Le dictionnaire du prêt-à-penser

Insiders/outsiders

Mateo ALALUF
Sociologue

INSIDERS/OUTSIDERS (établis/marginaux) : cette notion, développée dès le début des années 1960 par Norbert Elias, a joué un rôle important en sociologie, en particulier dans la compréhension des rapports sociaux dans les quartiers [1]. L’économie, en s’appropriant ce concept, en a insidieusement changé le sens et en a fait le cheval de Troie du néolibéralisme. La sécurité sociale mobilise une part importante des richesses qui échappent de ce fait aux mécanismes de marché. Le droit du travail en définissant des protections pour les salariés (délais de préavis en cas de licenciement ou salaire minimum) ne permet pas de fixer les salaires suivant les seules lois du marché. En d’autres termes, la réalisation du projet néolibéral qui réside dans la régulation de la société par le marché, nécessite la suppression de ce double obstacle. Le basculement néolibéral des années 1980 se fera en conséquence en opposant les insiders, supposés privilégiés, aux outsiders laissés pour compte. Cette lecture de la société permettra de promouvoir des politiques ciblées sur les pauvres en lieu et place des mécanismes de redistribution solidaire de la sécurité sociale. Ces politiques, nous pouvons en juger après coup, ont cependant conduit non pas à la diminution mais à l’augmentation de la pauvreté et ont affaibli les protections sociales. Simultanément, les mesures ciblées sur les publics spécifiques ont permis, en toute bonne conscience pour leurs promoteurs, de fragiliser un système de sécurité sociale accusé de réaliser une redistribution à rebours au profit des établis et au détriment des marginaux.

Comme pour la sécurité sociale, la même lecture duale de la société prévaut aussi en matière d’emploi. Sous couvert d’abolir les privilèges supposés des insiders, c’est-à-dire de tous les salariés, on supprime les protections dont bénéficiaient les emplois les plus précaires (outsiders). Ainsi, selon un récent rapport du Service public fédéral de l’emploi qui a assimilé avec zèle l’idéologie NVA-libérale, les insiders sont supposés trouver des emplois stables, des salaires élevés et bénéficieraient de protections étendues, à l’opposé des outsiders qui doivent se contenter des emplois à durée indéterminée, de bas salaires, d’une moindre protection et d’une grande insécurité. En conséquence, le rapport qui prétend prendre le parti des faibles, et en particulier des travailleurs issus de l’immigration (outsiders), contre les insiders, supposés privilégiés, propose de diminuer le salaire minimum et de faciliter les licenciements en réduisant les délais de préavis. Ce même rapport prône aussi de durcir encore les conditions d’accès à la prépension et au crédit temps et de supprimer la distinction entre le revenu d’intégration et l’allocation de chômage en raison du fait que son montant serait plus élevé [2].

Insidieusement le pouvoir, qui plus est lorsqu’il revêt le masque de l’économie, change le sens des mots. Une expression stimulante pour la compréhension des rapports sociaux dans les quartiers se transforme ainsi en instrument du nouveau régime de capitalisme financier pour démanteler la sécurité sociale, déréguler le marché du travail et déstabiliser la société.

[1] Voir à ce sujet N. Elias et J. Scotson, Logiques de l’exclusion, Fayard, 1997 (1ère éd. anglaise 1965).

[2] Monitoring socio-économique 2015. Marché du travail et origine. SPF Emploi, travail et concertation sociale et Centre interfédéral pour l’égalité des chances.