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Louis Deltour ou la transfiguration du réel

Hugues LE PAIGE

« Il ne fallait n’être plus qu’un regard et une main » écrit Jean Genet dans un texte consacré à Rembrandt [1]. Le regard commande, la main interprète. Il en va de la peinture comme de la photo ou du cinéma : le « point de vue » détermine l’œuvre en image. Le regard de Louis Deltour (1927-1998), auquel une rare exposition a été récemment consacrée [2], souligne la modernité d’un réalisme aujourd’hui oublié. Sans doute parce que ce réalisme du XXe siècle dut faire face à la double offensive de la non-figuration d’abord et de l’hyperréalisme ensuite. Et qu’il fut de surcroît trop souvent assimilé (et donc disqualifié) à la peinture de régime du « réalisme socialiste » officiellement imposée par Jdanov et Staline dès 1934. À ce propos, Roger Somville parlait du passage d’une esthétique de résistance à une esthétique de pouvoir [3].

Louis Deltour adhère au parti communiste au lendemain de sa participation à la résistance armée et y restera fidèle jusqu’au bout. Même si, alors, les thèmes picturaux sont marqués par la guerre froide et l’affrontement idéologique, sa peinture n’entre pas dans les canons du « réalisme soviétique », cet académisme héroïque qui devait, selon les saintes règles du Kremlin, obéir à « une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire » [4]. L’œuvre de Deltour est d’une autre nature. Même dans l’évocation de la révolte ouvrière, le regard du peintre n’est jamais aliéné par la démonstration idéologique. Et si la classe ouvrière est bien au centre de sa création, celle-ci traduit aussi bien les luttes et le destin collectif que les gestes de la vie quotidienne des travailleurs. On peut véritablement évoquer son réalisme comme une transfiguration poétique du réel. Loin de tout naturalisme, son esthétique engagée évoque des traits de Permeke et des lignes de Léger.

Dans les années 1950, Louis Deltour crée avec Roger Somville et Edmond Dubrunfaut le collectif « Forces murales » largement inspiré des muralistes mexicains. Fresques, tapisseries et céramiques illustrent un art manifeste centré sur le peuple aussi bien dans l’expression de ses victoires et de ses joies que de ses souffrances. Ces fresques murales ornent des bâtiments publics pour répondre à des demandes militantes mais aussi à des commandes officielles parfois surprenantes comme celle du Palais de Justice de Bruxelles en 1949. À quelques mètres de la salle du tribunal de Commerce, sur une surface de 70 mètres carrés, les trois hommes réalisent une fresque sur le thème « Le port, la mer et ses travailleurs, la pêche et la vente » qu’ils baptisent « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ». On imagine la réaction des magistrats… On peut voir, en tous cas, dans ce mouvement, les prémisses d’un art urbain conçu collectivement dans l’espace public.

Plus tard, quand chacun suit son chemin, contrairement à ses deux amis, Deltour n’entre pas dans le circuit des galeries et rejette toute marchandisation de son œuvre. Il n’expose que dans les lieux publics (écoles, maison du peuple ou de quartier qu’il orne également de fresques) de sa région natale du Tournaisis qu’il ne quitta jamais. Son œuvre restera donc largement méconnue du grand public. Fidèle à son « point de vue » et sa constante recherche formelle, Louis Deltour a produit une œuvre qui mériterait de trouver la lumière.

[1] Texte publié en 1958 sous le titre « Le secret de Rembrandt » et republié avec d’autres écrits dans Rembrandt, Collection L’art et l’écrivain, Gallimard, 1995.

[2] Organisée du 15 au 24 septembre dernier par Amsab – Institut d’histoire sociale, Manifiesta et la régie communale autonome de Bredene.

[3] R. Somville, Peindre, Luce Wilquin, 2000, p.19.

[4] Statuts de l’Union des écrivains soviétiques