, de cris non identifiables, d’interpellations angoissées).

« Quelle est la nouvelle donne de l’imaginaire quand il y a écran et, sur cet écran, un flux qui ne répond plus du traitement de la distance ? La bonne distance ou la place du spectateur est une question politique. »

Ces premières – rares – images des attentats du 13 novembre tourneront en « boucle » pendant des heures. Leur répétition inlassable contredit à la fois l’état de « direct » qui s’inscrit dans l’autre partie de l’écran et décale d’une manière irréelle le propos du journaliste qui parle naturellement d’un autre moment et d’un point de vue différent. Le visible et l’invisible se confondent. La contradiction entretient la sidération d’un spectateur hypnotisé. La pratique de l’écran divisé a été définitivement imposée par les chaînes d’information continue dont le langage produit une fragmentation de la représentation du réel jusqu’à priver celui-ci de son sens. Toutes les télévisions généralistes ont désormais adopté le procédé et sa grammaire mais il est vrai qu’elles se transforment, alors, elles-mêmes en flux continu.

Ce n’est pas totalement nouveau. Rappelez-vous, lors de la première guerre du Golfe, c’était l’écran de CNN qui squattait la moitié des nôtres privées d’informations. Et lors de la deuxième guerre du Golfe, dans la nuit de Bagdad, captés par des caméras automatiques, les plans interminables des sirènes et des toits de la capitale irakienne en attente des premiers bombardements américains servaient de support aux invocations guerrières de Fox- News.

Cet écran décomposé en signes multiples ne permet pas au spectateur de trouver sa place. Dans L’image peut-elle tuer ?, écrit après les attentats du 11 septembre 2001 – et judicieusement réédité aujourd’hui [1] –, la philosophe Marie-José Mondzain, spécialiste de la question de l’image posait déjà la question récurrente de son oeuvre [2] : « Quelle est la nouvelle donne de l’imaginaire quand il y a écran et, sur cet écran, un flux qui ne répond plus du traitement de la distance ? La bonne distance ou la place du spectateur est une question politique. La violence réside dans la violation systématique de la distance. Cette violation résulte des stratégies spectaculaires qui brouillent volontairement ou non la distinction des espaces et des corps pour produire un continuum confus ou s’égare toute chance d’altérité. La violence de l’écran commence quand il ne fait plus écran, lorsqu’il n’est plus constitué comme le plan d’inscription d’une visibilité en attente de sens. Ce qui colle aux yeux n’est pas vu, ce qui colle aux oreilles n’est pas entendu, c’est à distance seulement que se mesure la chance offerte aux yeux et aux oreilles de voir et d’entendre quelque chose. » [3] Dans ces quelques lignes, Marie-José Mondzain n’évoque naturellement pas spécifiquement un certain type d’information télévisée, le propos est plus large et plus théorique. Mais comme souvent, il nous ouvre un champ de réflexion fécond, y compris sur cette « boucle hypnotique » qui a investi et saturé notre regard durant de longues heures.

(Retrouvez Hugues Le Paige sur les blogs de POLITIQUE : http://blogs.politique.eu.org.)

[1] M.-J. Mondzain, L’image peut-elle tuer ?, Bayard, nouvelle édition, 2015.

[2] Voir « La place du spectateur », Rimages, Politique, n° 61, octobre 2009.

[3] Op. cit., pp. 63-64.