UNE OEUVRE

Que nous dit vraiment Freud ?

Francis MARTENS
anthropologue et psychanalyste

Les images ont la vie dure [1]. Si le culte « impérial » a vécu, il y a peu la caricature représentait encore le fou, entonnoir en tête, la main dans le gilet, dans une posture toute napoléonienne. De même pour la psychanalyse. Elle est passée de mode, mais le psychiatre des bandes dessinées officie encore derrière le divan, caressant sur ses genoux un petit carnet. Or, un psychiatre n’est pas un psychanalyste (sauf s’il s’est formé à cet effet) et il y a longtemps que la psychiatrie a été phagocytée par le DSM [2] : un classement managérial des « troubles mentaux » qui permet de beaucoup prescrire sans trop penser. Néanmoins, l’insistance du divan freudien, tout autant que celle du fou campé en Bonaparte, doit bien signifier quelque chose. Il est un fait que Freud continue à insister, voire même à obséder ses pires détracteurs [3]. Comment faire la part des choses et – s’il le mérite – ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain ?

Neurosciences et philosophie

Sigismund - Schlomo - Freud (mais dès 1878, il se fait appeler Sigmund) est né à Freiberg en Moravie en 1856, et décédé à Londres en 1939, ayant échappé de justesse aux nazis. Il a passé la plus grande partie de sa vie à Vienne. Issu d’une famille aussi modeste que nombreuse, il a fait sa bar mitzvah mais rompu assez vite avec la religion. Peu favorable au sionisme, il est resté très attaché à la culture juive. Il affectionnait particulièrement les blagues en yiddish, du genre : « - Oh ! Moïsche, tu as pris un bain ? ! - Non, pourquoi ? Il en manque un ? ». À défaut d’avoir pu réaliser un recueil de blagues juives, il a forgé la théorie la plus simple et la mieux étayée du plaisir – toujours transgressif – causé par le mot d’esprit (Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, 1905). Brillant élève, il a pensé un temps au droit mais s’est dirigé vers la médecine. À cette époque, l’humanisme et la philosophie étaient encore à l’ordre du jour dans les études médicales. Mais Freud ne s’en contente pas : il suit des cours supplémentaires. Il s’enthousiasme particulièrement pour ceux de Franz Brentano (1838-1917) : père de la phénoménologie et de la notion d’intentionnalité, celui-ci se promène philosophiquement avec lui un dimanche. Séduit, Freud craint néanmoins de devenir théiste. Il pense un instant à étudier de concert médecine et philosophie. Rationaliste, il se méfie des spéculations métaphysiques. Il reste par contre imprégné par le pragmatisme de penseurs comme Hobbes, Bentham (le principe du plus grand plaisir) et John Stuart Mill. De ce dernier, il traduit quelques textes mais s’avoue effaré quand Mill se fait l’avocat du droit de vote et d’accès au travail des femmes. On n’est pas novateur en tout. On peut même révolutionner la pensée en demeurant l’otage du machisme le plus basique... Fasciné par le côté sulfureux d’une théorie taillée comme sur mesure pour le surréalisme, André Breton s’approcha en tremblant du temple viennois de l’Inconscient (Berggasse, 19, Wien). À sa stupeur, le tenancier lui apparut comme un petit-bourgeois peu amène et ne s’intéressant nullement à l’art contemporain.

Après Mill, Freud traduira notamment Charcot. Maître parisien de la neurologie mais aussi de l’hystérie et de l’hypnose, officiant à La Salpétrière (où se presse le « tout-paris » comme plus tard aux séminaires de Lacan), Charcot marquera durablement Freud. Polyglotte, le jeune universitaire ajoute au yiddish et à l’allemand, le français, l’anglais, l’espagnol et l’italien. Il suit l’enseignement de Charcot durant quelques mois. À Paris, il rencontre aussi la chanteuse Yvette Guilbert (« Un fiacre allait trottinant ») qui restera toute sa vie une amie. Non tenté par la clinique, il optera sans hésitation pour la recherche scientifique. Ainsi, familier des laboratoires de physiologie et de zoologie marine, il se retrouvera vite au cœur de ce qu’on appelle aujourd’hui les neuro-sciences. À une époque où l’on commence à peine à explorer le neurone, il participe à la découverte des propriétés de la cocaïne (dont il apprécie les effets), écrit sur les paralysies cérébrales chez l’enfant et produit des écrits novateurs sur l’aphasie par-delà les théories assez frustes des localisations cérébrales. Dans le laboratoire d’Ernst Brücke, il travaille aussi sur l’appareil reproducteur d’une petite anguille et sur la structure cellulaire d’un un poisson primitif. En 1896, il produit en outre une théorie novatrice de la mémoire comme suite de réinscriptions cérébrales et de remaniements différés des perceptions initiales [4]. Cette théorie reste compatible avec les neurosciences actuelles.

Mais à Vienne, point de FNRS. Ne bénéficiant d’aucune fortune personnelle et désireux de fonder un foyer, Sigmund pour y pourvoir se voit contraint d’ouvrir un cabinet. Durant des années, il pratiquera également en institution comme neuro-pédiatre. C’est l’époque où la masturbation des enfants obsède les éducateurs, et où les médecins la traitent par des mutilations génitales qui leur vaudraient aujourd’hui la prison. Au besoin, chez les femmes adultes trop tourmentées, le médecin procède à la cautérisation des lèvres, la clitoridectomie ou encore à la castration (ablation des ovaires) : c’est le seul usage non fantasmatique d’un terme devenu aussi emblématique qu’énigmatique pour la tribu des psychanalystes [5]. Car il s’agit bien, quand ils évoquent la « castration », d’un étrange lapsus : de la coupure imaginée du pénis et non de celle des testicules, puis de la dérivation de cette image sanglante du côté apaisant de l’universelle finitude, du nécessaire renoncement et de l’assomption courageuse du manque [6]. Quasiment une encyclique. Freud, dans l’évocation de son parcours, ne mentionne jamais sa période neuro-pédiatrique. On peut le comprendre. Pourtant, c’est à l’époque où il trempe dans ces douteuses pratiques qu’il élabore aussi – dans un très grand écart – sa théorie fondatrice de la sexualité infantile – et plus loin de la sexualité tout court.

Hystérie et sexualité

Invité à la table de Jean-Martin Charcot, le grand neurologue lui glissera un jour à l’oreille que, derrière le fatras des comportements hystériques, «  il y a toujours la chose sexuelle, toujours ! ». Pour Charcot, l’hystérie n’était pas un trouble neurologique et il s’avérait facile de la reproduire sous hypnose, mais les hystériques n’étaient pas pour autant des simulatrices. Freud admira Charcot au point de prénommer Jean-Martin son dernier fils. Plus tard, la « chose » dans sa pratique clinique insistera de plus en plus [7]. Notamment après sa rencontre avec Josef Breuer, un médecin juif viennois qui prenait les récits d’abus sexuels des hystériques au sérieux, et tentait de les aider via le récit sous hypnose de leurs traumatismes. Pour Breuer, il s’agissait d’une méthode de libération émotionnelle « cathartique ». La plus connue de ses patientes – Anna O – évoquait plutôt une « talking cure » : un traitement par la parole. Breuer repéra le « transfert » dans la cure de scènes et de relations antérieures, et leur report par les hystériques sur sa propre personne. Il eut du mal à le supporter. Surtout quand Anna déclencha une grossesse nerveuse et que sa femme nourrit quelques soupçons [8]. Freud semble avoir été moins vulnérable.

L’observation et la transmission l’intéressaient plus que la thérapeutique [9]. L’hystérie devint son nouveau laboratoire : celui où il put reconnaître qu’à travers ses symptômes psychiques, physiques et relationnels, l’hystérique souffre de « réminiscences » sans en avoir pour autant conscience. De ce paradoxe est né l’essentiel de la métapsychologie : une étude du psychisme en deçà de la conscience qu’on peut avoir de ses propres idées et sentiments – et de leur impact dans l’existence. Au début, Freud pense que le refoulement dans une part inconsciente de soi de représentations issues d’un passé traumatisant est un mécanisme de défense propre à l’hystérie. Observateur aguerri, il s’aperçoit que le grossissement offert par le symptôme éclaire en réalité l’ensemble de la condition humaine. Tout à coup, des pans entiers du psychisme que les grands dramaturges interrogeaient dans l’ombre apparaissent à la clarté de la raison. De cette improbable lumière surgit une nouvelle anthropologie.

« Rien de ce qui en vaudrait la peine, constate le poète Alfred Tennyson (1809-1892), ne peut être ni prouvé, ni infirmé ». Par exemple, l’amour de Jean pour Jeannette, ou la valeur des poèmes d’Alfred. La théorie psychanalytique hante des frontières explorées jadis par les seuls poètes. Campant au cœur de l’intime, elle tire un fil logique au cœur des paysages les plus déroutants. Issue de l’observation mais ne pouvant se référer à des faits objectivement comparables [10], elle a besoin d’interdisciplinarité. Sa conceptualisation voit tout autre chose dans la folie qu’un « discorder », mais il faut avouer qu’échappant au quantifiable il lui est facile de se payer de mots. Elle constitue néanmoins un modèle scientifique à part entière [11]. Celui-ci réside dans la cohérence logique interne de son système conceptuel, dans son aptitude à l’élucidation de phénomènes restés jusqu’alors exclus de tout déchiffrement (tels les grands délires), et dans la possibilité qu’elle offre de se voir contredite par la réalité des faits [12]. Du moins en principe car, bien qu’irriguée par la science environnante, la découverte freudienne s’est avérée très solitaire. Avec cette particularité que, s’attachant à ce qu’il y a de plus occulté et de plus conflictuel chez l’homme, elle ne pouvait que secouer Freud lui-même et quelquefois le frapper de cécité. Ainsi n’a-t-il pu s’empêcher de voiler sous les oripeaux d’Œdipe les violences faites aux femmes mises à jour par l’écoute des hystériques. La psychanalyse en outre a souffert de sa réussite et – plus insidieusement – de son mode de transmission. Réservée au départ (1902) au petit cercle viennois du mercredi soir (Adler, Bernfeld, Rank…), adoptée par quelques psychiatres suisses de haut vol (Bleuler, Binswanger, Jung), portée par quelques disciples d’exception (Ferenczi, Klein, Winnicott) et gérée à Londres par le goy de service (Jones), elle prend comme un feu de broussailles aux États-Unis. En témoigne une comédie musicale de Kurt Weill, Moss Hart et Ira Gershwin à Broadway : Lady in the dark, devenue en 1941 films à gros budget. Mais au pays du fordisme et du behaviorisme, elle tend à se fondre dans une vision médicale voire orthopédique de la cure. Après la guerre, la France s’enflamme à son tour, puis l’Amérique latine. À Paris, quand Freud en 1938 descend du train pour une brève escale vers l’exil londonien, les tabloïds titrent sur l’arrivée du « docteur de l’amour » et plus précisément du sexe. Mais tout ceci va rentrer dans l’ordre. Dans les années soixante, la mode psychanalytique gagne le Quartier Latin dans un contexte de querelles d’écoles où on a le sentiment de suivre le Che sans avoir quitter la rue d’Ulm [13]. C’est l’époque où certains préfèrent « avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Les divans fonctionnent comme des totems. La psychanalyse n’a pas de comptes à rendre. Les sceptiques baissent la tête. Les opposants essuient les sarcasmes. De grandes figures dominent la scène : Anzieu, Granoff, Green… et surtout la sulfureuse silhouette du docteur Lacan qui emprunte voix et dégaine tantôt à Sacha Guitry, tantôt à Sarah Bernhardt. Fils de mère de prêtre [14], Jacques-Marie Lacan se laisse instituer gourou de jeunes intellectuels en rupture. Les orphelins du catholicisme et du maoïsme se pressent à ses séminaires. Il brocarde les certitudes, déconstruit les identités. Agitateur intellectuel dans le champ de la psychanalyse, artisan d’un « retour à Freud », il réinjecte philosophie et sciences humaines dans un espace freudien resté en friche. Dans son sillage, beaucoup se mettent au travail. Lacan distingue clairement la psychanalyse de la médecine et de la psychologie, mais lui-même peine à différencier lit et divan, élèves et analysants. Entre séduction et anathème, son ésotérisme baroque [15] fait dogme : une nouvelle doxa voit le jour. Doté d’intuitions remarquables mais rebelle à toute règle, il sombre dans une pratique clinique [16] et des mœurs institutionnelles ravageuses. Les épigones aggravent le tableau.

Métapsychologie et anthropologie

À l’instar de Clémenceau évoquant la guerre et les militaires, on pourrait penser que la psychanalyse est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux psychanalystes. Il est clair en tout cas que la mode n’a pas servi la psychanalyse. Encore moins sa transmission incestuelle : de maître à élève plutôt que d’analyste à analysant, dans le champ clos des sociétés de psychanalystes. Entreprendre une cure chez un membre du groupe dont on espère l’adoubement ne favorise pas vraiment la liberté de pensée. Mais les premiers analystes n’avaient pas le choix. Par la force des choses, ils étaient tous en analyse chez Freud [17], qui lui-même ne bénéficiait que de son auto-analyse. En 1932, dans un texte majeur [18], Ferenczi constatait que nombre d’analysants étaient mieux analysés que leurs analystes. Cela ne lui valut pas que des amis. On peut accompagner une part de l’auto-analyse de Freud au fil de son Interprétation des rêves (Traumdeutung, 1999) et de L’auto-analyse de Freud par Didier Anzieu (1988). D’un côté, il est remarquable d’y voir un modèle anthropologique universel s’élaborer à partir de minuscules faits cliniques glanés en soi ainsi qu’au fil d’une pratique strictement individuelle. D’un autre côté, il est impensable qu’en abordant des événements intimes ordinairement protégés par le refoulement, la quête de Freud ne génère en lui de sérieuses résistances.

Bien que traversée par un courant radical, son œuvre ne lui épargne ainsi ni contradictions, ni repentirs. Quand il la laisse en l’état en 1939, les plus féconds de ses héritiers en développent des parties et en refondent d’autres, mais peu s’attachent à en pister les contradictions et à retrouver la cohérence de l’ensemble. Encore moins à redonner sa place au sexuel. Par exemple, si le mot existe chez Lacan, c’est dans une reprise logique quasiment abstraite où le corps réel peine à trouver ses marques. Quant à Mélanie Klein, comme le pointe avec perplexité Laplanche, elle s’avère capable de tartiner des pages entières de « bon » et de « mauvais » sein sans être apparemment informée de la fonction érotique de l’organe. Dès lors, où trouver dans ce paysage – pour invoquer Rabelais – la « substantifique moelle » de la métapsychologie freudienne ?

Elle tient en deux mots : inconscient et pulsion. Mais encore faut-il tenter de les déployer. Tout d’abord, trois précisions. Bien qu’elle soit issue d’une écoute singulière, la métapsychologie psychanalytique est avant tout une théorie anthropologique générale : un regard porté sur la société humaine où il n’y a pas lieu de séparer psychologie individuelle et psychologie collective. Ensuite, si ce regard peut déboucher sur diverses pratiques, le modèle scientifique freudien ne s’incarne directement en aucune « technique ». À proprement parler, il n’y a pas de « psychanalyse appliquée » au sens où l’on parle de « physique appliquée ». Il y a par contre une conception de l’homme et un cadre de travail dont l’analyse personnelle du psychanalyste constitue la clef de voûte — bien au-delà de l’apprentissage d’un savoir faire. Enfin, nonobstant quelques convulsions identitaires [19], en tant que pratique clinique la psychanalyse appartient au champ des psychothérapies. De tout temps, à côté des techniques et soins apportés au corps, s’est développé un accompagnement rituel des épreuves de la vie. Pour peu qu’elles ne soient pas de simples méthodes d’adaptation, les psychothérapies contemporaines s’inscrivent dans ce champ : elles en constituent la version profane. Les psychothérapeutes sont attentifs à ne pas laisser inféoder le champ des psychothérapies aux exigences managériales hétérogènes de la techno-médecine des organes. Tout particulièrement en matière de formation et d’évaluation. Ils partagent ce souci avec l’ensemble des praticiens de la santé mentale – confrontés à des détresses plutôt qu’à des maladies, à des misères qui rendent malade, et à la nécessité de répercuter dans le champ du politique ce que la souffrance individuelle vient révéler de la violence collective. Ils ne confondent pas santé et normalité. Les psychanalystes plus précisément sont sensibles à la conflictualité interne des humains : à la difficulté qu’il y a à vivre avec l’autre en nous tout autant qu’avec les autres autour de nous.

Mais d’où vient cet « autre » ? Que nous en dit Freud ? L’« inconscient individuel sexuel refoulé », clef de voûte de son œuvre, est tout autre chose que le non-conscient. Il ne s’agit pas de souvenirs qu’on peut se remémorer, ni de structures de la langue qui à notre insu ordonnent la pensée. L’inconscient freudien se trouve être le produit individuel du refoulement : un système de défense proprement humain qui porte sur un trop d’intrusion excitante, et qui conceptuellement oblige à redéfinir le mot « sexuel ». En ce terme, en effet, viennent converger les registres hétérogènes de la sexualité au sens commun, de la sexuation biologique, du genre imprimé par la culture, de l’excitation génitale, et enfin de la fonction génésique. Disons d’emblée qu’aux yeux de la psychanalyse, la procréation n’est jamais qu’un dégât collatéral – éventuellement désiré – de l’activité sexuelle. Autrement dit, le sexuel, s’il s’étaie en partie sur le système reproductif, n’y rencontre ni cause, ni finalité. C’est plutôt dans l’addiction précoce au corps de l’autre – imposée pour sa survie au nourrisson –, dans les jeux sexuels polymorphes des enfants – qui font flèche de tout bois –, qu’il faut voir le prototype de l’érotisation potentielle de toutes les activités humaines. Le désir de vivre, autrement dit, s’avère plus fondé dans le rapport précoce à l’autre que dans l’appoint hormonal de la puberté. « Ce n’est pas sans de bonnes raisons, souligne Freud [20], que la figure de l’enfant qui tète le sein de sa mère est devenue le modèle de tout rapport amoureux. La découverte de l’objet [du désir] est à vrai dire une redécouverte ».

En réalité, le sexuel au sens freudien [21] émerge de l’impuissance originelle et prolongée – à nulle autre pareille – du rejeton humain. Pour des raisons inscrites dans l’évolution, c’est-à-dire dans le cadre de notre survie en tant qu’espèce, la sélection naturelle a privilégié des femelles au bassin étroit ne pouvant accoucher que de rejetons prématurés en panne d’instinct (notre absence persistante de pelage en témoigne [22]). Les petits, pour survivre, dépendent des années durant d’une prise en main énergique par les adultes. Faute d’être inscrit naturellement dans son être comme n’importe quel chat, faute de bénéficier de l’efficacité de comportements préformés comme tout caneton, faute de se voir piloté par les phéromones comme le plus commun des chiens, le petit d’homme – pour savoir qui il est et ce qu’il lui faut faire – dépend tout entier des adultes et du savoir accumulé par la société qui l’héberge. Son incapacité de s’en sortir par lui-même, remarque Freud, est comme la racine naturelle de l’éthique de la solidarité déployée par les humains [23]. Par-delà le cri d’appel ou de détresse, l’impuissance du petit à maîtriser l’interminable absence fait aussi le lit de l’imaginaire et du langage symbolique qui est devenu le nôtre. L’affranchissement de l’instinct débouche en fait dans le règne humain sur une intense créativité. Mais il se paie aussi pour les bébés d’une surexposition intrusive au corps tutélaire de l’autre. Lors de tout soin prodigué, le sentiment de protection flirte forcément avec le vécu d’intrusion. Le protecteur ici n’est jamais loin du persécuteur, et il n’est pas facile de faire la part entre relation d’amour et relation d’emprise. Dans l’après-coup en témoignent une infinité de productions culturelles mais plus encore l’universelle présence de fantasmes d’abus sexuels [24] et qu’il ne peut autrement esquiver.

À ce niveau originaire, c’est le mouvement même du refoulement qui crée le lieu vers où refouler. Mais il ne s’agit bien sûr que d’un lieu métaphorique illustrant la fonctionnalité du refoulement, non d’une localisation cérébrale. Dans le contexte évoqué, une vague immaîtrisable d’excitations externes s’est transformée en foyer pulsionnel interne mieux circonscrit. Lesté d’énergies cherchant à se décharger sur le mode du « tout et tout de suite », ce « pulsionnel » utilise pour ce faire toutes les fonctions du corps et tout son réseau relationnel : il les subvertit libidinalement [25]. Car la satisfaction de la décharge et la montée en puissance préliminaire sont bientôt recherchées pour elles-mêmes. Voici grosso modo de quoi il s’agit quand on parle d’inconscient individuel sexuel refoulé. Tout ceci demanderait bien sûr à être déployé, mais face à la babélisation de la psychanalyse – par définition freudienne – il faut au moins rappeler la spécificité du modèle freudien.

Enfance et intrusion

L’excès d’intensité auquel est soumis le petit enfant est lié à la nature intrusive des soins en tant que tels (manipuler le corps, pénétrer les orifices) et n’est pas sans stimuler l’univers pulsionnel inconscient des adultes [26]. On n’est pas loin du modèle effractif du traumatisme dont la blessure est le prototype en tant que percement de l’enveloppe protectrice de la peau. Et c’est bien d’abus sexuels dans l’enfance que se plaignaient les hystériques viennoises. Rendu attentif au thème de la séduction abusive des enfants par des adultes en proie à leurs pulsions, Freud va bientôt en repérer la trace non seulement chez ses patients mais chez ses proches – et jusque dans sa fratrie ! Il en viendra à soupçonner son propre père. Cela, nous le savons avec précision par ses lettres à Fliess [27]. Mais Jacob Freud meurt le 23 octobre 1896 et ce soupçon devient insupportable. Un an après, le 27 octobre 1897, Sigmund écrit à son « cher Wilhelm » qu’il ne croit plus à sa théorie de la séduction. Il s’est fourvoyé : il a pris pour réalité événementielle des fantasmes, de la pure « réalité psychique ». En fait de séduction abusive, il ne s’agissait en réalité que d’auto-traumatisme, d’ébranlement interne lié au ras de marée biologique génétiquement programmé de la puberté. Repli théorique donc vers le biologique mais soulignement dans la foulée d’une réalité psychique autonome. Car en effet, les fantasmes de séduction, de castration et de scène primitive [28] insistent dans les rêves et récits des patients, et il serait aventureux de les imputer aux seules hormones. Tombant de Charybde en Scylla, Freud s’engage alors dans une dérive mythologique dont la psychanalyse n’a pas fini de subir les effets. Pour rendre compte de l’universalité des « fantasmes originaires », il invente un mythe scientifique qu’il publie dans son livre Totem und Tabu (1913). À l’époque, les spéculations sur les origines foisonnent et les savants adorent refaire le monde. Freud a tout lu. Dans son mythe, un père originaire tout puissant règne sans partage sur une horde primitive, s’appropriant toutes les femmes et en interdisant l’accès aux fils. Ceux-ci apprécient modérément. On ignore l’avis des femmes. Un beau jour, ils tuent leur père et le mangent. Le goût est amer. Vite ils le regrettent : papa était castrateur mais finalement rassurant. Ils le transforment en totem et décident en sa mémoire d’instituer la loi qui interdit le meurtre et l’inceste, tout en protégeant la différence des sexes et des générations. Émergence humanisante autrement dit du complexe d’Œdipe et des fantasmes qui l’accompagnent. Freud pense que cet événement a tellement ébranlé l’humanité que son enregistrement se transmet génétiquement (sic) à tous les représentants de l’espèce humaine (phylogénèse). Il est piquant que nombre de ses héritiers aient à cœur de répercuter encore ce délire scientifique. Tant il est vrai que beaucoup restent soudés au complexe d’Œdipe ou à la métaphore du Nom du Père (Lacan) alors qu’il ne s’agit là que du second cercle de la métapsychologie : celui des superstructures culturelles et psychologiques toutes relatives d’encadrement de la violence pulsionnelle [29]. L’ethnographie témoigne de ce que toute société connue maintient impérativement – mais selon des codages très diversifiés – sept différences gardiennes de l’ordre social et de l’identité : différences entre les vivants et les morts, les humains et les dieux, les humains et les animaux, les hommes et les femmes, les parents et les enfants, les épousables et les non-épousables, les rapports au corps permis et interdits (violence, soin, sexualité). Inutile de dire que chacune de ces différences est pour l’heure fortement ébranlée.

Il reste que malgré ses errances, Freud maintient fermement à travers son œuvre le thème de l’inconscient individuel sexuel refoulé, celui du pulsionnel et celui de la séduction. Mais le centre de gravité de la psychanalyse est loin de son image dans les médias. C’est au cheminement non tapageur de Jean Laplanche (théorie de la séduction généralisée, 1987) qu’il appartient d’avoir recentré l’origine de la pulsion dans le rapport à l’autre. C’est dans les relations précoces entre adultes et enfants que se jouent en mineur les scénarios de séduction que Freud avait repérés en majeur au fil des manifestations hystériques. C’est de la réalité psychique qui en est issue qu’il s’agit spécifiquement dans la cure psychanalytique. Au regard de la métapsychologie, l’existence humaine est à jamais écartelée entre les exigences antagonistes et complémentaires du culturel et du pulsionnel. Fragiles, les humains ne peuvent survivre hors les normes de la vie collective, lesquelles impliquent retenue et médiation. Précaire, leur désir de vivre n’est porté que par un élan pulsionnel qui exige tout et tout de suite. Dans cette perspective, chaque culture n’est qu’une recette parmi d’autres pour accommoder pulsion et civilisation. Mais il faut ajouter que la nôtre semble fort compromise. En privilégiant avec férocité le « tout et tout de suite » des actionnaires, et en mettant en concurrence chacun(e) avec chacun(e), le capitalisme financier néolibéral dérégulé mondialisé ruine le lien social, brouille les normes de la vie collective et sape les bases mêmes de l’éthique. Champ libre à toute violence.

Comme théorie, la psychanalyse ajoute du sens au monde. Comme pratique, elle aide à traverser ce qui emprisonne, à trouver ses marques, à fixer des caps. C’est un chemin modeste mais quelquefois déterminant dont Montaigne avait déjà tracé les allées : « Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole », « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute ».

[1] Texte dédié à l’amicale mémoire de Jean Laplanche (1924-2012) qui a rendu son tranchant à la théorie freudienne.

[2] Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders.

[3] D’aucuns semblent même faire de la question « Freud a-t-il oui ou non couché avec sa belle-sueur ? » un point capital en matière d’épistémologie de la psychanalyse. Pour rappel, l’épistémologie est la discipline qui s’intéresse aux critères de validation scientifique et de cohérence interne d’un système de pensée. Occasion de souligner que souvent la science est confondue avec la technologie et que, dans la foulée, les sciences humaines sont expulsées idéologiquement du champ de la science parce que peu quantifiables. Sous couvert d’un pragmatisme hors débat intellectuel et politique (qu’on pense à l’evidence based medecine et à la normativité violente des dites bonnes pratiques), l’idéologie managériale a coutume de déjouer toute démarche critique en secrétant un véritable « taylorisme » de la pensée — se rappeler ici Charlie Chaplin dans « Les temps modernes » et remplacer les écrous par des idées. Ce formatage, qui esquive les enjeux de pouvoir et déjoue les vues d’ensemble, est catastrophique en matière de politiques de la santé. Plus encore en matière de santé mentale.

[4] Pour inscrire dans la mémoire la réalité perçue, il faut en capturer les traces et se présenter à nouveau cette réalité : se la re-présenter. Cette opération d’inscription et de réinscription des traces est comme une traduction sélective du perçu. Elle entraîne à son endroit remaniement et perte : c’est la première théorie de l’inconscient, en tant que refoulement de ce qu’on pourrait appeler le « trop perçu ». Elle reste d’actualité et date de la « lettre 52 » (6 décembre 1896) de la correspondance de Sigmund Freud avec Wilhelm Fliess, son alter ego de l’époque.

[5] Pour plus de précisions, voir : Carlo Bonomi, « Castration, circoncision et origines de la psychanalyse », in Le Coq-Héron, n° 203, 2010/4, Érès, Toulouse.

[6] Il y aurait beaucoup à dire de la fonction idéologique de cette anomalie sémantique et de la tache aveugle qu’elle signale chez le patient Sigmund Freud. Le glissement traductif de « castration » en « coupure du pénis » (chez un médecin-chercheur expérimenté !) et l’attribution consécutive de ce manque à la femme sent son refoulement à plein nez. Il reste néanmoins vénéré comme un totem par la tribu des psychanalystes. Via une définition de la femme en tant qu’homme privé de pénis (sic), elle permet tantôt d’exorciser projectivement la crainte de l’impuissance chez le mâle, tantôt de compenser le vécu déficitaire des hommes en matière d’enfantement. Elle possède en outre l’avantage d’attribuer à la nature le maintien des inégalités. Souvent moins respectueuse, la psychanalyse lacanienne reste ici très fidèle aux fantasmes freudiens.

[7] Mais beaucoup moins dans sa vie. S’il estimait que les femmes étaient finies à trente ans, il semble avoir mis sous le paillasson la clef de sa propre sexualité dans la quarantaine. Il est vrai que le plus clair de ses investissements pulsionnels étaient dans son travail et son œuvre.

[8] Si le succès de la cure princeps de Anna O – en réalité, Bertha Pappenheim – fut pour le moins mitigé, cela ne l’empêcha de mener une existence militante et féconde au service de la cause des femmes. Elle publia divers écrits, notamment sous le pseudonyme de Paul Berthold, et fonda la Ligue des femmes juives. Les postes allemandes ont dédié un timbre à cette pionnière du travail social. Il est difficile de savoir si l’histoire de la « grossesse nerveuse » est un élément romanesque du mythe fondateur de la psychanalyse ou un fragment réel d’histoire clinique.

[9] « Si Freud a inventé la psychanalyse, disait Wladimir Granoff (un des fondateurs de la psychanalyse française), Ferenczi est le premier à l’avoir pratiquée ». Disciple le plus apprécié mais peu soumis, médecin à la fibre sociale, tête de file de la féconde École hongroise, Sandor Ferenczi (1873-1933) n’a cessé d’interroger la pratique clinique des psychanalystes et de la remettre en discussion. Il a particulièrement insisté sur la nécessité d’une psychanalyse approfondie pour le psychanalyste. Mort prématurément, censuré par des collègues jaloux, il est devenu progressivement une référence incontournable pour la psychanalyse contemporaine.

[10] Du point de vue psychodynamique, 50 anorexiques de même taille, de même poids et de mêmes milieux social ne forment pas une cohorte statistique pertinente. Elles correspondent à 50 processus strictement individuels et à cinquante solutions de moindre mal trouvées, faute de mieux, pour pallier un vécu insupportable. Du point de vue de l’evidence based medicine (la médecine basée sur des faits probants) et des dites « bonnes pratiques » qui en découlent, le bon sens médical amène à décréter qu’il y a danger de mort à ne pas « gaver » les patientes en dessous d’un certain poids. Il s’agit de deux paradigmes différents, légitimes chacun depuis leur point de vue, et souvent complémentaires. Par contre, l’application autoritaire des critères de l’evidence based medicine au champ de la santé mentale – dans la gestion des hôpitaux, par exemple – est d’une grande toxicité. Chacun sait qu’il s’agit surtout de rendre les pratiques et leur évaluation compatibles avec des critères managériaux néolibéraux valables pour n’importe quelle activité lucrative. Dans ce contexte hostile au travail créatif (car malaisément quantifiable), l’hôpital n’est qu’une « entreprise comme une autre » où efficacité rime d’abord avec rentabilité financière plutôt qu’avec santé. D’où le démantèlement progressif du public au profit du privé, la dualisation du système de santé, et la perte de qualité des soins.

[11] Tout comme, par exemple, la théorie structuraliste de l’échange de Lévi-Strauss (1949).

[12] Ceci, contrairement à ce que pensait Karl Popper (1902-1994). Mais il serait mal venu d’en blâmer le grand épistémologue vu le flou qui s’abritait de son temps sous le nom de « Psychoanalyse ». Pour plus de développements, voir : Francis Martens, « Psychanalyse et science. Sur le zinc avec Karl Popper ou de l’inconvénient d’accommoder les fraises comme les échalotes », Psychiatrie Française, 2006, n° 3, ainsi que : Francis Martens, « Pour une validation socio-clinique de la théorie de la séduction généralisée », Psychiatrie Française, 2007, n° 4, Association française de psychiatrie, Paris.

[13] Siège de l’École normale supérieure, prestigieuse grande école publique où enseignait le philosophe marxiste Louis Althusser (1918-1990), père spirituel d’un maoïsme universitaire mondain. (NDLR)

[14] Son frère Marc-François, particulièrement proche, était un théologien bénédictin reconnu.

[15] « Lacan écrit de telle façon qu’il pourra toujours dire : Ça, je ne l’ai jamais dit ! ou J’ai toujours dit ça ! », pointait Jacques Schotte avec un truculent scepticisme. Penseur et psychanalyste gantois, Professeur flamboyant aux facultés de Psychologie de l’UCL et de la KUL, psychiatre polyglotte arpentant le monde en sandales, Schotte fut le premier à transmettre la pensée de Lacan en Belgique mais sans s’y inféoder. Il a cofondé l’École belge de psychanalyse – Belgische School voor Psychoanalyse.

[16] Il avait déjà été mis à l’écart de l’International Psychoanalytical Association (IPA) pour des raisons déontologiques.

[17] Sa fille, Anna, y compris.

[18] Sandor Ferenczi, « Confusion de langues entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion », Psychanalyse IV, Œuvres complètes, 1927-1933, Payot, 1990, Paris.

[19] Où une psychanalyse idéalisée et en mal de repères se définit par la négative (« La psychanalyse n’est pas une psychothérapie ») ainsi que par la diabolisation a priori des autres pratiques, censées n’œuvrer qu’au service de l’adaptation et de la normalisation.

[20] Sigmund Freud, Trois essais sur la vie sexuelle, 1905.

[21] Pour éviter toute confusion, Jean Laplanche propose l’emploi du terme allemand « Sexual ». Voir son dernier ouvrage : Sexual. La sexualité élargie au sens freudien, Puf, Paris, 2007. Voir aussi : Hélène Tessier, Rationalisme et émancipation en psychanalyse. L’œuvre de Jean Laplanche, Puf, Paris, 2014.

[22] Voir à ce sujet la théorie de la « fœtalisation » du biologiste Louis Bolk (1930).

[23] Sigmund Freud, Esquisse d’une psychologie, 1895-1896.

[24] Voir, en Belgique, l’interminable affaire d’abus sexuels – avérée finalement sans fondement – de la Crèche Clovis (1997-2001).] , la déferlante sadique dès qu’une guerre en offre le prétexte, ainsi que l’explosion sur les écrans des pratiques sadomasochistes. Faussement étranges, celles-ci ne font en réalité que transférer sur un mode ludique ou pervers (objectivation réelle de l’autre) le vécu primordial de tout rejeton humain. Plus précisément, c’est sur le débordement du petit enfant par le trop d’excitation venu de l’autre que porte le « refoulement originaire ». Car, faute de pouvoir soustraire son corps à l’excès de stimulation qui lui est imposé, le nourrisson ne peut que tenir écartées à l’intérieur de lui – refouler hors conscience – les représentations liées aux perceptions envahissantes qui l’assaillent[[Se rappeler la « lettre 52 » évoquée plus haut.

[25] Expression due à Christophe Dejours : Le corps, d’abord, Payot, Paris, 2001.

[26] Pulsions sexuelles de vie (rapprochement, liaison) et pulsions sexuelles de mort (destruction, déliaison) pour le dire sommairement – toute pulsion étant par définition sexuelle au sens de ce mot en psychanalyse.

[27] Voir : Sigmund Freud, Lettres à Wilhem Fliess (1887-1904), Puf, Paris, 2006.

[28] Perception imaginée du rapport sexuel ayant présidé à la conception de qui l’imagine.

[29] En témoigne l’harmonieuse société des Na ou Moso de Chine dont le fonctionnement est à la fois matrilinéaire et matriarcal, et où les garçons et les filles, réunis dans les grandes maisons maternelles, se contentent de géniteurs de passage et se passent parfaitement de pères. En ce qui concerne le « complexe d’Œdipe », on peut dire qu’il faisait partie des meubles de la famille Freud : Jacob, le père de Sigmund était né en 1815 et sa mère Amalia avait vu le jour en 1835. La jeune mère de Sigi avait hérité de deux fils d’un mariage précédents de Jacob, nés respectivement en 1833 et en 1836. Freud avait donc un frère plus âgé que sa mère et le mari de cette dernière était en âge d’être le père de sa jeune épouse.