LE POINT

Casser le peuple

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Pas question de pavoiser au soir du second tour des élections régionales françaises. Ni d’oublier que les attentats de novembre à Paris, moins d’un an après ceux de janvier, ont démultiplié le succès électoral du Front national. Celui-ci a pu apparaître à beaucoup d’électeurs désorientés comme la seule réponse politique à la hauteur.

Comment a-t-on pu en arriver là dans la République des Lumières  ? Était-il inéluctable que, confronté à une menace terroriste d’un type nouveau, une part importante du peuple français a pu valider la pire réponse qui soit  ? Il faut revenir ici sur une singularité française. La France est le pays le plus centralisé d’Europe. De Louis XIV à la Ve République, le pouvoir s’y exerce verticalement, du haut vers le bas, en laissant peu de place à la libre négociation des acteurs sociaux, contrairement à ce qui se pratique dans l’Europe du Nord – dont la Belgique – où une culture de négociation permanente amortit les chocs sociaux [1]. Mais ce modèle historiquement autoritaire présente une autre facette : la France a toujours eu beaucoup de mal à reconnaître l’existence de minorités à l’intérieur de ses frontières, qu’elles soient régionales ou religieuses. Autonomistes bretons ou protestants cévenols, tous furent confrontés à une volonté assimilatrice qui n’a jamais reculé devant la violence.

Derrière une logomachie républicaine grandiloquente, il s’agissait surtout, pour le tandem Hollande-Valls, de faire oublier sa capitulation en rase campagne devant les forces de la finance qu’ils avaient renoncé à combattre.

Cette France-là a été perturbée plus que tout autre État par le développement en son sein d’une nouvelle minorité issue de l’immigration du travail. Par un jeu d’assignations en miroir, cette minorité est désormais nommée par sa religion : elle est musulmane. C’est pour faire pièce à cette émergence imprévue qu’à la fin du XXe siècle, une «  laïcité de foi civique  » [2] s’imposa en France comme doxa nationale à la même place que la religion catholique de l’ancien régime.

Après des années de sarkozysme, on aurait pu espérer que la gauche, revenue au pouvoir en 2012 avec l’engagement solennel pris par François Hollande de «  combattre la finance  », rétablirait une certaine concorde sociale en se mettant à l’écoute de la part la plus déshéritée de sa population. Illusion. Sarkozy avait exalté l’identité nationale et les racines chrétiennes de la France. Les socialistes s’en distinguèrent en surjouant les valeurs de la République et la laïcité menacée. Mais derrière une logomachie républicaine grandiloquente, il s’agissait surtout, pour le tandem Hollande-Valls, de faire oublier sa capitulation en rase campagne devant les forces de la finance qu’ils avaient renoncé à combattre.

Puis les terroristes frappèrent, une première puis une seconde fois. Pour leur faire face en redonnant espoir et confiance, il eût fallu pouvoir mobiliser toutes les composantes du peuple français. En premier lieu ses classes populaires, roulées dans la farine par un ministre de l’Économie et des Finances, Emmanuel Macron, qui «  parle à l’oreille des riches  ». Et y compris sa part musulmane pointée globalement pour avoir nourri des monstres en son sein. Plutôt qu’entonner l’air martial de l’union nationale, il eût fallu manifester une vraie volonté de mettre les uns et les autres au cœur d’une République qui leur tournait le dos quand elle ne les montrait pas du doigt. Mais seul le sécuritaire fut au rendez-vous.

Et parmi les mesures avancées pour combattre le terrorisme, il y en eut une qui franchit les bornes de l’ignoble. En souhaitant pouvoir déchoir de la nationalité française tous les binationaux reconnus auteurs d’actes de terrorisme – un terme particulièrement élastique –, y compris ceux qui sont nés français de parents français et n’ayant jamais vécu ailleurs qu’en France, Valls n’unifiait pas le peuple contre les terroristes. Il le cassait, au risque de désespérer un peu plus ceux qui se voyaient ainsi désignés comme des Français de deuxième rang.

Résultat : une abstention massive dans les quartiers populaires, qui frôle parfois les 70%, dont une bonne part aura refusé jusqu’au bout de se rallier au moindre mal du «  front républicain  ». Quant à Marine Le Pen, dont la haine de l’étranger reste le principal fonds de commerce, elle n’a fait que s’engouffrer dans cette brèche qui lui était ainsi généreusement ouverte.

En Belgique, même la droite la plus borderline n’a pas atteint ce degré d’ignominie. Il dépend de tous qu’elle ne l’atteigne jamais et que la gauche reste fidèle à elle-même, en se tenant aux côtés du peuple. De tout le peuple.

13 décembre 2015

[1] C’est bien ce modèle qui est attaqué de front par notre coalition fédérale actuelle.

[2] Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Seuil, 2011.