Café Carabosse

État d’urgence

Irène KAUFER

Alors, vous aussi, vous avez dû fermer les portes du Café Carabosse à clé, fouiller les sacs, annuler des rencontres, poser des volets, subir des perquisitions, ficher vos utilisatrices... ?

— Oui, et on a vu débarquer la police au milieu d’une réunion. Un voisin l’avait appelée parce qu’il avait vu une femme déposer quelque chose dans notre boîte aux lettres... Faut dire qu’elle portait le foulard [1]. Et c’est bien connu, les terroristes portent tous le foulard.

— Mais quelle idée de courir, aussi...

— Il pleuvait à verse et elle nous ramenait un livre emprunté la semaine précédente.

— Et pourquoi n’est-elle pas simplement entrée ?

— Parce que la porte était verrouillée, pour des questions de sécurité.

— Et pourquoi n’a-t-elle pas sonné, alors ?

— Parce que les volets étaient baissés, pour des questions de sécurité, alors elle a pensé qu’il n’y avait personne.

— Et alors, la police l’a arrêtée ?

— Heureusement non, elle courait assez vite. Mais nous, nous avons eu droit à une visite ! Ils ont fouillé nos archives, notre bibliothèque, décortiqué le contenu de nos ordinateurs... Et bingo ! Ils ont trouvé le plus grave : des tas d’appels à manifester ! Pour la manif à Paris à l’occasion de la COP21, pour la manif à Bruxelles puisque celle de Paris était interdite pour cause de sécurité, pour celle d’Ostende du 29 novembre puisque celle de Bruxelles était interdite pour cause de sécurité, pour celle d’Ostende le 6 décembre puisque celle du 29 novembre était interdite pour cause...

— Ça va, on a compris.

— Il y avait aussi des tracts pour une marche contre les violences faites aux femmes, comme tous les 25 novembre... interdite... des activités féministes... annulées... Pour se consoler, on allait préparer un gâteau, mais la police a confisqué la farine : poudre blanche suspecte !

— Et les œufs ! On risquait d’en lancer sur l’un ou l’autre ministre : trouble à l’ordre public.

— Moi la mesure que je préfère quand même, c’est l’autorisation donnée aux policiers en France de garder leur arme en dehors des heures de service. Quand on sait que la violence conjugale concerne quinze fois plus les femmes de policiers que la population générale [2], qu’en plus ces agresseurs ont beaucoup moins de risques que les autres d’être inquiétés, une arme à la maison, ça peut toujours servir. Frapper, étrangler, cogner contre un mur, c’est quand même plus fatigant que de tirer un coup, si l’on ose dire. La sécurité ne va pas s’améliorer pour tout le monde.

— De toute façon, c’est toute une atmosphère qui ne peut que faire monter les violences en général, et celles contre les femmes en particulier. « On va leur faire la guerre... on va les bombarder... on va les détruire... » Voilà ce qu’on entend comme réactions des politiques pour « contrer le terrorisme » et « défendre nos valeurs ». L’heure est aux déclarations viriles, aux mouvements de menton et aux bombages de torse. Cela n’augure rien de bon pour les femmes... et pas seulement pour elles.

(Retrouvez Irène Kaufer sur les blogs de POLITIQUE : http://blogs.politique.eu.org.)

[1] Cette histoire est librement inspirée d’un incident qui a réellement eu lieu à Bruxelles, le 21 novembre 2015. Personne n’a été jusqu’à appeler la police, mais le comportement de cette femme, juste parce qu’elle portait le foulard et qu’elle courait, a été considéré comme « suspect ».

[2] « Femmes de flics violents, sacrifiées au nom de la réputation de l’institution », Mediapart, 25 novembre 2015.