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HOMMAGE

Thérèse Mangot : ce 19 juin 2006...

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

Le cimetière juif de Crainhem n’avait sans doute jamais reçu autant de visiteurs musulmans, chrétiens et laïcs, politiques et syndicalistes, associatifs et intellectuels, ministres et marginaux, gauche de gouvernement et gauche radicale : toutes et tous, ils et elles, étaient là, ce 19 juin 2006, pour les funérailles de Thérèse Mangot.

La pensée, l’action, l’affection, étaient rassemblées comme pour une trinité fraternelle. Jeunes et vieux, femmes et hommes, ennemis parfois ancestraux ou complices de toujours : seul cet étrange et hétéroclite équipage pouvait faire prendre conscience de l’étendue du « territoire thérésien ». Et seule Thérèse pouvait réunir ce monde sans craindre les contradictions apparentes et les oppositions parfois bien réelles. Pendant quarante ans, Thérèse fut de toutes les grandes et petites aventures de la gauche politique et culturelle dans la passion et la raison. L’une étant, chez elle, inséparable de l’autre.

« Conversations avec Thérèse » disons-nous. D’abord sans doute parce que la conversation implique l’échange que la mort ne peut pas interrompre. « Conversation » plutôt qu’« hommage » car, comme l’écrit et s’écrie Joëlle Baumerder [1] : « Qu’on ne vienne pas nous l’angéliser parce que trop tôt partie », ni en faire une « icône ». Joëlle qui place au premier plan la part si forte de l’intime. « Conversation » aussi parce que dans l’existence, le travail, l’action, et les écrits de Thérèse, il y a ce vivant qui ne cesse de nous étonner et de nous interpeller. Eliane Deproost [2] ne peut pas ne pas prolonger "cet échange à jamais inabouti" pour "continuer à enfoncer des portes fussent-elles de cathédrales". Patricia Gérimont [3] trace le cheminement professionnel inséparable de la militance. Naturellement, spontanément, il nous semblait que dans ces conversations la parole devait d’abord venir des femmes pour parler de celle qui aimait autant celles-ci et les hommes. Henri Goldman [4], lui, évoque encore d’autres échanges avec cette « Juive du désir » qui avait « une véritable théorie empirique de la diversité culturelle ». les territoires de Thérèse étaient aussi vastes que variés. Et dans la carte du plaisir militant, il y avait également POLITIQUE. elle était de la revue depuis sa naissance en 1996, se retrouvant d’emblée dans cette volonté de faire débattre toutes les gauches, sans tabou ni frontière. Thérèse qui présidait l’asbl POLITIQUE, éditrice de la revue, apportait sa contribution sur ses sujets de prédilection mais elle participait aussi aux débats internes sur l’existence et le développement de notre entreprise.

Une image. Une photo. Thérèse sur la jetée du port de Livourne en mai 2005. La beauté d’un sourire souverain dans une sororité à la fois détachée et engagée.

Un souvenir à la fois personnel et collectif. Thérèse faisait partie du petit groupe de proches que j’avais amené en Toscane pour la présentation de mon film "Il fare politica" dans le village où il avait été tourné durant près d’un quart de siècle. Journées de fêtes, de douceurs, d’émotions, de conversations précisément sur l’engagement politique qui est au coeur du film. Thérèse avait été conquise par ces militants communistes toscans (d’emblée elle était des leurs) et notamment par Fabianna, protagoniste du film qui le conclut en nous faisant don d’une des plus belles définition de ce « fare politica » : « ne pas rester à l’écart. Participer. S’efforcer de comprendre aussi les raisons des autres. Réfléchir et après, faire une synthèse. Ne pas penser que tout se résume à sa famille, sa maison... des gens qui travaillent, qui pensent, qui ne laissent pas toujours la décision aux autres. » « C’est ce que je pense, en tant que femme », ajoutait fabiana. Thérèse Mangot ne disait pas et ne faisait pas autre chose.

[1] Joëlle Baumerder est directrice de la Maison du Livre à Saint-Gilles mais elle s’exprime ici comme l’amie proche de Thérèse et explore leur territoire de l’intimité.

[2] Eliane Deproost est directrice adjointe du centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme mais évoque, à titre personnel, les échanges intellectuels inséparables du champ de l’amitié.

[3] Patricia Gérimont a travaillé avec Thérèse dans le secteur de l’animation culturelle et l’éducation permanente, secteur de la Communauté française où elle exerce toujours des responsabilités importantes.

[4] Henri Goldman, codirecteur et rédacteur en chef de POLITIQUE, bien sûr, mais aussi et surtout ici interlocuteur privilégié de Thérèse sur ces thèmes de l’identité juive et de la diversité culturelle.